Le mystificateur s'expose souvent à être mystifié
8. Toute mystification qui peut compromettre la santé ou l'honneur d'une personne devient un crime que les honnêtes gens ne pardonnent jamais.
218 LE MAUVAIS PLAISANT
9. Du reste, il n'y a guère que les gens les plus grossiers qui se permettent ce genre d'amusement répudié parla décence elle bon ton.
LE MAUVAIS PLAISANT
Le mauvais plaisant n'est pas tout à fait un mystificateur, ni tout à fait un bouffon , il n'a pas assez d'esprit pour jouer ni l'un ni l'autre de ces rôles, mais il nage entre deux eaux. Son papa et sa maman disent que c'est un espiègle, car il est ordinairement jeune, vu que les sots ne vieillissent jamais. Gela veut dire qu'à vingt-six ou vingl-huit ans il a conservé toute la puérilité de son enfance , qu'il aime encore à jouer aux jeux innocents, mais qu'il y met de la malice. Il est adoré dans les salons de la petite bourgeoisie, dont il fait le charme. Dès qu'il y paraît toutes les figures s'épanouissent, et la maîtresse de maison s'écrie : — Bon ! voilà M. Anatole , nous allons rire.
En effet, à peine est-il arrivé qu'il se glisse derrière un monsieur debout et place une chaise derrière lui • le monsieur veut s'asseoir, mais Anatole saisit le moment précis pour retirer la chaise sous prétexte de l'offrir à un autre, et le monsieur tombe sur son derrière. S'il ne s'est pas blessé il se relève et tâche de sourire : Oh ! alors c'est un homme charmant , auquel ou peut rire au nez sans conséquence. Mais s'il s'est rompu les reins et qu'il se fâche : c'est un brutal, qui ne sait pas prendre la plaisanterie.
On veut danser, et un artiste complaisant veut bien prendre le piano pour amuser ces dames. C'est un
LE MAUVAIS PLAISANT
homme qui a beaucoup de talent : comment se fait-il donc que le piano reste sourd sous ses doigts habiles, ou fait entendre une cacophonie insupportable ? C'est M. Anatole qui a eu l'ingénieuse idée d'enduire de glue les touches de l'instrument. Tout le monde rit à en mourir , excepté l'artiste qui , de très mauvaise humeur, s'en va chez lui pour se laver les mains avec de rhuile,et qui se promet bien de frotter les oreilles au mauvais plaisant s'il le rencontre jamais hors la présence des dames.
M. Anatole est un homme à ressource. Après avoir bien ri , les dames commencent à se plaindre de ne pas pouvoir danser , il tire aussitôt un flageolet de sa poche et se met à jouer une contredanse. La gaîté revient , chacun prend sa danseuse et l'on court pour se mettre en place. Mais voilà tout à coup que des capsules fulminantes détonnent comme autant de coup de pistolet sous les pieds des danseurs. Les messieurs, les demoiselles , les papas et les mamans courent çà et là , se poussent et se bousculent les uns les autres en riant aux larmes ; mais plus ils courent plus ils écrasent de capsules et plus la fusillade augmente avec le tohu-bohu. Enfin , chacun tombe sur une chaise , haletant de bonheur, suffoquant de rire , et la farce est jouée.
Quand la tranquillité se trouve à peu près rétablie, les demoiselles remettent la danse en question ; mais, malheureusement, il se trouve que M. Anatole ne sait sur le flageolet que la moitié d'une contredanse qu'il a étudié un mois pour préparer le tour des pétards. On se passe donc de danser. Notre espiègle tire de sa poche un petit instrument semblable à une trompette
220 if-K MAUVAIS PLAISANT.
d'enfant , et en tire quelques sons à peu près semblables à ceux d'un mirliton.
— Messieurs et mesdames , dit-il , cet instrument vous paraît bien simple, et cependant il est très difficile d'en tirer des sons. Je gage que monsieur n'y parvient pas.
