BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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in 2012 with funding from
Boston Public Library
http://archive.org/details/guidepratiquetraOOroch
A monsieur le Marquis de Rochegude.
Vous voulez bien demander à 'l'auteur du Nouvel. Itinéraire artistique et archéologique de Pa7*is son opinion sur l'utilité du travail que vous avez rédigé sous le titre de Guide pratique à travers le Vieux Paris.
Je ne saurais trop vous féliciter, Monsieur, d'avoir tracé le programme d'un tel ouvrage ; tout le monde n'a point le loisir de profiter des minutieuses études telles que celle dont je poursuis l'achèvement depuis tant d'années; personne, non plus, n'a le droit de se contenter des guides ordinaires, à l'usage du touriste: fort bien conçus pour la masse vulgaire, ils ne sauraient suffire à aucun esprit cultivé, désireux de retrouver dans les rues de Paris les pages d'histoire qu'un homme avisé y doit chercher, et y peut retrouver. Les artistes ne connaissent pas assez les
motifs délicats cachés clans Paris, et ne savent où les découvrir. Malgré les Vandales, qui, aujourd'hui encore, lapident ses plus beaux joyaux, la vieille Lutèce est riche encore en beaux trésors, en décors inattendus, dont la vue est une surprise, car souvent ils sont dissimulés derrière un mur insignifiant, au milieu de quartiers d'une banalité internationale, où leur présence n'est pas soupçonnée.
Vous rendez donc un grand service en conduisant les passants dans un merveilleux Paris méconnu, inconnu, oublié derrière le dédale des rues tumultueuses, poussiéreuses, ou fangeuses, de la Cité moderne.
J'espère plus encore de votre ouvrage : en faisant connaître les monuments, petits ou grands, de notre ancien Paris, il le fera mieux aimer, c'est-à-dire qu'il contribuera à le sauver!
N'est-il pas singulier de voir sans cesse la Ville acheter des maisons sans intérêt, vendues au plus haut prix, afin de faciliter la percée d'une rue nouvelle, aussi insignifiante qu'une multitude de ses semblables, et souvent bien peu fréquentée!
Au contraire, nul ne songe à l'acquisition des vieilles maisons, berceaux d'un grand serviteur de la Patrie, ou témoin des grands événements de son histoire, ou modèle d'élégance et de goût. Les chefsd'œuvre de l'art, eux-mêmes, ne trouvent point grâce : les Tuileries même ne sont plus!
C'est qu'on ignore la valeur des trésors nationaux; votre ouvrage est de ceux qui les mettent en valeur. Sans doute, en ces dernières années, quelques bonnes œuvres furent accomplies : la sauvegarde de l'hôtel Lauzun, de St-Pierre de Montmartre, de l'ancienne Faculté de Médecine, le dégagement de l'hôtel de Cluny, d'autres encore.
Mais ces heureuses solutions sont dues à des initiatives privées, que je m'honore d'avoir provoquées par mes démarches, en créant la Société des Amis des Monuments parisiens, et Y Ami des Monuments et des Arts parisiens ou français.
Les solutions préconisées sont issues des membres de cette association, devant laquelle l'initiateur de la Commission municipale du Vieux Paris disait dans un discours souvent reproduit : « Notre collègue, M. Charles Normand, et vous tous, Messieurs, n'avez-vous pas été les pionniers qui tracèrent la route à la Commission du « Vieux Paris » par vos études et par vos travaux, par la plume et par la parole ? » Mais il faut vulgariser le goût de la défense, aujourd'hui apanage de nos seuls sociétaires : et c'est à quoi votre travail contribuera. On pourra espérer alors que, d'un consentement universel, chacun voudra contribuer à la sauvegarde d'œuvres enfin connues et, dès lors, enfin appréciées. Les excursions que j'ai fondées pour faire voyager les Parisiens dans Paris et ses alentours ont prouvé à.
un noyau d'élite combien de sauvegardes sont à commettre et de vœux a réaliser! Quels étonnements n'y a-t-on pas éprouvés, entre mille autres, de voir Y hôtel de Sully, magnifique et historique demeure, abandonnée au négoce; l' hôtel de Mme de Beauvais, qui la première « déniaisa » Louis XIV, encombré de charrois, malgré le charme imprévu de son décor; V hôtel Salé, encombré d'instruments de lumière; Yhôtel d9 Au mont , encombré de produits pharmaceutiques ; les belles façades et le plafond unique abriter les onguents de la Pharmacie centrale des hôpitaux ; enfin tant d'autres beaux hôtels chaque jour exposés aux puissantes et imprévues conspirations de la finance et du négoce dévastateurs ! Et Yhôtel de Sens, l'unique spécimen, avec celui de Cluny, de l'art civil à Paris au moyen âge, n'aura-t-il pas enfin, après toutes nos demandes, un avenir assuré! Il faut cesser de détruire les monuments originaux, alors que partout, à grands frais, jusqu'en Amérique, on en crée les pastiches. Il ne suffit point de former, à la suite du mouvement créé par les amis des monuments, de nombreux groupements dans les arrondissements, à Paris, en France, à l'étranger. Il faut agir au plus vite, car chaque jour on fait une ruine nouvelle, chaque jour on diminue de façon irréparable le bien national transmis par nos aïeux et que le devoir commande de transmettre intact à nos successeurs.
