FURONCLE £T CHARBON
Tout ce que nous avons dit de l'orgeolet se rattache en général à Thistoire du furoncle , à la seule différence que Je furoncle a son siège dans toutes les parties de la paupière. De même que Torgeolet, il coïncide presque toujours avec une affeclion des premières voies ; il est fort douloureux et presque toujours suivi d'accidens fébriles d'une certaine intensité. Rien n'est plus difficile que d'en obtenir Ja résolution. L'élranglement inflammatoire se joue de toutes les médications, et la seule qui m'ait fourni quelques avantages , est la méthode avortive basée sur les observations de mon père , et dont nous avons parlé sur l'orgeolet.
Par le mot charbon , nous entendons , non seulement l'anthrax malin, mais encore la pustule charbonneuse, affection très-fréquente dans certains pays, et surtout parmi les individus qui se trouvent en rapport avec les troupeaux. Nous pensons donc que celte maladie est éminemment contagieuse, et qu'elle se transmet à l'homme par son contact avec les animaux qui en sont atteints ; cela est si vrai , que j'ai observé des pustules malignes chez des corroyeurs qui avaient travaillé des cuirs appartenant à des animaux enlevés par cette afl<ection.
Quant à l'anthrax bénin , il se montre souvent chez les individus de la classe pauvre qui ne nettoient jamais leur peau et habitent des lieux insalubres. Les vieillards, chez lesquels il se développe sur les paupières des couches de crasse sébacée : c'est presque toujours du centre d'un follicule de la peau qui a acqtis un cerlaia degré de dé e-
l&ppement que la maladie prend son point de départ. Une tumeur rouge foncé s'y développe et s'accompagne de douleurs poogitives et brûlantes. Au centre de la tumeur , on <rf}serve très-rapidement un petit point noirâtre de tissu cellulaire gangrené qui s'entoure d'un cercle inflammatoire vineux plus ou moins étendu. Ce furoncle de mauvaise Bature , doit aussitôt être débridé par une petite incision cruciule. Le tissu incisé paraît lardacé, et en pressant légèrement , Ton fait sortir des mailles fibreuses qui enveloppent le tissu cellulaire , une matière épaisse qui laisse après elle de petites cavités semblables aux cellules d'un guêpier, d'oii il tire en italien le nom de vespajeo (1) . Au moyea de pansemens faits avec^ de l'onguent digestif légèrement aiguisé avec la potasse caustique, l'on détermine dans la tumeur un travail de suppuration immédiatement suivi de bourgeons charnus de bonne nature. Souvent, malgré l'incision, la tumeur marche et peut acquérir un volume considérable et dont les conséquences peuvent être graves en raison des phénomènes cérébraux consécutifs qui se présentent. Dans un mémoire récemment publié (1), j'ai fait connaître les excellons résultats que mon père et quelques autres praticiens, à son exemple, avaient retirés de l'usage de la potasse caustique : je conseille donc avec confiance l'usage de quelques trochisques de poudre caustique de Vienne, que l'on place sur les points que l'anthrax tend à envahir, ce qui toujours borne son action.
U n'est pas rare de voir la pustule maligne régner épidémiquement sur les troupeaux de la race bovine, et alors on en rencontre fréquemment des cas chez les individus qui sont en relation avec les bestiaux affectés. Dans les mois de juillet et d'août, l'infection est souvent transmise de ranimai à l'homme par une espèce particulière de mou-
(4)Caii'on père, Journal (jénéral de la société de médecine ^ t. LXIX, >289.
che, le taon (œstrum), qui, après avoir sucé le sang des animaux charbonnés , vient piquer les hommes , surtout ceux qui sont endormis.
Il se manifeste quelques heures après la piqûre une démangeaison très vive dans l'endroit inoculé , sur lequel il ne tarde pas à apparaître une ou plusieurs phlictènes, dont la rupture ne t«rde pas à avoir lieu, et qui est suivie immédiatement d'une douleur très-vive. La tumeur commence à s'élever, le centre en devient noir, elle s'entoure d'un cercle inflammatoire d'un rouge foncé, vineux et livide : le malade est pris de fièvre , de frissons , de maux de cœur et de douleurs de tête atroces. Pour peu que la maladie gagne, le délire s'ensuit, les phénomènes de résorption purulente se manifestent, le malade ne tarde pas à succomber^ et quelques instans avant su mort, il n'est pas rare d'apercevoir des pustules de même nature sur différens points de la surface du corps.