Et il passe instrument à un monsieur dont la tournure lui paraît un peu bonnasse. L'individu le prend, le porte à sa bouche, et le voilà devenu noir comme un nègre au milieu d'un nuage de noir de fumée que luimême se souflle à la figure. Oh I ce coup-là Fenlhousiasme est au comble. Après avoir trouvé mon chapeau , que M. Anatole avait caché sous un fauteuil , et ma canne qu'il avait mis dans le piano , je m'éclipsai tout doucement , me promettant mentalement de ne jamais remettre les pieds dans le salon d'un débitant de quoi que ce soit.
Et si vous me demandez comment il peut se faire que M. Anatole soit arrivé avec ses deux oreilles jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, je vous transmettrai la réponse qui me fut faite au même sujet : — On peut être un sot et avoir du courage , et le temps que les autres jeunes gens passent à l'étude , M. Anatole l'a passé à faire des farces et à fréquenter les salles d'armes.
Si, donc^ vous n'êtes pas plus fort que moi à l'épée et au pistolet , ne vous avisez pas de faire le mauvais plaisant; au contraire, si vous devenez la victime momentanée d'un autre Anatole, ne vous fâchez pas et soyez doux comme un mouton , sans quoi vous courez la chance d'un coup d'épée, ce qui ne vous éviterait pas le ridicule, lors même que vous
LE BOUFFOi^. 221
le donneriez au lieu de le recevoir. 11 n'y a rien à gagner que des coups avec les gens grossiers et sans éducation.
1. Le mauvais plaisant est un sot plein de son petit mérite. Abstenez-vous de jouer ce rôle ridicule.
2. Faire rire les autres sans les faire rire à ses dépens est un rôle pour lequel il faut immensément d'esprit, c'est pour cette raison qu'il est toujours joué par des sots. Ceux-là ne doutent jamais d'euxmêmes.
3. Le rôle de mauvais plaisant exige un grand fonds d'impertinence ; c'est peut-être pour cette raison qu'il est méprisé dans le monde.
h. Le métier de farceur, qui tire m oins sur le mystificateur, n'exige que de l'impudeur, de l'effronterie et de la mémoire.
5. Le farceur doit s'attendre à voir plus souvent rire de lui que de ses farces.
LE BOUFFOIV.
Il faut immensément d'esprit pour soutenir dans le monde le rôle de bouffon, sans tomber dans celui du saltimbanque ou du farceur de bas étage. Il faut, pour rendre la bouffonnerie supportable , que celui qui se charge de ce rôle ait l'esprit pénétrant, observateur, le jugement prompt et la répartie vive. Il faut que le lazzi , la pointe , le jeu de m ot , le calembour mêm e, coule de ses lèvres comme de source , sans peine ,
222 LE BOUFFON
sans étude , naturellement. Il faut qu'il sache manier admirablement la critique, la satire, l'épigramme-, il faut qu'il sache cacher sous le masque de la naïveté, de la bonhomie , tout ce que l'esprit a de plus subtile, de plus fin, de plus malicieux. Il faut enfin que le bouffon connaisse à fond l'art mimique , et qu'il soit excellent comédien.
Cherchez un pareil homme dans tous les salons de Paris, et si vous l'y trouvez je vous promets un merle blanc. Vous pouvez en voir quelques échantillons passables sur nos théâtres, mais pourquoi? c'est parce que dans le bouffon de la scène il y a deux esprits et deux talents fondus dans le même individu : l'esprit et le talent de l'auteur, l'esprit et le talent de l'acteur. Je vais vous étonner , peut-être , et cependant je parle sérieusement ; je crois qu'en enterrant Bobèche et Galimafré , on a enterré les deux derniers types du véritable bouffon.
Un jour, Galimafré, sur ses tréteaux, disait au docteur Mondor. — Mon maître, vous qui êtes un grand savant, je gage que si j'avais mis dans le même sac un procureur, un notaire et un huissier , vous ne devinez pas lequel j'en tirerais le premier? — La question est difficile... Voyons... tu en tirerais l'huissier ? — Vous n'y êtes pas. — Le notaire ? — Ce nest pas cela.— Alors ce serait donc le procureur?— Point du tout. — Dans ce cas je ne vois pas... — Je vais vous le dire : en mettant la main au hasard dans le sac, le premier que j'en tirerais serait.,, un voleur!...
