Le salon n'est pas le lieu que l'on doit choisir
DU PÉDANTISME
pour parler science ou faire l'étalage de son érudition.
4. Si vous faites parade de votre érudition devant des femmes, vous leur ferez penser, avec juste raison, que vous avez encore conservé les habitudes du collège, eussiez-vous cinquante ans.
5. Il est extrêmement impoli de faire, en société, des citations dans une langue étrangère.
6. Si cela vous arrive devant des femmes, vous agirez en cuistre stupide et vaniteux.
7. Il n'y a qu'un stupide pédant qui affecte dans le monde de se servir de mots techniques ou scientifiques qui ne sont pas généralement connus.
8. Si vous avez une passion pour Homère, Virgile et Horace, délectez- vous-en dans votre cabinet, mais
*',n'en parlez jam.ais dans un salon.
9. Si vous parlez allemand, parlez-le à votre cordonnier ou à votre tailleur; si vous savez l'italien, parlez-le avec un italien; si vous parlez anglais, sifflez-le à des Anglais; si vous parlez chinois, tâchez de trouver un chinois qui vous comprenne. Mais lorsque vous êtes avec des Français, parlez-leur français, si vous le pouvez.
10. Le pédantisme étant l'alfectation pédagogique d'en savoir plus que les autres, il n'y a de pédants que dans les sciences. On trouve dans le monde, des pédants en musique, en peinture, en toute sorte de cho.-es, et en politesse même.
11. Quand un mot d'une langue étrangère a été généralement adopté par notre langue, écrivez-le et pro^
V noncez-le tel qu'on le prononce en français. Toute autre manière est du pédantisme. S'il n'a pas été gé-
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néralement adopté, vous n'avez pas à vous en occuper, parce que vous ne devez pas vous en servir,
12. Le pédantisme chez les femmes est dix fois plus ridicule que chez les hommes.
MYSTIFICATION
Une mystification est toujours une méchanceté, et par conséquent une impoUlesse impardonnable parce qu'elle ne peut partir que d'un mauvais cœur. Cependant elle est excusable dans de certains cas, quand elle prend sa source dans une naïveté, sans intention de faire de la peine. En voici un exemple :
M. le comte Denon, directeur des Musées et pair de France, avait fait la campagne d'Egypte avec l'empereur Napoléon, et s'était avancé dans la haute Egypte jusqu'aux pieds des montagnes de la Nubie. L'empereur lui poriait une véritable affection, et comme le prince de Taleyrand savait saisir aux cheveux toutes les occasions de plaire au maître, il faisait beaucoup d'amitié à M. Denon. Un jour il l'invite à dîner et recommande à sa femme de le parfaitement recevoir. « Si vous voulez lui plaire, ajouta- t-il, parlez-lui beaucoup de ses aventures de voyage. — Mais, dit madame de Taleyrand, je ne connais ni sa personne, ni ses aventures, ni ses voyages. — Cela ne fait rien: montez dans mon cabinet; j'ai déposé ses voyages sur le premier rayon de ma bibliothèque^ à droite; vous les parcourrez rapideœent, et vous en retiendrez assez pour le mettre sur la voix ; vous n'aurez plus ensuite qu'à l'écouter.
Au diner,on place M. Denon à côté de madamedeTa-
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leyrand; tout à coup elle se retourne vers le vaniteux directeur des musées et lui dit avec amabilité : — « Je suis bien enchanté, monsieur, de faire connaissance avec un voyageur aussi célèbre que vous. — Vous me flattez beaucoup, madame ; serais-je assez heureux pour que vous ayez lu mes voyages ? — Entièrement lus, monsieur, et avec le plus grand intérêt! Mais, dites-moi, qu'est devenu ce pauvre Vendredi? — Vendredi ! Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre. — Et si, et si, vous savez bien; ce pauvre bon sauvage qui vivait avec vous dans votre lie déserte »
' M. Denon resta saisi, stupéfait, tandis que tous les convives, et Taleyrand lui-même, riaient à s'épouffer. Hélas ! hélas ! la princesse s'était trompée de hvre, et elle prenait M. Denon pour Robinson Crusoé. Certes, la dame ne mit aucune méchanceté dans cette affaire, et cependant la mystification était cruelle.
Quelquefois, quand une mystification est renvoyée à son auteur par la victime, elle peut se pardonner. Par exemple, un pauvre curé bien humble, bien naïf, était questionné sur divers points de dogme, par un évêque, et répondait tout de travers. L'évêque impatienté lui dit : « quel est l'âne bâté qui vous a ordonné prêtre ? — C'est vous, monseigneur, )> répondit humblement le pauvre prêtre.