Comme on vient de le voir, la pustule maligne est une affection grave qu'il faut se hâter de combattre pour arrêter son ultérieur développement. Depuis quelques années , l'on a employé avec beaucoup de succès le cautère actuel pour arrêter son développement. M. Lisfranc surtout , en a retiré de très-grands avantages, et j'ai vu dans son service des cas fort remarquables de guérison. Mais ce chirurgien a fait subir à l'application du feu de certaines modifications ; il touche seulement le centre avec un cautère rouge-cerise , et il promène dans les alentours , sur le cercle inflammatoire rouge-vineux , un cautère à peine rouge , afin de modifier la forme inflammatoire , ce qui arrête plus souvent son développement ultérieur. On en peut juger par le fait suivant.
l'« OBSERVATION.
P slule maligne développée sur la bosse sourcilière gauche; accidens graves du côté du cerveau ; cautérisation ; guérison.
A la salle Saint -Louis, au n° 21 , fut reçu dans le courant de septembre 1831 , un garçon corroyeur des environs de Lonjumeau qui , après avoir louché et travaillé des cuirs suspects, fut pris de pustule maligne à la région sourcilière de l'œil gauche. Lorsque le malade fut reçu à l'hôpital de la Pitié, la tumeur avait quelques jours d'existence, le malade était en proie à une fièvre ardente , accompagnée de maux de tête violens, de soif inextinguible, et d'im peu de délire. Les paupières des deux yeux sont fermées et œdémateuses. M. Lisfranc, jugeant à première vue de la gravité de la maladie et de sa nature , met en usage la cautérisation centrale avec un petit bouton de feu rougecerise , puis il promène à plusieurs reprises un fer à peine rouge sur toute la circonférence de la tumeur ; celle-ci s'affaisse ; les vésicules se flétrissent et sont remplacées par de petites eschares superficielles. Les accidens cérébraux sont combattus par des moyens convenables , et le malade guérit en peu de jours sans cicatrice et sans difformité.
Pour cautériser et arrêter les progrès de la pustule maligne sur les paupières, il faut préférer toutes les fois que l'on le peut, le cautère actuel , parce le chirurgien peut en diriger l'action , en modifier l'effet , en restreindre ou eu agrandir la sphère d'activité ; il n'en est pas de même des caustiques liquides. Souvent leur action dépasse de beaucoup les hmites du mal et produit des accidens graves ; des difformités incurables et la perte de l'œil.
Pustule maligne sur la paupière supérieure gauche ; cautérisation avec le beurre d'antimoine ; destruction presque complète de la paupière; suppuration de l'œil.
Madame C*** vint me consulter il y a quelque temps pour savoir si la diffoi^mité qu'elle portait à l'œil gauche ne serait pas susceptible d'une restauration analogue à celle que j'avais pratiquée sur une jeune personne de sa connaissance. Il y a dix ans environ que celte dame fut, pendant son séjour à la campagne, attaquée d'une pustule maligne sur la paupière de l'œil gauche. Justement alarmée de son état , elle revint en toute hâte à Paris, où elle réclama les soins d'une sommité chirurgicale de l'époque , qui, après avoir reconnu la maladie, appliqua sans précaution sur la tumeur un plumasseau imbibé de beurre d'antimoine. Le liquide caustique, non seulement se répandit sur toute la paupière , mais encore il filtra dans la commissure et se répandit sur le globe de l'œil. Pendant quelques heures, madame G*** fut en proie à des douleurs atroces qui occasionèrent du déhre. Lorsque l'on enleva l'appareil, l'on jugea aussitôt que l'œil était perdu et la malade défigurée.
Lorsqu'elle vint chez moi , la paupière supérieure , détruite en partie et adhérente au globe , Tœil réduit à l'état de moignon , formait un symblépharon incurable. Ce fait est très-connu de M. Lisfranc , qui du reste n'est pas l'homme de l'art à qui fut confiée la malade.
Lorsque les eschares de la pustule maligne commencent à se détacher, il faut prendre de grandes précautions pour s'opposer à la formation de cicatrices vicieuses ; nous les avons indiquées en parlant des plaies suppurantes des paupières. La maladie malheureusement exerce , dans quelque cas , des ravages tels que la paupière est complète-
Mient détruite : il faut alors , après consolidation complète de la cicatrice, recourir à l'opération de la blépharoplastie, c'est ce que vient de faire avec beaucoup de succès un des jeunes chirur^yiens des plus distingués de Paris , notre ami A. Robert : nous en parlerons plus tard.
