‹ Guide pratique pour l'étude et le traitement des maladies des yeux (volume 3)Chapitre 42 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Loin de moi la pensée de vouloir faire ici Vhistoire de Fophthalmologie chez les anciens : pour marcher dans la route qu'ont ouverte Sprengel (l),Beer (2), d'Ammon (3), il faudrait des connaissances aussi profondes qu'étendues sur les écrits médicaux de l'antiquité ; la littérature médicale arabe est surtout riche de faits importans , relatifs à l'étude des maladies des yeux, et dont un grand nombre ne sont connus que clés personnes versées dans les langues orientales. Mon intention, ici, n'est que de jeter un coup d'oeil sur l'ophtlialmologie ancienne, afin démontrer quelle importance on y attachait déjà dans les temps les plus reculés. Les jeunes gens surtout qui se livrent à l'étude des maladies des yeux, me sauront gré de leur avoir épargné des recherches, et de leur indiquer le champ où ils pourront cueillir une abondante moisson , et où je ne fais que glaner quelques épis.

Jusqu'aux Égyptiens l'histoire de l'oplithalmologie se

(1) Gprcngel , Histoire de là médecine.

(2) Bibliotheca ophthalmica , auctore Joseph Béer. Vindobonee ,

(3) F. ab Ammon, Paracentesis oexili liistoria.

perd dans la "nuit des temps : il faut arriver jusqu'à ce peuple pour avoir des docuinens certains sur les premiers travaux ophthalmologiques. Les Égyptiens, qui marchaient à la tête de la civilisation , qui possédèrent long-temps avant les Grecs des connaissances anatomiques , et qui , au rapport d'Aeron d'Agrigente, avaient, antérieurement à la guerre du Péloponnèse , des connaissances assez positives en médecine et en hygiène, devaient être à même, plus que les autres peuples, de décrire les maladies des yeux et leur traitement. Cela leur était d'autant plus facile , qu'ils avaient pour habitude d'inscrire dans les temples le traitement des maladies , surtout celles qui étaient communes à leur climat. Dès la plus haute antiquité l'ophthalmie fut endémique en^Égypte , ainsi qu'on peut s'en convaincre, en lisant les œuvres de Prosper A'pin.

Chezles Égyptiens, la médecine oculaire était exercée par des prêtres d'un ordre inférieur , nommés 7rac-To<po'poi parce qu'ils portaient la tunique sacrée des Égyptiens. Les fondemens de leur art et de tout ce qui le concerne, furent au temps de Jamblic Ier, consignés dans les quarante-deux livres d'Hermès Trismégiste , code civil et sacré de cette nation , dont trente-six livres sont consacrés aux lois fondamentales de toutes les connaissances qui ont rapport à l'humanité, aux institutions médicales , aux connaissances anatomiques et thérapeutiques, et principalement aux maladies des femmes , et à l'histoire des maladies des yeux. Malheureusement les prêtres entourèrent la médecine de prestiges pompeux et de superstitions fallacieuses; et Ton croit même que les réglemens de Jamblic ne sont qu'un code apocryphe qu'ils avaient rédigé pour s'entourer de merveilleux (1). Quoi qu'il en soit , il faut reconnaître que les Égyptiens furent toujours mus par une louable émulation dans l'étude des maladies, surtout de celles qui étaient

(1) Mysteria Mgyptiorum , VIII, c. 4, p. 160.

propres à chaque province ; c'est à eux aussi que Ton doit la création de médecins spéciaux. Leur réputaiion de savoir s'était étendue fort au loin. Leurs médecins étaient recherchés par toutes les nations environnantes : Hérodote nous raconte (1) que Cyrus , roi des Perses , envoya des ambassadeurs à Amazis, roi d'Egypte, en le priant de lui envoyer le médecin oculiste le plus habile de toute l'Egypte. Il fallait que l'armée perse eût un grand besoin d'un homme versé dans cette spécialité 3 puisque le refus que fît Amazis , de condescendre aux désirs de Cyrus , transporta celui-ci d'une telle indignation , qu'elle fut immédiatement suivie d'une déclaration de guerre , bien funeste aux Egyptiens, car ils furent vaincus.

Comme on le voit , Toplithalmologie fut donc créée en Egypte par le besoin que l'on avait de combattre des maladies très-fréquentes et presques inhérentes au sol. De l'Egypte, l'art de guérir les maladies des yeux se transmit en Grèce, où Ton pensait généralement que Fart de guérir avait été introduit par Apollon. Selon Hyginus, on attribuait à Apollon le traitement des maladies des yeux, ingénieuse métaphore qui plaçait par similitude sous l'invocation du dieu de la lumière , les yeux qui sont le soleil de l'économie , comme le soleil est l'œil du monde, ainsi que le disait Ovide (i).

