LÉGION D’HONNEUR
La perte du palais de la grande chancellerie de la Légion d’honneur est bien regrettable.
On sait que ce charmant hôtel — que l’on croyait à tort ennoblir en le traitant de « palais », a été construit dans les dernières années du dixhuitième siècle, vers 1786, par un architecte nommé Rousseau, pour un prince allemand qui joua un certain rôle d’agent secret sous la Révolution, et définitivement fut guillotiné.
La nation s’empara de son hôtel, qui, après avoir servi de club, fut acheté par un traitant enrichi et faussaire. Il fit là tant de farces et autre part tant de vols, qu’un beau jour on le condamna aux travaux forcés à perpétuité. L’hôtel avait conservé le nom de son premier maître, le prince de
Salm; il fut habité par Mme de Staël, avant que le premier consul ne l’eût brutalement exilée. En 1803, il fut acheté par l’Etat et ne changea plus de destination officielle.
Il n’est point un Parisien qui n’ait admiré ses verdures, ses médaillons sculptés, ses bas-reliefs galants et fins, son salon circulaire faisant saillie et coupant la ligne droite de la bordure du quai. Les statues de héros et de déesses qui bordent le toit, se profilent toujours sur le bleu du ciel, mais elles surplombent le vide, et la flamme les a dépouillées de la patine dont le temps les avait dorées.
Les bustes de philosophes et de rhéteurs , d’hommes célèbres et de femmes aimables, Sénèque et Cicéron, Alcibiade et Aspasie, sont encore dans leurs niches rondes, mais comme honteux de la suie dont la fumée vient de les barbouiller et comme anxieux du foyer qui brûle encore derrière leur dos.
Par les fenêtres brisées, on aperçoit les moulu • res des plafonds à demi dorées encore, les plinthes qui rougeoient , les panneaux, les rinceaux, les ors, les astragales en bois sculpté qui éclatent, s’inclinent et tombent en gémissant sur le tas poussiéreux et trépidant des décombres.
Le jardin n’a point souffert. Le pétrole a si vite agi, que les lilas n’ont point roussi et que les roses s’obstinent à chercher les bouffés d’air frais.
Mais les archives, elles, ont roussi et brûlé à plaisir. On sait que toute demande de décoration allait des préfectures, des ministères, des chancel * leries, des salons, des boudoirs, s'engloutir dans les cartons de la grande chancellerie. C’est là aussi qu’étaient classés, étiquetés, consultés au besoin, tous les dossiers de ceux qui avaient failli aux lois de l’Ordre et parfois tentaient la réhabilitation. Que de gens intéressés à ce que ces casiers, qui renfermaient les renseignements les plus précis sur des membres de toutes les classes de la société, périssent à un moment donné !
Pendant tout le temps qu’a duré la Commune, le palais de la Légion d’honneur a été le quartiergénéral du « général » Eudes.
C’est là qu’aidé de la citoyenne Eudes, sa femme, il a donné des fêtes auprès desquelles auraient pâli les réceptions de l’Œil-de-Bœuf. Madame Eudes était, dit-on, une bonne commère. Il lui arrivait souvent de faire le matin, à son petit lever, des distributions de xérès aux pauvres diables de fédérés qui montaient la garde dans « sa cour, » Elle disait au
concierge du palais, M. Hamel : « 'Autrefois, on appelait Flahaut : monsieur le comte; mais, moi, on peut me tutoyer. Voilà ce qu’il y a de bon dans notre gouvernement . »
Ce qu’il y avait aussi de bon, c’est qu’on était allé piller la maison du marquis de Gallifet et qu’on avait apporté là toute sa garde-robe et tous ses équipages. L’argenterie de la maison de la Légion d’honneur de Saint-Denis a subi le même sort. On l’avait mise en sûreté là au moment du siège pour la garantir des Prussiens.
Le feu a été mis le lundi aux quatre coins du bâtiment. Le concierge Hamel a voulu résister, supplier. On l’a arrêté et conduit au dépôt de la préfecture, d’où il n’a pu sortir que le mercredi.
Il ne reste du palais de ]a Légion d’honneur que les écuries, qui ont été sauvées par le sang-froid du lampiste Rochez, et le portique au fond de la cour, au-dessus duquel on voit un remarquable basrelief.