Pour cela mettons en valeur ces pauvres vieilles pierres si éloquentes, si belles souvent et plus précieuses que le diamant, qu'on remplace par du strass, dont l'éclat ne dit rien.
Je salue donc avec joie la venue de votre livre; j'ai compris qu'il allait éveiller cet amour du passé, nécessaire à la grandeur du peuple; il doit savoir tirer de ses enseignements, comme d'une source d'eau de Jouvence, la sève nécessaire aux prospérités futures. En connaissant mieux sa Patrie, on apprend à la mieux aimer, à la mieux servir, à la rendre enfin de nouveau prospère et glorieuse entre tous les peuples!
Le Président de la Société des Amis des Monuments Parisiens,
Charles Normand,
Directeur de VAmi des Monuments et des Arts.
En publiant le Guide Pratique à travers le Vieux Pa?*is, je n'ai pas la prétention de présenter une œuvre absolument nouvelle et inédite. — Beaucoup d'autres, avant ma modeste étude, ont traité avec une haute compétence archéologique ou artistique ce sujet infini et si intéressant. Il suffit, pour se faire une idée de ce qui a été écrit sur le Vieux Paris, de parcourir le catalogue des ouvrages déposés à la Bibliothèque de la Ville. Mais si on a écrit beaucoup et avec érudition sur cette question, il n'existe pas à proprement parler de guide réellement pratique sous un volume peu considérable. J'ai donc essayé dans un travail de compilation, et en employant généralement le style télégraphique, de faire passer sous les yeux des amateurs ce que nos ancêtres nous ont légué en art public. J'ai voulu guider leurs pas dans les dédales des anciennes rues en leur évitant
des allées et venues inutiles; je me suis appliqué à faciliter leurs recherches pour satisfaire leur curiosité paresseuse et je n'ai pas craint parfois même de leur indiquer l'emplacement de certains hôtels célèbres disparus aujourd'hui. J'ai été forcément obligé de laisser de côté tous les monuments publics, tels que le Louvre, le Palais-Royal, le Palais de Justice, Notre-Dame, le Luxembourg, etc., d'une importance et d'un intérêt si grands que pour les étudier il faudrait des volumes. Dans cette momenclature j'ai sans doute oublié volontairement ou involontairement bien des choses, mais je demande l'indulgence du visiteur en lui rappelant que pour écrire l'histoire de Paris il faudrait écrire l'histoire delà France entière.
Chacune de mes promenades doit durer à pied de deux heures et demie à trois heures et chaque itinéraire se trouve rivé au suivant pour celui qui disposerait d'un temps plus long. — J'ai marqué d'un astérique les maisons ou hôtels qui mériteraient une attention spéciale et j'ai indiqué, quand cela me semblait utile, les moyens pratiques à employer pour se rendre au point de départ de certaines promenades.
Tout voir sans jamais repasser deux fois par le même endroit, ne pas perdre de temps, voilà pourquoi j'ai adopté cette forme d'itinéraire. Ceux qui ne voudraient pas s'astreindre à ces itinéraires fixes,
et préféreraient suivre leur fantaisie, n'auront qu'à chercher dans la table alphabétique la Rue qui les intéresse : ils y trouveront de suite les renseignements désirés. — Pour simplifier les visites, j'ai indiqué les numéros des maisons intéressantes, suivant Tordre d'après lequel ils se présentent au visiteur qui suivrait l'axe de la rue — et ainsi on évitera de revenir à chaque instant sur ses pas. — Enfin, si Ton ne peut disposer que d'un temps restreint, on pourra se donner une idée de ce qui reste du Vieux Paris en trois promenades, que j'indique en dehors de mes 33 itinéraires. Dans ces trois promenades, je signale les hôtels les plus intéressants. — J'ai même voulu, pour le visiteur qui n'aurait qu'une journée à consacrer au Vieux Paris, indiquer, dans une promenade unique au Marais, ce qu'il est impardonnable de ne pas connaître. '
Bien peu de gens connaissent réellement Paris. On se contente généralement de son quartier d'affaires, de visites, de cercle ou de plaisir. Parfois pour accompagner un étranger, qui souvent en sait plus long que nous sur la Capitale, on va visiter quelque musée ou quelque monument désigné par la routine. En revanche, il est vrai, on s'écrase a un vernissage, à une exposition décadente, a la vente du mobilier d'une demi-mondaine célèbre, et on fait des bassesses pour aller visiter l'hôtel nouveau de Mme X..., où souvent au luxe le plus raffiné s'allie