L'abbé de Janson avait l'esprit caustique et railleur. Il dit un jour à Boileau : — Si j'étais à votre place, mon cher, j'aimerais mieux m'appeler Bois- vin que Boileau 1 — Et moi, monseigneur, répondit le poète, si j'étais à la vôtre, j'aimerais mieux m'appeler Jean-Farine que Janson. La mystification était
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cruelle parce qu'il y avait alors à Paris un saltimbanque très connu sous le nom de Jean-Farine ; mais monsieur de Janson Tavait mérité, et il n'osa pas s'en plaindre.
Le misérable rôle de mystificateur n'est pas toujours sans danger; j'en ai vu plusieurs exemples dans ma vie, mais je n'en citerai qu'un. M. Adolphe de Trémois était, il y a quatre mois, un lion aussi insolent qu'élégant, et parmi les fashionables de la Chaussée-d'Antin, il passait pour le mystificateur le plus spirituel de Paris. Or, maintenant c'est l'homme le plus poli, le plus aimable que je connaisse, et voici comment s'est opérée chez lui une conversion aussi étonnante.
Un jour, dans un omnibus, il se trouve à côté d'un bon homme fraîchement arrivé de province, remarquable par sa figure bénévole, par son chapeau à la gibus, son habit à l'avantage, et ses souliers ferrés. Adolphe dit aux deux amis qui l'accompagnaient, voilà ma victime, et nous allons nous amuser.
En effet, le provincial fut berné, turlipiné^ conspué pendant une demi-heure, sans dire un mot ; enfin la mystification fut complète jusqu'au moment de quitter la voiture, et il s'empressa de descendre le premier, accompagné des huées d'Adolphe et de ses deux amis. Mais il s'arrêta au bas du marche-pied, — attendit Adolphe, lui tendit même la main pour l'aider à descendre, et, ouvrant la bouche pour la première fois, il dit : « Monsieur, je suis cerlain que vous avez beaucoup d'esprit et que vous en faites un usage très amusant ; maintenant il me reste à savoir si votre courage est égal à votre insolence, et c'est
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ce que je vais savoir à l'instanL » li temùna ce petit discours par deux vigoureux soufflets appliqués de main de maître.
Une demi-heure après les deux amis d'Adolphe le transportaient chez lui et consultaient avec anxiété un chirurgien qui leur disait : — Messieurs, le coup d'épée qu'il vient de recevoir lui a percé la poitrine de part en part, mais je ne crois pas qu'aucun organe indispensable à la vie ait été attaqué, et j'espère le sauver.
Malheureusement on rencontre dans le monde des gens pleins d'esprit, ayant beaucoup d'éducation, et qui, pourtant, aveuglés par l'amour-propre ou la vanité, se sont laissé entraîner à la misérable habitude du persifflage et de la mystification. Mais ceux-là savent y mettre tant d'adresse et de gaîté, qu'on a l'air de le leur pardonner dans le monde. Ils rencontrent un homme d'une humeur gaie, pacifique jusqu'à la niaiserie ; ils le persifflent, mais sans cruauté, et ils ont le perfide talent de l'immoler à la risée publique sans qu'il puisse se plaindre d'avoir été offensé. Ces mystificateurs bien élevés sont tout simplement des hommes méchants par instinct, et il ne s'en trouve que trop dans la société, même dans les positions les plus élevées. Nous allons en citer une preuve.
Dans le moment de sa plus grande puissance, l'empereur Napoléon apprend que les Jésuites, sous le nom d'Oratoriens, se sont glissés en France, et y possèdent déjà trois collèges. Aussitôt il commence par donner des ordres pour les faire immédiatem.ent expulser, puis ensuite il assemble son conseil d'état pour le consulter sur ce qu'il avait à faire. Le savant
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naturaliste, G. Cuvier, nouvellement nommé baron et conseiller d'état, fit, quoique protestant, un long discours en faveur des Jésuites, et fut d'avis qu'ôn les rappelât. Comme courtisan, il manqua complètement de tact, c'est-à-dire qu'il ne devina nullement les intentions de l'empereur.
Le prince de Taleyrand s'amusa beaucoup de voir patauger Cuvier ; il sortit du conseil pour aller l'attendre dans un salon alors plein de courtisans. Au moment où le naturaliste sortit du conseil avec son portefeuille sous le bras, le prince Tarrêta et lui dit: — Baron, vous qui êtes un savant naturaliste, je gage que vous ne me dites pas quelle bête est la plus reconnaissante? — Monseigneur, je pense que c^est le chien, dit Cuvier en hésitant, car il se doutait d'une mystification sans cependant la deviner. — Ce n'est pas ça, baron; voyons, cherchez. — Ce sera donc l'éléphant? — Du tout, vous n'y êtes pas... C'est le dindon, car depuis que les Jésuites l'ont apporté d'Amérique, il ne cesse de les redemander. Le pauvre Cuvier, stupéfié, abasourdi, se retira au milieu des rires et des railleries des courtisans.
