‹ Guide pratique pour l'étude et le traitement des maladies des yeux (volume 2)Chapitre 36 sur 95 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Loin de moi la pensée de vouloir faire ici l'histoire de roplithalmolo{jie chez les anciens : pour marcher dans la route qu'ont ouverte Sprengel (i),Beer (2), d'Ammon (3), il faudrait des connaissances aussi profondes qu'étendues sur les écrits médicaux de l'antiquité ; la littérature médicale arabe est surtout riche de faits importans , relatifs a l'élude des maladies des yeux, et dont un grand nom-bre îie sont connus que des personnes versées dans les langues orientales. Mon intention, ici , n'est que de jeter un coup d'oeil sur l'ophthalmologie ancienne, afin démontrer quelle importance on y attachait déjà dans les temps les plus reculés. Les jeunes gens surtout qui se livrent à l'étude des ïnaladies des yeux, me sauront gré de leur avoir épargné des recherches, et de leur indiquer le champ où ils pourront cueillir une abondante moisson , et où je ne fais que glaner quelques épis.

Jusqu'aux Égyptiens l'histoire de l'ophthalmologie se

(1) Gprengel , Histoire de la médecine.

(2) Bibliotheca vphthalmica , auctore Joseph Béer. Yindobonae , d791.

(3) F. ab Ammoii , Paràcentesis oculi historia.

perd dans la nuit des temps : il faut arriver jusqu'à ce peupie pour avoir des docurnens cei tains sur les premiers travaux ophthalmologiques. Les Égyptiens, qui marchaient à la tête de la civilisation , qui possédèrent long-temps avant les Grecs des connaissances anatomiques , et qui , au rapport d'Acron d'Agrigente, avaient, antérieurement à la guerre du Péloponnèse , des connaissances assez positives en médecine et en hygiène, devaient être à même, plus que les autres peuples, de décrire les maladies des yeux et leur traitement. Cela leur était d'autant plus facile , qu'ils avaient pour habitude d'inscrire dans les temples !e traitement des maladies , surtout celles qui étaient communes à leur climat. Dès la plus haute antiquité Tophthahnie fut endémique en Egypte , ainsi qu'on peut s'en convaincre, en lisant les œuvres de Prosper Alpin.

Chez les Égyptiens, la médecine oculaire était exercée par des prêtres d'un ordre inférieur , nommés Tra^roipopoi parce qu'ils portaient la tunique sacrée des Égyptiens. Les fondemens de leur art et de tout ce qui le concerne, furent au temps de Jamblic P"", consignés dans les quarante-deux livres d'Hermès Trismégiste , code civil et sacré de cette nation , dont trente-six livres sont consacrés aux lois fondamentales de toutes les connaissances qui ont rapport à l'humanité, aux institutions médicales , aux connaissances anatomiques et thérapeutiques, et principalement aux maladies des femmes , et à l'histoire des maladies des yeux. Malheureusement les prêtres entourèrent la médecine de prestiges pompeux et de superstitions fallacieuses ; et Ton croit même que les réglemens de Jamblic ne sont qu'un code apocryphe qu'ils avaient rédigé pour s'entourer de merveilleux (1). Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que les Égyptiens furent toujours mus par une louable émulation dans l'étude des maladies, surtoutde celles qui étaient

(1) Mysteria JRgyptiorum ^ VIII, g. 4, p. 160.

propres à cliaque province ; c'esl à eux aussi que l'on doit la création de médecins spéciaux. Leur répulaiion de savoir s'était étendue fort au loin. Leurs médecins étaient recherchés par toutes les nations environnantes : Hérodote nous raconte (1) que Cyrus , roi des Perses , envoya des ambassadeurs à Amazis, roi d'Egypte, en le priant de lui envoyer le médecin oculiste le plus habile de toute TÉgypte. Il fallait que l'armée perse eût un grand besoin d'un homme versé dans cette spécialité j puisque le refus que fit Amazis , de condescendre aux désirs de Cyrus , transporta celui-ci d'une telle indignation , qu'elle fut immédiatement suivie d'une déclaration de guerre , bien funeste aux Egyptiens, car ils furent vaincus.

Comme on le voit , l'oplithalmologie fut donc créée en Egypte par le besoin que l'on avait de combattre des malad es très-fréquentes et presques inhérentes au sol. De l'Egypte, l'artdeguérir les maladies des yeux se transmit en Grèce, où l'on pensait généralement que Fart de guérir avait été introduit par Apollon. Selon Hyginus, on attribuait à Apollon le traitement des maladies des yeux, ingénieuse métaphore qui plaçait par similitude sous l'invocation du dieu de iu lumière, les yeux qui sont le soleil de l'économie, comme le soleil est l'œil du monde, ainsi que le disait Ovide (j).