Omnia qui video : per quem videt omnia tellus Mundi oculus.

Orphée appelait le soleil , l'œil du microcosme , et les Egyptiens adoraient cet astre qu'ils nommaient fils invisible d'un dieu invisible. Hesychius rapporte que l'œil était appelé par les poètes -hUo» 7ru>aî. Le centaure Chiron fut considéré par Apollodore comme l'inventeur de l'ophthalmologie, o'fSatyuarpiToj. Il rendit la vue à de jeunes

(1) Thaï. 111, 1, p. 198.

(2) Ovide, Métamorphose 4e.

Phéniciens, surpris en flagrant délit de vïo1(ou d'impureté), et qu'Amintor leur père fit aveugler. C'est en souvenir de cette cure miraculeuse que lesThessaliens placèrent Ghiron au nombre des dieux, et qu'ils sacrifièrent sur ses autels les premiers fruits de Tannée (1).

A l'exemple des Égyptiens, les Grecs conduisaient leurs malades dans les temples pour les faire examiner par les prêtres. Ceux-ci pratiquaient une médecine empirique, entourée de mystères souvent formulée en énigmes, qu'ils vendaient aux malades comme des secrets des dieux immortels. Ils exigeaient que les malades guéris perpétuassent le souvenir de leur rétablissement en suspendant dans les temples des monumens votifs où étaient inscrits la nature du mal et le remède employé pour le guérir. On a trouvé plusieurs pièces votives de ce genre dans l'île de Caprée , ainsi que le rapporte Hundertmark (2j ; et dont Sprengel fait connaître l'inscription tout entière dans son Histoire de la mé decine.

Les colonnes des temples étaient aussi couvertes de formules destinées au traitement des maladies des yeux; Galien (3) en rapporte deux fort remarquables, qui consistaient en des emplâtres connus , l'un sous le nom d'emplâtre d'Isis , et l'autre sous celui d'emplâtre sacré des Sià (faïrapou contre les fluxions des yeux, et qui s'est transmis jusqu'à nous. Aétius raconte qu'un orfèvre d'Éphèse laissa après sa mort au temple de cette ville un collyre merveilleux trouvé plus tard par Adrien. Les Grecs élevèrent même un culte particulier sous le nom de Minerve ophthalmique et optilétique, dans un temple que Lycurgue fit élever dans la voie Alpienne. De même que de nos jours, on imite les anciens en plaçant dans les temples des ex <voto pour perpétuer le souvenir de cures remarquables;

(1) Plutarch. symp. VIII , 1 , p. 647.

(2) Hundertmaick , Dissertatio de incubatione. Helmst,, 1689.

(3) Co?nposit,j sec. gen. VI.

on les imite encore en plaçant sous la protection de Ste Cécile , les maladies pour lesquelles ils invoquaient Minerve.

Maintenant, si nous quittons les temples, nous voyons que les médecins et les philosophes s'occupèrent de tirer parti des monumens de la superstition des prêtres, pour en tirer des conséquences pratiques utiles à l'humanité. Aristote, Théophraste , Diogène de Laërce, et Eristrate, acquirent une grande célébrité dans ce traitement des maladies des yeux. Rufusd'Ephèse reconnut que la cataracte availson siéfjo dans la capsule du cristallin. Euriphon conseillait de brûler le cuir chevelu pour guérir les maladies des yeux; et Diagoras, sept siècles avant l'ère chrétienne et par conséquent bien long-temps avant Hippocrate, avait reconnu que l'usage de l'opium débilitait la vue (1).

Bien que les médecins grecs fussent dans l'impossibilité de disséquer des corps humains, et de chercher à confirmer les notions qu'ils avaient acquises dans l'anatomie comparée ; on est vraiment étonné des connaissances qu'ils possédaient sur les maladies d'yeux. Pour se convaincre de la profondeur de leurs connaissances en ophthalmologie, on n'a qu'à parcourir l'intéressant et savant ouvrage de Conr ad Wallroth, intitulé : Syntagma de ophthalmologia veterum, et celui de Hermann Friedlander, ayant pour titre, de medecina oculojum apud Celsum comme ntarius. Combien d'inventions que l'on croit nouvelles , se trouvent consignées dans les deux ouvrages dont nous venons de parler !

Occupés de guerres, de conquêtes, de travaux gigantesques , les Romains dédaignèrent pendant long-temps la médecine, dont l'exercice était confié à des esclaves ou à des affranchis : De même que les Grecs étaient redevables aux Égyptiens de leurs connaissances ophthalmologiques , de même les Romains devinrent tributaires des Grecs pour tout ce qui a rapport à la médecine.