Il y a un genre de mystifications abominables qui peuvent avoir une influence terrible sur la santé des mystifiés; telles sont celles qui consistent à mêler des drogues amères ou purgatives aux aliments ; des spiritueux, comme par exemple de l'eau-de-vie, dans du vin blanc ; des aphrodisiaques dans une liqueur, etc., etc., il n'y a guère que la canaille qui emploie de pareils passe-temps ; aussi n'en parlerions-nous pas dans un traité de la bonne compagnie, si nous n'avions pas à citer le trait d^un prince, d'un vrai
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prince, d'avant l'empire, qui descendit un jour à cette turpitude. Dans un dîner, voulant s'amuser aux dépens du célèbre poète latin Santeuil, il jeta du tabac d'Espagne dans une tasse de café, qu'il lui fit prendre. Peu d'instants après, le malheureux Santeuil, une des gloires de la France, mourut dans des douleurs affreuses.
Quelques mystifications ont fait rire aux dépens de ceux qui les ont faites, sans avoir de suite plus graves. Avant la révolution de 1789, deux avocats de Paris furent appelés dans une petite ville pour plaider devant un honnête juge qu'ils savaient assez peu lettré. Ils convinrent^ pour s'amuser, de plaider en latin, ce qu'ils firent devant un nombreux auditoire qu'ils avaient en partie amené à l'audience pour s amuser de cette mystification. Le juge, étonné de cette nouveauté et piqué de ne pas comprendre un mot des plaidoiries, les laissa néanmoins parier tant qu'ils voulurent ; mais, lorsqu'ils eurent fini, il les condamna à payer une forte amende à son profit, en motivant son jugement sur l'indécence de plaider devant un tribunal, dans une langue inconnue. Ils furent obligés de payer séance tenante, et si Ton se moqua de quelqu'un, ce ne fut pas du juge.
On ne saurait trop faire attention à ce que Ton dit dans le monde, quel que soit le rang élevé qu'on y occupe, car quelquefois une phrase, un mot, jeté au hasard, peut être pris pour une mystification et amener une réponse brutale dont on n'a pas le droit de se plaindre. Une reine de France avait reçu dans ses appartements une nombreuse société des dames de la Cour, parmi lesquelles se trouvaient plusieurs
MYSTIFICATION
dames nobles de province, et entre autres M"'« la duchesse de qui depuis longtemps n'avait pas quitté ses terres. La reine, qui ne la connaissait pas, entre autres questions lui demanda combien elle avait d'enfants. — Un seul, madame, lui répondit la duchesse.
Un quart d^heiire après, le hasard ayant rapproché la duchesse de la reine, Sa Majesté lui demanda encore combien elle avait d'enfants. — Madame, dit sèchement la duchesse, comme je n'ai pas accouché depuis que Votre Majesté m'a fait l'honneur de me le demander, je n'en ai toujours qu'un. La reine se pinça les lèvres et passa outre; elle sentit qu'elle avait eu tort.
Il y a quelquefois des mystifications très innocentes et si comiques, que l'on ne peut s'empêcher d'en pire. Le marquis de Bièvre, surnommé de son temps e 'prince du Calembour^ avait tenu quelques propos mortifiants sur le compte d'un individu nommé de Chambre. Celui-ci borna sa vengeance à envoyer au marquis cette lettre d'invitation :
(( Monsieur le marquis,
« J'apprends que vous vous occupez de moi, et je « ne saurais mieux vous en tciiioigncr ma reconnais- € sance qu'en vous priant de venir, quand il vous a plaira, dîner chez moi. Vous y serez reçu san cé- « rémonie, et au hasard du pot...
« De Chambre. »
Dans une soirée chez le roi, un gentilhomme assis
MYSTlFlCATlOiX.
à une table de jeu, perdait son argent, ce qui le mettait de fort mauvaise humeur. Enfin, sur un coup piquant, il jeta les cartes sur la table en s'écriant :
— Parbleu ! j*ai joué comme un vrai duc de Matignon. Le duc, qui se trouvait par hasard derrière lui, se met en évidence pour lui dire ;
— Monsieur, vous êtes un sot !
— Hé ! monseigneur ! reprit le joueur, c'est justement ce que je voulais dire.
RÉSUMÉ
1. Le rôle de mystificateur est toujours celui d'un méchant ou d'un sot.
2. Le mystificateur méchant, quels que soient son esprit et son éducation, se fait toujours mépriser par les honnêtes gens.
3. Il n'^y a qu'un fat plein de vanité et de contentement de soi-même, qui puisse, dans la société, se charger du rôle de mystificateur.
4. Un sot peut mystifier un homme d'esprit impunément, parce que ce dernier dédaignera toujours de prendre sa revanche.
5. Une mystification qui passe de certaines limites devient une injure.
6. Il est permis de repousser ces sortes d'in'ures avec la canne ou avec Tépée.