Cette chute est ébouriffante d'inattendu, de comh que et de bouffonnerie»
LE BOUFFON
Je me rappelle fort bien encore avoir vu Bobèche sur ses tréteaux, établis, autant que je peux m'en souvenir, sur le boulevard , où a été bâti depuis le théâtre des Funambules. Un célèbre astronome , Delalande , ayant fait une erreur de calcul , annonça qu'une comète devait bientôt rencontrer le globe terrestre et produire ce que nos géologues nomment aujourd'hui un effroyable cataclysme. Les Parisiens devinrent pâles d'épouvante, et sans Bobèche, qui les fit rire, et de leur crainte et de l'astronome, je në sais trop ce qui en serait arrivé.
Bobèche , sur ses tréteaux , a une grande peur de la comète, et il parle déjà de faire ses paquets pour se sauver en Amérique, lorsqu'il rencontre, toujours ' sur ses tréteaux, le fameux astronome Cassandre. Il s'empresse de lui demander des renseignements sur l'affreuse comète, et Cassandre , qui ne demande pas mieux que de faire un étalage de sa profonde science, commence sa leçon avant la naissance du monde, sur l'air de Malbrough est mort. Il arriva à la création du globe, qui, selon lui, n'est qu'une comète solidifiée, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps , et alors Bobèche l'interrompt et lui dit :
BOBÈCHÈ, avec une naive curiosité.
Le monde est donc bien vieux ?
CASSANDRE , avec la plus grande gravité.
Oui, le monde est bien vieux.
Il est vieux comme Hérode î
BOBÈCHE , étonné et avec doute.
Groyez-vous qu'il soil vieux comme Hérode
LE BOUFFON
€ASSANDRE , d*un toïi doctoral.
Il est vieux comme Hérode !
BOBÈCHE , mec une admirable naïveté.
Je l'aurais cru moins vieux!
Cette improvisation de Bobèche est sublime de comique, d'esprit et de sarcasme, et elle rassura les Parisiens mieux que n'avaient pu le faire tous les journaux savants.
Que sont, en comparaison de Bobèche, nos bouffons de salon? des malheureux loustics qui se traînent lourdement sur les traces des Odry, Bouffé, Levassor, Hyacinthe et autres, en estropiant leurs chansonnettes de manière à en ôter le comique , la naïveté, en un mot tout ce qui en fait le mérite. Ces chansons, quand par leur gaucherie elles ont perdu tout leur sel , leur esprit et leur gaîté , deviennent dans leur bouche des trivialités ennuyeuses, qu'ils sont obligés de rabâcher souvent jusqu'à satiété, parce que leur répertoire, dont ils ne peuvent pas sortir, a des limites plus ou moins étroites. Quant à leurs scènes prétendues comiques , et leurs charges forcées , sans l'ombre du naturel , il n'est rien de plus ennuyeux.
Le bouffon improvise ; la plupart du temps le faiseur de charges ne fait qu'exécuter des scènes qu'il a apprises par cœur, et il les estropie à sa manière. Voilà pourquoi il est encore plus insupportable que le boufTon. La charge a pris naissance dans les ateliers de peintures et elle est aussi ancienne qu'eux. On pourrait le prouver en feuilletant la Biographie des peintres célèbres, où Ton en trouve de nombreux
LE BOUFFON
exemples. Au commencement du règne de Louis XIV, le poète Scaron l'introduisit dans les salons sous le titre de scènes burlesques , et elle a été sur le point d'y prendre racine, avec le patronage d'une honnête femme , spituelle et gaie , M™^ Scaron. Mais le poète comique mourut , et sa veuve , sacrifiant sa vertu à son ambition, consentit à devenir la maîtresse du roi. Dès-lors, elle bannit de la cour le genre burlesque et Je remplaça par une autre facélie beaucoup plus triste, l'hypocrite pruderie. La charge retourna gaîment dans ses ateliers, avec ses joyeux éclats de rire, son comique franc , et ses spirituelles esquisses des ridicules de nos mœurs.