(4) Dioscoridc , IV, 65.

Àrchagathus fut le premier médecin grec qui s'établit à Rome sous le consulat de Marius Livius. Son exemple fut suivi par un grand nombre d'individus de sa nation, parmi lesquels il faut placer en première ligne Asclépiade de Prusia et Galien. k l'époque de Celse, ils étaient en grand nombre et parmi eux des individus spécialement adonnés au traitement des maladies des yeux et connus sous le nom de médecins oculistes. Celse , en parlant de leurs médicamens , rapporte le nom de ceux qui étaient les plus recommandables ; c'étaient .-

Hérophile ,

Caryslius ,

Héraclide de Tarente,

Démosthènes (1) ,

Philon ,

Dionysius ,

Evelpides, le plus célèbre de tous,

Gléon ,

Théodorus ,

Nilcus ,

Philetes,

lier mon.

La plupart de ces médecins doivent surtout leur réputation à la vente et à la fabrication de leurs médicamens.

On ne peut passer sous silence le nom de ScriboniusLargus , si connu par le succès de ses cures et de ses opéralions, et celui de Pline, le jeune, génie immense, intelligence extraordinaire , aussi grand médecin que profond naturaliste , qui connaissait déjà la vertu de certaines plantes pour faire dilater la pupille, l'anagalîis, par exemple (2).

La matière médicale des anciens médecins oculistes est

(4) Son Codex des médicamens oculaires est cité par Aétius, Oribase et Galien.

(2) Pline , 25 , 92 ; Dioscorides , 2 , 209 ; Oribase , 4, p. 189.

riche, et Ton est tout étonné d'y voir figurer comme héroïques des médicamens très-vantés de nos jours. Ainsi ils comptaient dans le

Règne végétal.

Acacia (l1) rouge dont ils employaient le suc dans les ophthalmies chroniques. {Dloscorides, T. III. P. xvm.)

Acore (Acorus calamus) .Très-recommandé par Pline pour guérir la cataracte et les obscurcissemens de la vue. On en employait le suc à l'extérieur et à l'intérieur.

Aconit (aconitum Ijcoctonum) , mêlé à un grand nombre de médicamens pour les maladies des yeux. - Aloes (aloès perfollaià). Il guérissait toutes les maladies des yeux , surtout la gratelle et le prurigo des paupières.

Anémone {anémone pulsaiilla), bon pour guérir les cicatrices des yeux. (Gaiien, fasc. 6, p. 87).

Le cèdre (Binus-cedrus), Pline recommande son suc contre les taches de la cornée.

La fleur de coton et sa feuille guérissent les inflammations de l'œil.

Les figues (figus carita). Leur suc fait tomber les cils des paupières et guérit la gratellc.

La galle bouillie dans le vin , déterge et résout les tumeurs des paupières.

:: La lentille [Cicer Lens), avec le mélitot et le coton, guérit le larmoiement en raison de sa qualité astringente.

La myrrhe (ex Amjrrhide Kataf) , recommandée par Galien, Gelse et Pline pour déterger et faire cicatriser les ulcères.

L'encens employé enfumée contre les ulcères atoniques.

L'œuf : le blanc battu avec des substances astringentes , le jaune uni au lait de femme , ou à la graisse de porc pour faire des onguens.

Le vin , employé extérieurement et ^intérieurement comme tonique et détersif.

Règne Animal.

Le miel comme excipient d'un grand nombre de formules.

L'éponge pour faire des cataplasmes ou de petits pinceaux : par sa torréfaction on obtenait une ceiidre qui détruit les excroissances et les aspérités.

L'urine employée avec succès contre l'ulcère de la cornée.

La fiente de crocodile mêlé au miel pour faire disparaître les obcurcissemens de la cornée.

Règne Minéral.

Seîs. Les oculistes anciens faisait un grand usage du sel qu'ils insufflaient en poussière pour faire disparaître les pterigium et les excroissances charnues. En le pétrissant avec du miel, de la myrrhe et de l'hysope, ils en fai— saientdesembrocations pour détruire les ecchymoses profondes des paupières. (Dioscorides , 5. 426.)

L'esprit de sel leur servait pour faire tomber les poils des paupières, ils tenaient cette pratique des Egyptiens.

Le nitre est très-favorable pour les yeux, les oculistes anciens avaient observé que ceux qui le recueillaient ou fabriquaient, n'avaient jamais les yeux chassieux. Ils l'employaient pour faire disparaître les cicatrices de la cornée et des paupières.