TUMSUB.S CYSTXQUSS.
On donne ce nom à des tumeurs renfermées dans des kystes qui ont leur siège dans lès divers points des paupières, et peuvent être de nature alhéromateuses, mèlicériques et stéatomateuses. Ces tumeurs sont de préférence situées sur les bords libres des paupières, et elles acquièrent divers degrés de grosseur; car, originairement peu volumineuses, elles peuvent avoir en peu de temps le volume d'une fève et même celui d'une noix ; rarement douloureuses, mais toujours incommodes , elles dégénèrent quelquefois en tumeurs de mauvaise nature ; dans un grand nombre de cas , elles crèvent spontanément , et il reste pendant quelque temps un petit trou fistule ux qui se cicatrise avec le temps. Un follicule sébacé de la peau , que Ton serre et comprime à plusieurs reprises , s'enflamme, s'hypertropbie , et devient souvent une tumeur cystique conservant uno ouverture qui laisse suinter une humeur graisseuse toutes les fois qu'on la presse. Contrairement à Topinion du professeur Scarpa (1) , j'ai reconnu qu'elles étaient plutôt situées à la partie externe de la paupière qu'à la partie interne , et que la différence entre les observations de mon illustre maître et les miennes dépendait de ce qu'il avait pris pour des tumeurs cystiques des hypertrophies du tissu cellulaire , que nous décrirons plus tard. La plupart des tumeurs cystiques des paupières doivent leur origine à des petits furoncles non suppures ; nous
(4) Scarpa , ouvrage cité.
avons , en parlant de cette maladie , engagé les hommes de Fart à tenter tous les moyens possibles à résoudre ces engorgemens enflammatoires , afin d'empêcher leur dégénérescence en tumeurs cystiques. Lorsque celles-ci sont dures et rénitentes , il faut chercher encore à les résoudre ; car peu de personnes se décident immédiatement à subir une opération, quelle que soit sa légèreté. On employera donc les pommades fondantes dont nous avons parlé plus haut. Le professeur Boyer (1) a guéri plusieurs fois des tumeurs de cette nature au moyen d'applications souvent répétées de compresses imbibées de solution d'hydrochloraîe d'ammoniaque, et d'emplâtres de savon étendu sur de la peau.
J'ai employé avec succès le taffetas gommé anglais, préparé avec la teinture d'iode pure , mélangée avec la solution concentrée de colle de poisson. L'eau régale , si fort recommandée par Morgagni (2), m'a été fort avantageuse , quoiqu'elle eût complètement échoué dans les mains du professeur Scarpa (3). Les heureux effets de cette substance m'ont conduit à l'emploi de l' hydrochlorate d'or en frictions , et qui a fait souvent disparaître des tumeurs long-temps rebelles à d'autres moyens.
Quelque précaution que l'on prenne dans l'emploi des pommades fondantes, elles dépassent souvent le point d'excitation que l'on s'était proposé d'atteindre. Si on n'en suspend pas l'usage en temps utile , la tumeur s'enflamme , devient un peu douloureuse , et il se manifeste dans son intérieur un travail de suppuration. On peu profiter de ce petit abcès pour faire dissoudre la tumeur : il ne s'agit que de ne point perdre de vue deux principes essentiels , dont le premier consiste à n'ouvrir que lorsque la suppuration devient évidente , et le second à faire évacuer par une légère incision parallèle au diamètre transversal de la pau-
(1) Boyer, Traité des maladies chirurgicales , tom. V, pag. 257.
(2) Morgagni , Epistola anatomica , XIII , p. 2.
(3) Scarpa , ouvrage cité.
pière , une suppuration épaisse , glutineuse , analogue à celle du furoncle. Il est assez commun de voir la suppuration amincir beaucoup la peau avant que la tumeur soit ramollie dans sa totalité : il faut alors, comme on le fait pour les orgéolets scrofuleux, recouvrir la tumeur avec un petit fragment d'emplâtre agglutinaiif, jusqu'à ce que la suppuration ait fondu les tissus hypertrophiés environnans.
Demours a consigné (1) l'histoire de quelques tumeurs cystiques guéries par l'acupuncture. Ce moyen a toujours échoué dans mes mains : à quoi attribuer une pareille différence dans les résultats ? Il est probable que , lorsque j'ai employé le procédé de Demours^ j'avais toujours eu affaire à de véritables tumeurs cystiques , tandis que ce praticien distingué n'avait rencontré que des hypertrophies du tissu cellulaire , dont nous nous occuperons bientôt. Pour obtenir la disparution des tumeurs cystiques, il faut ne pas perdre patience, attendre long-temps^ et surtout être constant dans l'emploi des médications.