Enfin , sous le règne des Charlet , Charles Plantade, etc., et d'Henri Monnier, le maître de tous, elle se glissa dans quelques salons privilégiés oia ces messieurs voulurent bien la conduire avec eux. Bientôt elle devint un engouement général : Mayeux, Jacques Iroux^ le Roman chez la portière^ V Anglais en voyage, madame Gibou, etc., etc., etc., chassèrent des salons la comédie bourgeoise, l'insipide proverbe, la poésie dithyrambique ou galante , la mystification et le calembour. Mais i en est arrivé comme de la presse, la liberté de la charge a perdu la charge. Oubliant les maîtres intelligents d'où elle sortait , elle se compromit avec les sots imitateurs ^ les paillasses sans goût, sans esprit , qui décolorent et gâtent tout ce qu'ils touchent; elle se fourvoya avec le commisvoyageur, avec le clerc de notaire, le cahcot et le garçon épicier; elle se vautra dans le ruisseau^ se couvrit d'ordures, et se fit chasser des salons de bon ton. Voilà où elle en est maintenant.
226 I-E BODFFOM.
Terminons par une excellente leçon d'un homme d'esprit , M. Horace Raisson : « Rien ne dénote plus de nullité que l'esprit d'imitation. De quel succès, en effet, pourrait s'enorgueillir celui qui s'attache à un homme ou à une chose en vogue, et se fait pour ainsi dire traîner à la remorque par la mode ? il y a mille manières de se faire distinguer dans le monde : la meilleure est d'y être soi. Si on ne peut pas toujours se dispenser de prendre part à ces jeux de société ou presque tout un cercle a son rôle, on peut du moins, dans les proverbes, les charades en action, etc., se charger de représenter quelque personnage secondaire; c'est le moyen de paraître toujours à son avantage. Mais quant aux charges , il faut en laisser le mérite et le succès à ceux-là seuls qui y excellent. » ,
D'ailleurs, aujourd'hui, toutes ces puérilités vaniteuses de proverbes, charades en actions, chansonnettes comiques, etc. , ont été généralement excluses des meilleurs salons. Quand en sera-t-il de même de la plaintive romance et de la discussion politique!
RÉSUMÉ
1. Il n'est pas de rôle plus difficile à faire supporter dans le monde que celui de bouffon.
2. S'il est mal joué il tombe dans le saltimbanque ou le farceur de bas étage.
3. Si vous voulez faire une bouffonnerie , ne débutez pas par dire : « Je vais vous faire rire » , car le monde est malin , et s'il vous faisait la bouffonnerie
LES JOCRISSERIES.
de ne pas rire, je ne vois pas comment vous vous en tireriez.
4. Pour se hasarder au rôle de bouffon il faut avoir Fesprit pénétrant, observateur ; le jugement prompt et la répartie très vive.
5. Il faut que les lazzis , la pointe , le jeu de mot , le calembour même, coule des lèvres comme de source , sans interruption, sans étude, naturellement, et avec autant de finesse que d'esprit.
6. Le véritable bouffon improvise et n'imite jamais. Quelque bon comédien qu il soit, il restera toujours froid et ennuyeux en répétant la charge d'un autre*
7. Une bouffonnerie répétée perd tout son piquant et devient tout simplement une bêtise.
8. Rien ne dénonce plus la nullité de l'esprit que l'imitation de l'esprit des autres.
9. La meilleure bouffonnerie, traduite par un sot, de la scène dans un salon, devient une trivialité ennuyeuse.
10. Le métier de bouffon n'a jamais inspiré de considération dans le monde , ni même dans la mauvaise société.
11. Le bouffon est un homme qui préfère la vanité à la dignité.
12. Si vous voulez qu'on vous respecte, respectezvous vous-même.
LES JOCRISSERIES.
Pour mériter le titre de Jocrisse , il faut : 1** Une profonde ignorance ; 2® une incapacité complète ;
228 JOCRISSKRIES.
s» une haute dose de suffisance ; h" m aplomb imperturbable. Avec ces qualités on peut être très amusant en société, s'y faire remarquer, y briller par sa bêtise, et faire son chemin dans le monde. Quant aux sots ordinaires, c'est-à-dire aux sots ennuyeux, personne ne s'en soucie.