L'alun, connu sousîe nom deMelinumparcequ'onle tirait de l'île Mélo. Ils avaient expérimenté sa valeur comme astringent , comme escharotique et comme dessiccatif. Ils l'employaient pour la brûlure des paupières. (Pline , 35. Dioscorides , 5, 123.)

L'hématite que l'on trouve dans les métaux , la pierre de Samos , l'antimoine , le plomb , le zinc , la cadmée , le cuivre , le fer, l'eau ordinaire, les eaux mmërales.

Les médecins oculistes mettaient un soin tout particulier à la fabrication de leurs remèdes , ils se servaient autant qu'on en peut juger de vases particuliers portant leur nom.

Parmi les monumens de l'antiquité qui ont échappé à l'injure des temps, les hommes qui s'occupent de science ont toujours recherché avec un soin extrême tout ce qui pouvait faire connaître avec plus de certitude les usages des siècles dont ils sont la représentation. On trouve dans la collection de M. Tochon, un vase destiné à contenir un remède précieux pour les maladies oculaires. On lit sur ce vase l'inscription :

IACONOC AYKION, LYCIUM DE JASON.

Comme on peut le voir dans Dioscorides, le lycium était un remède fort vanté pour les maladies des yeux , et que l'on faisait venir de Lydie. On peut juger de son importance par la description détaillée qu1 en donnait Dioscorides, et que nous donnons ici : rapportons André Mathiole, son commentateur (1).

D'un autre côté Scribonius Largus (2) a vanté outre

(1) Le lycium est astringent; il chasse les fumées des yeux, guérit les vieilles rognes , les démangeaisons et les fluxions des paupières. Pilé et appliqué , il sert aux oreilles purulentes , aux ulcères des gencives et de la luette , aux crevasses et fentes du fondement et des lèvres. Pris en breuvage ou clystère , il sert aux dysenteries , coliques et fluxions d'estomac. Pris avec de Feau , il est propre à la toux et à ceux qui crachent le sang. On le prend en forme de pilules ou en breuvage contre la morsure du chien enragé. Il jaunit les cheveux , et sert grandement quand la peau tombe des ongles; ainsi fait-il aux chancres , aux ulcères corrosifs et pourris. Appliqué i il resserre et arrête l'abondance des (lueurs des femmes. Pris en breuvage avec du miel ou en forme de pilules, il donne des secours aux morsures des bêtes enragées. (Dioscorides, liv. 1, chap. 133, avec commentaire d'André Mathiole. Lyon , 1686, in-fol., p. 94.

(2) Scribonius Largus , Compositions médicales , chap. 3,

mesure les effets du licium dans les maladies des yeux,

sed nulli , dit-il , collyriorum tanthm tribuo , quantum lycio indico , vero per se. Hoc enim inter initia , si quis collyrio inungatur protinùs, idest eadem die , et dolore pre senti et fit" turo tumore liberabitur.

En raison du prix élevé auquel se vendait ce médicament , il était sujet à être falsifié : aussi Pline a-t-il soin de faire connaître le genre d'adultération que Ton employait : adulteratur amaris succis etiam amurcd ac felle bubulco : lycion aptissimœ medicinœ, quod est spumosum^ Indi in utribus camelorum et rhinocerolum id mittunt.

C'est pour cette raison aussi que les vases qui le contenaient n'avaient qu'une cavité très-exiguë eu égard à leur capacité extérieure. Les vendeurs de remèdes de la haute antiquité ont transmis plus d'une de leurs supercheries aux pharmacopoles de nos jours.

Alors comme aujourd'hui ceux qui possédaient des formules bienfaisantes ou des remèdes héroïques s'en réservaient la propriété en y apposant des inscriptions qui indiquaient le nom de l'inventeur ou du propriétaire du médicament , la maladie contre laquelle il devait être dirigé et l'époque à laquelle il devait être employé.

Les inscriptions se plaçaient avec de la cire ou un mastic liquéfié, sur lequel on appliquait une pierre où était gravée l'inscription. Cette pierre se nommait cachet des médecins oculistes. Il en existe un grand nombre dans les cabinets d'antiquités , les plus remarquables appartiennent à M. Tochon (1), qui en a fait la description avec un soin particulier : ensuite celles de la bibliothèque de Rennes , décrites par De la Vincelles (2).

Ces pierres sigillées, qui aussi ont été décrites par

(1) Tochon d'Annecy , Dissertation sur les cachets des médecins oculistes. Paris, 4815 , in-4.

(2) De la^Yincelles , Antiquités de la Bretagne , tom. I«

Saxius (1), Valcbius (2) et Triller (3), se trouvaient surtout dans les lieux où les Romains avaient établi des castramétations. Il paraît même qu'il y avait des oculistes attachés aux armées, car on lit sur une de ces pierres :

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