Omnia qui video : per quem videt omnia tellus Mundi oculus.

"^Orphée appelait le soleil , l'œil du microcosme , et les Egyptiens adoraient cet astre qu'ils nommaient fils invisible d'un dieu invisible. Hesychius rapporte que l'œil était appelé par les poètes rXtoit ti-qIcù. Le centaure Chiron fut considéré par Apollodore comme l'inventeur de l'ophthalmologie, 0(p9«>^iaTpt7.vî. Il rendit la vue à de jeunes

(J) Thaï. 11 J, 1, p. 498. :

{2) Ovide , Mécamorphose 4«.

Phéniciens, surpris en flagrant délit de vior(ou d'impureté)^ et qu'Amintor leur père fit aveugler. C'est en souvenir de celte cure miraculeuse que les Thessaliens placèrent Chiron au nombre des dieux, et qu'ils sacrifièrent sur ses autels les premiers fruits de Tannée (1).

A fexemple des Égyptiens , les Grecs conduisaient leurs malades daas les temples pour les faire examiner par les prêtres. Ceux-ci pratiquaient une médecine empirique, entourée de mystères souvent formulée en énigmes , qu'ils vendaient aux malades comme des secrets des dieux immortels. Ils exigeaient que les malades guéris perpétuassent le souvenir de leur rétablissement en suspendant dans les temples des monumens votifs où étaient inscrits la nature du mal et le remède employé pour le guérir. On a trouvé plusieurs pièces votives de ce genre dans Tîle de Caprée , ainsi que le rapporte Hundertmark (2) ; et dont Sprengel fait connaître rinscription tout entière dans son Histoire de la mé decine.

Les colonnes des temples étaient aussi couvertes de formules destinées au traitement des maladies des yeux; Galien (3) en rapporte deux fort remarquables, qui consistaient en des emplâtres connus , Tun sous le nom d'emplâtre d'isis, et l'autre sous celui d'emplâtre sacré des Slù (?r/.Tâpjou contre les fluxions des yeux, et qui s'est transmis jusqu'à nous. Aétius raconte qu'un orfèvre d'Épliôse laissa après sa mort au temple de cette ville un collyre merveilleux trouvé plus tard par Adrien. Les Grecs élevèrent même un culte particulier sous le nom de Minerve ophtlialmique et oplilétique, dans un temple que Lycurgue fit élever dans la voie Alpienne. De même que de nos jours, on imite les' anciens en plaçant dans les temples des ex voio pour perpétuer le souvenir de cures remarquables;

(1) Plutarch. symp. VIIF, 1 , p. 647.

(2) Hundeitmavck , Dissertatio de incuhationc. Helaist.j 1689. (3} Composit., sec. §cn, YI.

on les imite encore en plaçant sons la protection de Ste Cécile , les maladies pour lesquelles ils invoquaient Minerve.

Maintenant, si nous quittons les temples, nous voyons que les médecins et les philosophes s'occupèrent de tirer parti des monumens de la siipersliiion des prêtres, pour en tirer des conséquences pratiques utiles à Thumanité. Aristote, Théophraste, Diogène de Laërce, etEristrate, acquirent une grande célébrité dans ce traitement des maladies des yeux. Rufus d'Ephèse reconnut que la cataracte avait son siège dans la capsule du cristallin. Eunphon conseillait de brûler le cuir chevelu pour guérir les maladies des yeux; et Diagoras, sept siècles avant l'ère chrétienne et par conséquent bien long-temps avant Hippocrate, avait reconnu que l'usage de l'opium débilitait la vue (1).

Bien que les médecins grecs fiissentdans l'impossibilité de disséquer des corps humains, et de chercher à confirmer les notions qu'ils avaient acquises dans l'anatomie comparée; on est vraiment étonné des connaissances qu'ils possédaient sur les maladies d'yeux. Pour se convaincre de la profondeur de leurs connaissances en ophthalmologie, on n'a qu'à parcourir l'intéressant et savant ouvrage de Conrad Waîlroth, intitulé ; Syntagma de ophthalmologia veteruniy et celui de Hermann Friedlander , ayant pour titre , de medecina oculorum apud Celsuin comme ntarius. Combien d'inventions que l'on croit nouvelles , se trouvent consignées dans les deux ouvrages dont n ous venons de parler !

Occupés de guerres, de conquêtes, de travaux gigantesques, les Romains dédaignèrent pendant long-temps la médecine , dont l'exercice était confié à des esclaves ou à des affranchis TDe même que les Grecs étaient redevables aux Égyptiens de leurs connaissances ophthaîmoîogiques , de même les Romains devinrent tributaires des Grecs pour tout ce qui a rapport à la médecine.