Lorsque tout a été insuffisant, il faut passer à Texlirpation de la tumeur, moyen que le professeur Scarpa (2) considérait, à tort, comme le seul moyen vraiment curatif. Pour procéder à cette opération avec avantage , il faut examiner avec beaucoup de soin le siège et la nature de la tumeur. J'ai vu, il y a long-temps, M. Maunoir aîné, de Genève, employer une méthode d'exploration que j'ai déjà décrite ailleurs (3) , et complètement laissée dans l'oubli par les plus récens écrivains de médecine opératoire , quoique Samuel Cooper (4) l'eut aussi publiée en 1815. Cette méthode est surtout fort importante lorsq ue l'on veut savoir si une tumeur peut être extirpée en dedans. 11 ne s'agit que de saisir la pau-
(1) Demours , Journal général de la société de médecine de Paris , t. LXVI, p. 160.
(2) Scarpa , ouvrage cité, p. 73.
(3) Gazette médicale de Paris , d833, p. 130.
(4) Samuel Cooper, Dict. ofsvrgenj. London , 1815.
pière par les cils et le cartilage tarse , pour la renverser de bas en haut sur une sonde de femme , ou mieux encore sur un fort stylet cannelé que Ton courbera un peu ; la face interne des paupières devient externe; en appuyant le stylet sur le cartilage , on peut la maintenir assez long-temps dans cette position et y pratiquer les opérations convenables ; car c'est un principe en médecine opératoire d'attaquer les tumeurs des paupières par la face interne de celles-ci , toutes les fois qu'il est possible de le faire ; la constitution éminemment vasculaire des paupières les prédisposent à rérysipèle , qui vient bien souvent entraver la réunion par première intension , si nécessaire dans la solution de continuité des paupières, et qui nécessite souvent l'emploi de la suture. Je ne décrirai pas ici le manuel opératoire à employer pour cette opération , j'observerai seulement que , soit que l'on agisse par la partie externe ou interne des paupières , il faut toujours faire l'incisiou parallèlement à l'axe transversal de la tumeur ; sans cela Ton est gêné pour l'énucléation do celle-ci ; l'on court même le risque de traverser la paupière , de morceler les bordsf de la solution de continuité, et d'empêcher ainsi la réunion par première intention ,Jnconvénient dont il pourrait résuher une cicatrice difforme.
On a aussi trop insisté sur la nécessité de ne pas ouvrir le kyste avant qu'il soit entièrement dénudé : je crois qu'il faut faire le contraire dans beaucoup de circonstances. En évacuant la matière contenue dans le sac , on se fait de la place et on le dissèque plus facilement ; on évite de le déchirer si on a besoin de le saisir avec des pinces à anneaux (et non avec des pinces à disséquer). Lorsque l'on a terminé l'opération , surtout lorsqu'on a procédé par la face interne des paupières , il est facile de cautériser avec un peu de nitrate d'argent fondu les fragraens de kyste que Ton n'aurait pu extraire, ce qui est infiniment rare.
Lorsqu'il est impossible d'extirper la tumeur par la face
interne des paupières , force est aloi^s d'y procéder par la partie externe. Depuis quelques années, j'ai pour habitude de passer sous la paupière la petite plaque de corne employée par le professeur Jseger (1) pour la résection du bord libre des paupières. Par ce moyen, Tœil est complètement couvert, circonstance d'un grand intérêt, puisque j'ai vu des chirur^j^iens d'un grand mérite traverser les paupières en pratiquant Texiirpation de ces tumeurs. Il faut avoir soin de se servir de petits scalpels faits exprès, et souvent , du couteau flexible de Leber.
Le tissu des paupières étant abondamment pourvu de vaisseaux sanguins, l'opérateur est toujours gêné par le sang qui surgit en grande quantité au devant de Finstrument. L'on a proposé , pour obvier à cet inconvénient, de faire arriver un courant d'eau froide sur les parties divisées, afin de déterger le sang qui exsude de la solution de continuité. M. Lisfranc recommande de faire comprimer la paupière sur divers points, avec les doigts des aides. On arrive plus facilement au même but en plaçant sur la paupière , quand on procède par l'extérieur , le spéculum de Lusardi qui, en produisant une compression convenable, laisse un champ libre à l'opérateur.