‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 77 sur 161 · DE L*HOMME NUL · texte numérisé non relu

DE L*HOMME NUL

ayez rien compris, la mélodie de sa douce voix vous a touché : dites-lui qu'elle a la voix touchante, et elle vous répondra par son plus doux sourire. En un mot, traduisez en paroles toutes les émotions bienveillantes de votre cœur, et tachez d'étouffer dans des banalités obligeantes jusqu'aux plus petites velléités de critique.

Par les seuls petits moyens d'une politesse affectueuse, le plus sot parvient à se faire aimer, et quand on aime quelqu'un, on ne s'aperçoit plus de sa sottise.

Et puis, il y a encore d'autres moyens à votre portée. La conversation dans le monde ne roule que sur îa politique, les musées et les beaux-arts, la littérature du jour, les théâtres et, par extraordinaire, les cour-es, les promenades, les tribunaux, etc. Si on parle politique, gardez le silence le plus obstiné, et l'on vous regardera comme un homme sage, prudent, qui sait se taire à propos. Mais ayez scrupuleusement le soin de ne pas écouter et, pour n'en avoir pas l'air, passez dans le salon à côté car on pourrait peut-être aussi vous prendre pour un mouchard, si vous n'êtes pas très connu.

Quant aux beaux-arts, avec la précaution de vous abonner annuellement à quelque journal des arts, comme V Artiste par exemple, dont vous lirez chaque matin une page, et d'aller aux expositions, vous pouvez disserter hardiment, à tort et à travers, bien sûr que les autres n'en savent pas plus long que vous. Néanmoins, informez- vous avant tout s'il se trouve des artistes et, dans ce cas, retenez leurs noms que vous jetterez comme au hasard dans la conversation

DE l'homme OTL,

avec force louanges. Ces hommes-là diront à l'oreille de leurs voisins : « Voilà un monsieur qui comprend parfaitement les arts, ce doit être un amateur très distingué. »

Si Ton parle d'une pièce nouvelle, dites : « Je regrette beaucoup de n'avoir pas eu le temps d'aller hier à la première représentation ; mais je compte y aller demain. » Cela vous donnera le temps de vous former un jugement avec le journal des théâtres et les feuilletons des autres journaux. Choisissez, pour l'apprendre par cœur et le réciter, l'article qui dit le plus de mal de la pièce et de l'auteur : c'est plus distingué! Même tactique quand il s'agira de donner votre avis sur un roman ou tout autre ouvrage littéraire ; la conscience n'a rien à voir là-dedans.

Un jour, le cardinal de Richelieu, dans une effusion d'intimité avec le grand Corneille, lui demandait par quel moyen il pourrait porter un jugement sûr quand on lui demanderait ce qu'il pense d'un ouvrage.

— Monseigneur, répondit le grand poète, dites que c" est mauvais.

— Mais si je n'ai pas lu le livre?

— Dites que c'est mauvais, dites toujours que c'est niauvais. Pour une fois que vous vous tromperez, vous aurez dix-neuf fois raison.

De notre temps, le calcul de Corneille se trouverait bien au dessous de la réalité. Mais revenons à l'homme nul.

Lisez les faits divers de deux ou trois grands journaux et inscrivez dans votre mémoire le nom, la couleur et l'âge de la jument qui aura remporté le premier prix, sa race, les noms de son père et de sa

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mère, entrelardez cela de quelques mots techniques que le premier palefrenier venu peut vous apprendre, et Ton vous croira un membre du jockey-club.— Arrêtez-vous à rarticle des tribunaux et voyez à apprendre mot pour mot, par demande et par réponse, un interrogatoire comique du tribunal de police correctionnelle. Puis jetez-vous dans le crime et donnezvous bien de garde d'oublier le plus petit détail de l'assassinat et du suicide. Il faut que vous soyez bien mauvais conteur si, avec une histoire de ce genre, vous ne faites pas frémir les mamans et trembler les demoiselles, ce dont elles vous sauront beaucoup de gré, car presque toutes les femmes aiment les émotions fortes.

Avec le bagage que je viens de vous détailler, vous pouvez vous présenter hardiment dans tous les salons de Paris, si vous n'y faites pas un très brillant effet, au moins vous n'y serez pas plus déplacé que dix-huit des vingt personnes que vous y trouverez.

RÉSUMÉ

1. Avec mi peu de mémoire et beaucoup d'usage du monde, l'homme nul se fait un jargon de société que l'on serait quelquefois tenté de prendre pour de l'esprit.

2. D'ailleurs, on appelle homme nul celui qui possède assez de sens commun pour n'être pas imbécille et pas assez d'intelligence pour être un homme d'esprit.

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