Le duc de Rispernon, le roi des sots de son temps, s'est fait en ce genre une célébrité qui ne périra jamais, et qui lui valut les faveurs de la cour. -- Il était inquiet de ce que devenaient les vieilles lunes quand il y en avait de nouvelles. — Il demanda un jour si les chiens du roi allaient à pied à la chasse. — Un homme parlait de la mort de César ; le duc lui demanda pourquoi cet empereur mourut sans confession, puisqu'il y a tant de prêtres à Rome. -- On vantait devant lui l'éloquence de Cicéron : a-t-il fait ses éludes chez les jésuites, demanda-t-il? — Une dame lui racontait qu'elle n'avait pas d'enfant; il lui demanda si sa mère en avait eu , pour savoir si sa stérilité ne viendrait pas de famille. — En parlant d'une tempête sur mer, il dit que le vaisseau avait pris le mors aux dents. Il racontait un combat naval et disait que plus de trente galères étaient restées sur le carreau. — Il s'était arrêté un jour devant le portail de l'église des Feuillants , rue Saint-Honoré , et comme il entendait affirmer qu'il était de l'ordre corinthien ; il dit : Vous vous trompez, messieurs, il est de l'ordre de Saint-Bernard.
J'ai connu, et ceci n'est pas un conte, un vieux général de la république de 1792 , dont les jocrisseries figureraient avantageusement à côté de celles du duc de Rispernon. -11 vendit ses chevaux parce que.
mXEMPÉKANCE DE LAÏ^GUE.
disait-il, ne montant plus à cheval , ces animaux restaient toute la journée les bras croisés dans leur écurie; il fit faire des lieux d'aisance où sa femme et lui devaient seuls mettre le nez , afin de les avoir propres. Il fit faire un trou dans sa cour pour enterrer un tas degravoiset de pierraille qui l'encombrait. — Où mettrons-nous la terre que nous en tirerons , lui dit son terrassier ? — Rien de plus aisé : faites le trou assez grand pour que tout puisse tenir.
RÉSUMÉ
1. Il peut échapper une jocrisserie à l'homme du plus grand mérite , pour peu qu'il se laisse aller à la distraction.
2. Ne parlez jamais de choses que vous ne connaissez pas , si vous ne voulez pas vous exposer à dire des absurdités.
3. Le Jocrisse naturel peut amuser un moment , et on le tolère en conséquence.
4. Le facétieux , qui dit des jocrisseries pour amuser les autres, est plus Jocrisse, en réalité, qu'il ne le croit.
5. L'homme de bon sens ne descend jamais au rôle de saltimbanque.
6. Si vous ne respectez pas vous-même votre dignité d'homme, qui voulez-vous qui la respecte?
Rien de bon et rien de mauvais comme la langue , ont dit les [anciens ; cela dépend de la manière dont
on s'en sert. C'est avec la langue qu'on loue , qu'on encourage, qu'on instruit : c'est avec la langue qu'on critique , qu'on ment, qu'on médit, qu'on calomnie, qu'on assassine moralement ! ! A tout prendre, dans le siècle où nous vivons, la langue me paraît faire plus de mal que de bien , et si les hommes , ( et les femmes s'entend), devenaient tout à coup muets, leschosesn'eniraientpeut-êtrepasplusmaliômaudite
langue, combien de sottises tu nous fais faire , sans compter celles que tu nous fais dire ou entendre ! Il avait bien raison , le cuistre qui nous enseignait au coUé-e qu'il fallait la tourner sept fois dans sa bouche avant de parler. Je n'ai trouvé son précepte en défaut qu'une seule fois dans ma vie ; c'est lorsqu un gamin de ma classe tourna sept fois la langue dans sa bouche avant de l'avertir que le feu était à sa perruque , d'où il résulta que le pauvre pédagogue eut les oreilles un peu grillées.
Hélas ' quel est l'homme qui , en parcourant sa carrière , ne s'est pas repenti plus d'une fois , si ce n'est d'avoir eu une langue , au moins de 1 avoir eu trop longue , et cela sans mauvaise intention, sans avoir eu l'envie de dire ou de faire une sottise , simplement pour satisfaire le besoin de parler sans se donner la peine de penser.
