BIBLIOTHÈQUE DU LOUVRE
La bibliothèque du Louvre a été brûlée, dans la soirée de mardi à mercredi, par une bande de scélérats prétoriens de la Commune.
Entrés la menace à la bouche dans la loge du concierge, ils lui ont intimé l’ordre de répandre lui-même le pétrole dans le précieux dépôt confié à sa garde, s’il ne préférait être immédiatement fusillé. — Fusillez-moi, mais je n’incendierai pas la bibliothèque, leur répondit-il ; et sa femme, qui
était présente, fit preuve de la même fermeté et du même courage. Les bandits délibérèrent alors, et après s’être concertés, ils enfermèrent ces deux mal-
heureux dans leur loge en leur disant : — On ne vous fusillera pas, mais vous allez griller tous deux ! Deux minutes après, la riche, l’inappréciable bibliothèque du Louvre était en flammes, et ce ne fut que par une sorte de miracle que ses deux fidèles gardiens parvinrent à s’échapper.
En débouchant sur la place du Palais-Royal, on est frappé par l’aspect sévère et terrible du pavillon du Louvre qui renfermait la bibliothèque. C’était un des morceaux les mieux réussis de ce nouveau palais. Il était dû, ainsi que toute cette partie des batiments dé la rue de Rivoli, à l’architecte Yisconti.
Les fenêtres ont été violemment atteintes par les gerbes de feu que projetait le foyer central; les bordures ont éclaté comme si des boulets les eussent écornées. Au-dessus du fronton, le buste de Minerve est resté intact, et les quatre grandes cariatides qui soutiennent l’attique semblent, de leurs yeux fixes, lancer en avant des regards irrités.
Cette bibliothèque, dont rien n’explique le stupide anéantissement, était peu fréquentée du public. On n’y pouvait travailler qu’avec une autorisation spéciale du ministère de la maison de l’empereur, des bureaux duquel elle dépendait jusqu’au 4 septembre. Elle avait pour conservateur-administrateur
M. Louis Barbier, oncle de M. Olivier Barbier, de la Bibliothèque nationale qui, dit-on, aurait été mortellement atteint, ces jours derniers, par une balle perdue .
Elle comptait environ quatre-vingt-dix mille volumes, quelques-uns en éditions rares ou en exemplaires précieux. Ainsi, c’est là notamment qu’on avait versé la précieuse collection de manuscrits, de livres d’heures, d’œuvres de poètes ou d’historiens ayant appartenu à des rois, à des princes français, et revêtus de leurs reliures originales, qui, en 1852, fut offerte au musée des souverains par M. Mottley. C’est, au point de vue de l’histoire et de la curiosité, une perte sensible.
Cette bibliothèque contenait encore le dépôt de tous les ouvrages français ou étrangers que recevaient en don le Louvre ou les Tuileries, ou auxquels ils souscrivaient, revues de science et d’art, livres à gravures, recueils de photographies d’après les collections publiques ou privées, etc.
Les archives du ministère des beaux-arts n’ont pas été atteintes. En effet, le feu a rencontré çà et là des obstacles qu’il n’a pas franchis, malgré la rage d’insistance qu’y mettaient les incendiaires. Un peu plus, il eut détruit les salles où sont exposés
les dessins et les pastels, la collection Sauvageot, les séries de faïences italiennes et de Bernard Palissy ; enfin ce premier étage qui a au-dessus de lui le musée de marine , qui se fût efîrondré sur les salles du rez-de-chaussée où sont rangés les restes précieux des arts assyriens, babyloniens et égyptiens.
En reprenant la rue de Rivoli , on retrouve le feu continuant ses ravages jusqu’au pavillon Marsan. Celui-ci est vidé des combles jusques au fond.