(1) Dioscoride , IV, 65.

Archagathiis fut le premier médecin grec qui s'établit à Home sous le consulat de Marins Livius. Son exemple fut suivi par un grand nombre d'individus de sa nation, parmi lesquels il faut placer en première ligne Asclépiade de Prusia et Galien. A l'époque de Gelse , ils étaient en grand nombre et parmi eux des individus spécialement adonnés au traitement des maladies des yeux et connus sous le nom de médecins oculistes. Celse , en parlant de leurs médicamens , rapporte le nom de ceux qui étaient les plus recommandables ; c'étaient :

Hérophile ,

Carystius ,

Héraclide de Tarente ,

Démosthènes (4) ,

Philon ,

Dionysius ,

Evelpides , le plus célèbre de tous, *

Cléon ,

Théodorus , . Nilcus ,

Philetes,

Hermon.

La plupart de ces médecins doivent surtout leur réputation à la vente et à la fabrication de leurs médicamens. \: On ne peut passer sous silence le nom de ScriboniusLargus , si connu par le succès de ses cures et de ses opéralions, et celui de Pline, le jeune, génie immense, intelligence extraordinaire , aussi grand médecin que profond naturaliste, qui connaissait déjà la vertu de certaines plantes pour faire dilater la pupille, Tanagallis, par exemple (2).

La matière médicale des anciens médecins oculistes est

(1) Son Coieoa des médicamens oculaires est cité par Aétius, Oribase et Galien.

(2) Pline , 25 , 92 ; Bioscorides , 2 , 209 ; Oribase , 1, p. 189.

riche, et Ton est tout étonné d'y voir figurer comme héroïques des médicamens très-vantcs de nos jours. Ainsi ils comptaient dans le

Règne végétal.

Acacia (V) rouge dont ils employaient le suc dans les ophthalmies chroniques. {Dioscorides, T. III. P. xviii.)

Acore {Acoms calamus) .Trèsrecommandé par Pline pour guérir la cataracte et les obscurcissemens de la vue. On en employait le suc à Texlérieur et à l'intérieur.

Aconit {aconiium Ijcoctonum) ^ mêlé à un grand nombre de médicamens pour les maladies des yeux. ! Aloes {ahès perfoliatà). Il guérissait toutes les maladies des yeux , surtout la gratelle et le prurigo des paupières.

Anémone (anémone pulsatilla)^ bon pour guérir les cicairicgs des yeux. [Gallen, fasc. 6, p. 87).

Le cèdre {Pinuscedrus). Pline recommande son suc contre les taches de la cornée.

La fleur de coton et sa feuille guérissent les inflammations de rœil.

Les figues (^gus carlta). Leur suc fait tomber les cils des paupières et guérit la gratelle.

La galle bouillie dans le vin , déterge et résout les tumeurs des paupières.

; La lentille [Cker Lens)^ avec le mélitot et le coton, guérit le larmoiement en raison de sa quahté astringente.

La myrrhe {ex Ainj-rrlnde Kataf) , recommandée par Galien, Celse et Pline pour déterger et faire cicatriser les ulcères.

L'encens employé en fumée contre les ulcères atoniques.

L'œuf : le blanc battu avec des substances astringentes, le jaune uni au lait de femme , ou à la graisse de porc pour faire des onguens.

Le vin , employé . extérieurement et intérieurement comme tonique et détersif.

Règne Animal,

Le miel comme excipient d'un grand nombre de formules;

L'éponge pour faire des catuplasmes ou de petits pinceaux : par sa torréfaction on obtenait une cendre qui détruit les excroissances et les aspérités.

L'urine employée avec succès contre l'ulcère de la cornée.

La fiente de crocodile mêlé au miel pour faire disparaître les obcurcissemens de la cornée.

Hègne Miner aL

Se^s. Les oculistes anciens faisait un grand usage du sel qu'ils insufflaient en poussière pour faire disparaître les pterigium et les excroissances charnues. En le pétiissant avec du miel, de la myrrhe et de Thysope, ils en faisaient des embrocaiions pour détruire les ecchymoses profondes des paupières. {Dioscorides ^ 5. d26.)

L'esprit de sel leur servait pour faire tomber les poils des paupières, ils tenaient cette pratique des Egyptiens.

Le nilre est très-favorable pour les yeux^ les oculistes anciens avaient observé que ceux qui le recueillaient ou fabriquaient, n'avaient jamais les yeux chassieux. Ils l'employaient pour faire disparaître les cicatrices de la cornée et des paupières.

L'alun, connu sous le nom de Melinum parce qu'on le tirait de l'île Mélo. Ils avaient expérimenté sa valeur comme astringent , comme escharotique et comme dessiccatif. Ils l'employaient pour la brûlure des paupières. {PUne , 35. Dioscondes^ 5, 123.)