Et moi-même, moi si prudent et si sobre de paroles avec les gens que je ne connais pas, cette envie de remuer la langue m'a jeté trois ou quatre fois dans ma vie dans de mauvaises positions. On se repend souvent pour avoir parlé , et jamais pour avoir garde le silence, enseignent les sages; et Sancho Fança ,
ÏNTEMPÉRANCE DE LANGUE. 231
bien plus amusant qu'un sage , a dit : trop gratter cuit , trop parler nuit.
Or donc , un jour j'étais sur le paquebot qui fait la petite traversée du Havre à Honfleur. Par hasard , je me trouvais assis sur le pont à côté d'une dame qui me parut âgée de 24 à 25 ans , ayant sur ses genoux une jolie petite fille de 3 ou 4 ans. Pendant un quart-d'heure , je regardai le groupe charmant sans l'apercevoir , parce qu'il plaisait à ma pensée d'errer au hasard sur la vaste étendue de l'Océan , et que mon imagination me faisait regarder avec attention , dans ce moment , la reine Pomaré , qui ne me paraissait pas belle, je l'avoue. Tout à coup, la petite-fille, non pas de la reine Pomaré , mais de la dame qui était à côté de moi , me donna un coup de pied dans les jambes, par forme de passe-temps. Ce léger choc me ramena d'Otahiti , et je vis la dame pour la première fois.
— Voilà une charmante enfant , lui dis-je ; est-elle à vous ?
— Oui , monsieur , répondit-elle , c'est ma fille.
— Je vous en fais sincèrement mon compliment.
Puis la conversation en resta là , et voilà mon imagination vagabonde qui se remet en route et me conduit , en glissant sur l'Océan , jusqu'aux îles Marquises. Elle était bien aise de savoir comment étaient faits les citoyens français anthropophages. Mais elle les regarda un quart-d'heure au plus , et dégoûtée par leurs longues pipes , leurs longs bonnets , leurs longues lances et leur peau zébrée , elle les laissa là et revint sur le paquebot du Havre. Alors je revis la dame pour la seconde fois , mais , en voyageant sur
232 INTEMPÉRANCB BK t.ANGOE.
l'Océan Pacitique , j'avais complètement oublié notre première conversation ; pour en renouer une nouvelle, je ne trouvais rien de mieux que de lui dire :
— Êtes- vous mariée , madame ?
Ma langue trop longue n'eut pas plutôt lâché ces fatales paroles , que j'entendis à quatre pas de moi le grognement d'un ours mal léché , accroupi derrière un ballot de marchandises. Il se leva sur ses deux pattes de derrière et s'approcha de moi en tendant les poings.
— Monsieur , me dit-il , pour qui prenez-vous ma
femme?
Monsieur , pardon , mais
Vous êtes un insolent !
— Monsieur, je vous assure que...
— Un impudent !
— Monsieur...
— Un rien du tout, une canaille.
— Monsieur, si vous voulez m'écouter, je...
- Un polisson auquel je vais donner une leçon de
^°sriecon de politesse consistait tout simplement à me jeter par-dessus le bord et à m'envoyer nager avec les marsouins qui jouaient autour de notre navire
Un malotru est un jour invite, par hasard, a une soirée chez le roi. Il dit à une personne qui se trouve auprès de lui : - Monsieur, pourriez-vous me dire ce que c'est que cette grosse irme que je vois la-bas. près de la reine. - Monsieur, lui répond son voisin cette grosse truie est madame la duchesse de K., et moi je suis son petit, l'ambassadeur de Suéde.
Mon questionneur prit la fuite et on ne le revit plus
à la soirée. C^était un imbécille, sans usage du monde, qui ne sut pas s'en tirer avec Taplomb de M^'' 0. , que la légèreté de sa langue plongea un jour dans un bourbier à peu près semblable.
Cette dame assistait à une soirée dansante où il y avait beaucoup de monde. Elle aperçoit au milieu de la danse une petite fille grosse, courte, joufflue, rouge comme un coquelicot et fort laide. — Ah ! mon Dieu, madame, qu'est-ce que c'est que ce petit monstre là,' dit-elle à sa voisine? — Madame, c'est ma fille. — Ah î c'est une enfant charmante î
Et elle continua tranquillement la conversation, comme si elle avait dit la chose la plus merveilleuse!
RÉSUMÉ