PRÉFECTURE DE POLICE
A la Préfecture de police, comme au Palais-de- Justice, le feu a fait des ravages considérables.
Chose singulière, les vieux bâtiments de la place Dauphine paraissent intacts, alors que les nouveaux, non encore terminés, ont été très éprouvés par l’incendie.
Le 18 mars dernier, Raoul Rigault, flanqué de son ami et secrétaire Dacosta, et suivi du docteur Régnier, faisait irruption à la préfecture de police et s’annonçait aux employés comme préfet de police.
Le premier moment de surprise passé, la majeure partie des employés s’empressa de prendre les ordres des chefs réels, lesquels leur ordonnèrent de se rendre immédiatement à Versailles, — ce qu’ils firent avec le plus louable empressement.
La préfecture de police se trouvant dépourvue d’employés, Raoul Rigault fit appel à tout ce que le quartier Latin contenait de fruits secs, de déclassés, et, avec une générosité toute communale , il leur distribua toutes les places, — au hasard, indistinctement.
Tel buveur d’absinthe de « V Académie » était nommé chef de la première division; tel autre, hôte assidu du « Cochon fidèle », se trouvait soudain nommé sous-chef du cabinet !...
Le personnel une fois installé, Raoul Rigault s’occupa, selon sa propre expression, « d’organiser le désordre. »
Il s’empressa, tout d’abord, de renvoyer les garçons de bureau de l’administration. Le concierge, Jean Charlet, fut seul excepté, personne n’ayant voulu le remplacer au poste difficile qu’il occupe encore en ce moment.
Une fois absolument maîtres de la préfecture de police, les communeux se livrèrent aux débauches les plus fantastiques. Le jour, ils se faisaient apporter dans les ^bureaux de grandes quantités de bière qu’ils consommaient en s’entourant d’épais nuages de fumée de pipe.
Pour payer toutes ces libations , plusieurs
communeux trouvèrent naturel do mettre au pillage les caisses de l'administration!... Deux d'entre eux, Rief, chef des passeports,- et Leballour, chef des garnis, furent meme expulsés honteusement et écroués au dépôt.
Entre temps, quand la Commune faisait arrêter des prêtres inoffensifs, l’orgie cessait, et, après l’interrogatoire de ces malheureux, on entassait dans les caves de la préfecture tout ce que contenaient leurs églises. Beaucoup d’ornements religieux et de vases sacrés sont encore dans les caves de l’hôtel .
A la suite de l’affaire Pilotell, Raoul Rigault, se retira et fat remplacé par Cournet qui, lui-même, dut bientôt céder la place à Théodore Ferré.
Le jour même de son installation, ce citoyen se ht garder par le 104e bataillon. En sa qualité de membre du Comité de salut public, Ferré, après s’en être entendu avec Levraud, chef de division à la préfecture, décida que les bâtiments de la police seraient enduits de pétrole et que le feu y serait mis. — Mais comme le brave et excellent concierge Charlet s’opposait énergiquement à ce badigeonnage de pétrole, on l’envoya sans plus de motifs au dépôt de la préfecture de police,
Cela se passait le mardi, surlendemain de l’entrée à Paris de l’armée. Le soir de ce jour, Théodore Ferré réunit dans un banquet vingt-huit de ses amis. Ils restèrent à table de six heures du soir à huit heures du matin .
A neuf heures , les convives , dans un état d'ivresse complet, abandonnèrent la préfecture de police, après avoir, au préalable, mis le feu sur onze points différents à la fois.
Mais Charlet, posté à l’une des fenêtres du dépôt, veillait. Dès qu’il aperçut les flammes, il demanda à ses compagnons de prison s’ils étaient décidés à lui prêter main-forte pour éteindre l’incendie.
La réponse affirmative fut unanime.
Charlet parvint à tordre un barreau de fer placé devant la fenêtre du dépôt, et, avec une remarquable agilité, il sauta dans la rue de Harlay ; ses compagnons imitèrent son exemple. Dès qu’ils furent tous réunis, ils se dirigèrent vers les bureaux de la première division (criminels, voleurs, forçats, etc., etc.), et parvinrent à sauver ainsi une grande quantité de dossiers.