L'hématite que l'on trouve dans les métaux , la pierre de Samos , l'antimoine , le plomb , le zinc , la cadmée , le cuivre, le fer, l'eau ordinaire , les eaux minérales.

Les médecins oculistes mettaient un soin tout particulier à la fabrication de leurs remèdes , ils se servaient autant qu'on en peut juger de vases particuliers porfant leur nom.

Parmi les monumens de T antiquité qui ont échappé à l'injure des temps, les hommes qui s'occupent de science ont toujours recherché avec un soin extrême tout ce qui pouvait faire connaître avec plus de certitude les usages des siècles dont ils sont la représentation. On trouve dans la collection de M. Tochon, un vase destiné à contenir un remède précieux pour les maladies oculaires. On lit sur ce vase l'inscription :

lACONOC AYKION, LYCIUM DE JASON.

Comme on peut le voir dans Dioscorides, le lycium était un remède fort vanté pour les maladies des yenx , et que Ton faisait venir de Lydie. On peut juger de son importance parla description détaillée qu'en donnait Dioscorides, et que nous donnons ici : rapportons André Malhiole,' son commentateur (1).

D'un autre côté Scribonius Largus (2) a vanté outre

(1) Le lycium est astringent; il chasse les fumées des yeux, guérit les vieilles rognes , les démangeaisons et les fluxions des paupières. Pilé et appliqué, il sert aux oreilles purulentes , aux ulcères des gencives et de la luette , aux crevasses et fentes du fondement et des lèvres. Pris en breu vage ou clyslère , il sert aux dysenteries , coliques et flu xions d'estomac. Pris avec de l'eau , il est propre à la toux et à ceux qui crachent le sang. On le prend en forme de pilules ou en breuvage cent re la morsure du chien enragé. 11 jaunit les cheveux , et sert grandement quand la peau tombe des ongles^ ainsi fait-il aux chancres, aux ulcères corrosifs et pourris. Appliqué, il resserre et arrête l'abond ance des flueurs des femmes. Pris en breuvage avec du miel ou en fo rme de pilules, il donne des secours aux morsures des bêtes enragées. (Dioscorides, liv. 4, chap. 133, avec commentaire d'André Malhiole. Lyon, 4686, in fol., p. 94.

(2) Scribonius Largus, CowfosHions médicales ^ chap. 3,

mesure îes ciToîs du liciuin dans les maîndies dos yeux, sed nulU , dil-il , collyrioram lantiuti iribuo , (juantàm lycio indico , vero per se. Hoc enini in ter un' lia , si qiiis coUyrio inungatur protinits^ idest eadem die ^ et dolore prcsenti et futur o tamore libcrabitur .

En raison du prix élevé auquel se vendait ce médicament , il était sujet à être falsifié : aussi Pline a-t-il soin de faire connaître le .«enre d'adultération que l'on employait : adalleratur amaris succis etiam amurcâ ac felle buhuîco : lycion aptisslmœ medicinœ, quod est spumosum^ Indi in utribus camelorum et rhinocerotum id mittunt.

C'est pour cette raison aussi que les vases qui le contenaient n'avaient qu'une cavité irès-exiguë eu égard à leur capacité extérieure. Les vendeurs de remèdes de la haute antiquité ont transmis plus d'une de leurs supercheries aux pharmacopoles de nos jours.

Alors comme aujourd'hui ceux qui possédaient des formules bienfaisantes ou des remèdes héroïques s'en réservaient la propriété en y apposant des inscriptions qui indiquaient le nom de l'inventeur ou du propriétaire du jîiédicament , la maladie contre laquelle il devait être dirigé et l'époque à laquelle il devait être employé.

Les inscriplions se plaçaient avec de la cire ou un mastic liquéfié, sur lequel on appliquait une pierre où était gravée l'inscription. Cette pierre se nommait cachet des médecins oculistes. Il en existe un grand nombre dans les cabinets d'antiquités, les plus remarquables appartiennent à M. Tochon (1), qui en a fait la description avec un soin particulier : ensuite celles de la bibliothèque de Rennes, décrites par De la Vincelles (2).

Ces pierres sigillées, qui aussi ont été décrites par

(1) Tochon d'Annecy , Dissertation sur les cachets des médecins cculisles. Paris , d815 , in-4.

(2) De 1» Yincelles, 4/diquités de la Bretagne , tom. 4.

Saxius (1) , Valciiiiis (2) et Triller (3), se trouvaient surtout dans les lieux où les Romains avaient établi des castramétaiions. Il paraît même qu'il y avait des oculistes attachés aux armées , car on lit sur une de ces pierres :

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