le goût le plus étrange et le plus incohérent. Si d'aventure on s'égare dans un quartier qui semble excentrique aujourd'hui, comme le Marais par exemple, on est tout étonné d'y trouver d'anciens hôtels de fière allure qui font rêver à un passé glorieux. Sonnez à la porte de ces antiques demeures, ou plutôt ouvrez mon petit livre, vous apprendrez que là habitait un Soubise, là un Rohan, à côté un Lamoignon, en face une Sévigné, plus loin un Richelieu, un Mayenne, un Sully, une Ninon de Lenclos, ou une Belle Gabrielle. — Et vous, habitants des Champs-Elysées, qui ne traversez qu'à contre-cœur et avec ennui les ponts pour aller déposer un carton dans les paisibles rues de Varenne ou de Grenelle, avouez que parfois vous êtes surpris, lorsque les portes entr'ouvertes vous laissent apercevoir au fond de la cour des belles demeures du xvme siècle. Ces demeures ne vous paraissent-elles pas avoir plus de chic (le mot est français aujourd'hui) que certains hôtels prétentieux de rastaquouères ou de parvenus qui ornent votre brillant quartier? Demandez, visiteurs égarés, à qui appartiennent ces hôtels que vous croyez avoir découverts, et vous serez sans doute bien surpris d'apprendre que là habitaient des hommes célèbres et, peut-être même, retrouverez-vous des noms qui vous touchent de près. Alors vous rentrerez chez vous tout songeurs, de la leçon que vous aura donnée un portier.
Parcourons pendant qu'il est temps encore ces vieux quartiers où ont vécu nos ancêtres. La pioche du démolisseur, guidée par le mauvais goût ou la soif des spéculations de terrains, n'a pas encore tout détruit. Dans ce merveilleux Paris, cœur de la France, centre du commerce, de l'industrie, des arts, des sciences, des lettres, vous trouverez encore à chaque pas des hôtels dont les architectes modernes devraient bien s'inspirer de temps en temps; vous trouverez des maisons historiques où parfois s'est joué le sort de la France; vous trouverez des rues qui ont conservé tout leur cachet pittoresque du moyen âge. — Allez voir ces ruelles qui, comme l'a dit Huysmans, dans la Bièvre, « décèlent l'horreur dune misère infime, mais d'une misère ennoblie parl'étampe des anciens temps. Ce sont de lyriques guenilles, des haillons peints par Rembrandt, de délicieuses hideurs blasonnées par l'art. » — « Chaque pas, sur un pont, sur une place, dit Gœthe, rappelle un grand passé — à chaque coin de rue s'est déroulé un fragment de l'histoire . » — Quand vous aurez tout vu, prenez parfois un simple bateau-mouche, remontez la Seine et vous trouverez une jouissance infinie à contempler au coucher du soleil les splendeurs de la Cité, berceau de notre histoire. Cela ne vous empêchera pas le soir d'aller applaudir la dernière chanson rosse de Fursy, et de causer ensuite dans le cabaret à la mode, au son
d'un orchestre plus ou moins tzigane, de la dernière pièce des Capucines, des mines d'or, des pronostics pour les courses du lendemain, ou du dernier potin du jour. Aimer les vieilles maisons, croyezmoi, n'empêche pas d'aimer les jeunes femmes.
Guidé par ma propre impression, je n'ai pas craint, au risque de paraître m'égarer, d'indiquer dans certains quartiers luxueux quelques maisons lézardée? bombées, au toit de chaumière, qui ne mériteraiei pas votre attention ailleurs, mais qui justement m'o^ semblé devoir attirer vos regards un instant p. position même, tels ces fiers mendiants espagn vous demandent l'aumône à la porte d'un palais ayant l'air de vous dire : « Je suis d'un autre siècle et d'une autre race que les parvenus qui m'entourent. »
Pour terminer, je ne puis mieux faire comprendre quel charme, quelles surprises vous éprouverez à visiter le Vieux Paris que vous citer cette pensée que je trouve dans le si captivant livre de Lenôtre : Vieilles maisons, vieux papiers : « Les pierres ne s'assimilent-elles pas quelques parcelles de la vie des êtres qu'elles ont abrités? Doit-on croire qu'une sorte de fluide émané d'eux flotte encore longtemps après qu'ils ne sont plus, autour des murs où ils ont vécu? Sinon, d'où vient l'attrait puissant des choses? Comment expliquer que là plus qu'ailleurs s'établît avec le passé une communication merveilleuse? »
Oui, cette communication existe, et vous l'éprouverez, j'en suis convaincu. — Ce ne sera pas la curiosité banale qui attire les foules au pied du mur derrière lequel il se passe quelque chose, ce sera un sentiment noble et généreux qui vous attirera vers tout ce qui a fait le passé, le triomphe, et la gloire de la France.
Marquis de Rochegude.
Lfi