PUBLIUS SEXTUS , OCULISTE DE LA SIXIÈME LÉGION
Par la nature de leurs occupations, plus encore par celle de leurs habitudes , les Romains durent être sujets aux maladies des yeux : le grand nombre d'oculistes qui existait parmi eux nous l'indique assez. Nous croyons devoir rapporter ici quelques unes des inscriptions des pierres sigillées, parce qu'elles jettent un certain jour sur les divers médicamens qu'employaient les anciens, et sur le mode de leur emploi.
Sur une de celles conservées par M. Tochon , on lit sur chacune des quatre faces une des inscriptions suivantes :
TlBERII JULII CLARÏ DIALIBANUM AD IMPETIJM. ^TlBERII JULII CLARI DIAMlSON AD VETERES CALIGINES. TlBERII JULII CLARI DIARHODON POST IMPETUM. TlBERII JULII CLARI DIALEPIDOS AD ASPRITUD1NEM.
D'après ces instructions, il résulte plusieurs faits.
Le premier qu'il existait des remèdes pour différens états d'une maladie , et que le collyre employé ad impetum , c'est-à-dire contre l'inflammation subite, était bien différent de celui mis en usage post impetum , c'est-à-dire , lorsque l'inflammation avait cessé. Dans le premier cas on employait le dialibanum, dans le second c'était diarhodon ;
(1) Saxius , Chr. Sasii epistola ad virwn amplissimum eruditissimumque H. Van de JVyn, de veteris medici ocularii gemma spliragide, propè Trajectum ad Mosam nupev erectâ. Traj,ect. ad Rhenura, 1774, in-S.
(2) Valchius , Antiquitates medicœ. Jenœ,1772.
(3) De variis veterum medicorum oculariorum coïlyriis quorum me vioria in priscis inscrîptis adhuc super est. Yiteb., 1772.
le dialibanum tirait son nom du principal ingrédient qui entrait dans sa composition , l'encens : le diarhodon était une composition où entraient les roses. Dans une autre pierre on trouve :
QUINTI JUNIITAURI DIALIBAN. AD SUPPURATION. EX OVO.
Comme on le voit, les oculistes anciens employaient pour favoriser la suppuration un digestif encore recommandé de uos jours. Alexandre de Traies donne ainsi la formule de ce collyre et les moyens de remployer. Lac muliehre cum vitellis ovoriim et rosaceo superimpositum , mirifice lenit, inflam—
mationesque oculorum admodùm ferventes concoquil ad
maximas autem inflammationes 7 tumldioresque benefacit et crocus cum mica panis luteisque oporum ac rosaceo , etc. (1) Sur un autre cachet on lisait : j
JUNIITAURI CROCODES SARCOPHAGUM AD ASPRITUDINEM.
Evidemment il était question ici d'une substance caustique pour détruire les végétations ou aspérités. Les oculistes de nos jours suivent le même procédé pour arriver au même résultat. Sribonius Largus l'indique clairement en ces termes : M edicamentum liquidum ad palpcbrarum veterrimam aspntudinem et excrescentem carnem.
Ils avaient même des collyres propres ad ulcéra vêlera etsordida, ungues ^pustulas , capitales t proczdentîas ', sugillata^ oculos cruentos, dolorcs, puncturas et cicatrices.
Dans d^utres circonstances, ils combattaient la diathèse par un remède particulier ; parmi ceux-ci on vantait beaucoup :
Licii Junii Phillni diamisus ad diatheses tollendas.
Souvent, à la suite des inflammations graves des yeux , les larmes deviennent tellement acres et irritantes, qu elles excorient les joues. On ordonnait alors le diapsoricum ad genarum sjcissuras.
(t) Alexander Trallianus , p. d6S.
Les anciens avaient aussi des guérisseurs qui , comme ceux de nos jours , prétendaient guérir la cataracte sans opération. On en peut juger par l'inscription suivante, dont je possède l'empreinte :
MARCI TULLII OPOBALSAMUM AD SUFFUSIONEM.
Malheureusement ces médications étaient souvent accom pagnées de pratiques barbares et superstitieuses. Ainsi , pour faire sortir la poussière , il fallait agir comme il suit :
Digitis utriusque manus ejusdem cujus partis oculum sordicula aliqua fucrit Ingressa , percurrens et pertractans oculum ter diees : te tune resungo, bregam , gi'csso. Ter deinde spues terque faciès. Item ipso ocuto clauso qui carminatus erit palientem perfricabis* et ter carmen hoc dices et tolies spues : in mon dercomarcos axaiison : scilo remedium hoc in hujusmodi casibus esse mirificum. Marcellus Empiric. , chap. YIII , p. 278.
In îamclla aurea acu cupred scribe :
Et dabis vel suspendes ex Ijcio cotlo geslandum prœligam en ei qui lippiet , quod polenter et diic valebit, si observatâ castitate die lunœ Uludfacias ? et ponas. Id., p. 270 (1).
(1) Pour faire sortir la poussière ou autres ordures entrées dans l'œil, frottez-le légèrement en promenant les cinq doigts de la main droite, si le mal est à l'œil droit, ou de la main gauche, si c'est à l'œil gauche , en disant trois fois : Te tune resunyo,breyam,gresf;o. Crachez trois fois, et faites tout trois fois. Item. Pendant que vous frotterez légèrement l'œil du malade , ayez vous-même l'œil du même côté fermé, et dites trois fois ces mots : In mon dercomarcos uœatiso?i. Sachez que cette recette est merveilleuse en pareil cas. — Contre la chassie des veux : Avec une aiguille de cuivre, gravez sur une lame d'or ces mots : Opw* ou/jwdSj. Suspendez-la par un coidon au cou du malade , cela le préservera efficacement et pour long-teinps si l'application est faite un lundi et que vous ayez été chaste.
ZL 104 —
Quelque absurdes que paraissent ces formules, il ne faut pas croire qu'elles soient absolument abandonnées de nos jours; on en pratique de non moins singulières dans quelques départemens: et dans le Cher, il est de vieilles femmes qui guérissent les taies de la cornée en faisant sur le front des signes de croix avec l'orteil du pied droit , et prononçant en même temps des paroles mystérieuses.
Chaque pays a aussi ses guérisseurs qui emploient des remèdes particuliers : j'ai vu dans le Dauphiné un curé qui vendait de petits amulettes que l'on faisait tremper dans l'eau et qui formaient ainsi un collyre souverain. J'en ai donné la composition dans la Gazette médicale (4).
Il est peu de grandes familles ou de communautés qui ne possèdent une panacée universelle contre tous les maux d'yeux. Les inconvéniens nombreux qui sont le résultat d'une pratique aussi empirique , sont néanmoins insuffisans pour empêcher le vulgaire de céder à l'ascendant irrésistible du merveilleux.
\{l)~jGazette Médicale de Paris, 1832.