PORTE SAINT-MARTIN
La porte Saint-Martin, située, relativement à la barricade, sur un plan qui la protégeait, a été moins écornée que sa sœur, la porte Saint-Denis. Quelques balles dans les interstices des vermicelles des plans de soutien^ la couronne de lauriers que la Victoire pose sur la perruque de Louis XI Y en Hercule a été comme pilée. Louis XIV., peu habillé par une peau de lion , a toujours le visage aussi satisfait et tend le mollet avec la même grâce.
C'est par cet arc triomphal que les troupes alliées, en 1814, tirent leur entrée dans Paris.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, le café des Quatre - Nations et l’ancien restaurant Deffîeux, c’est-à-dire tout le pâté de maisons, depuis le café du théâtre, ne sont plus que des ruines.
Du théâtre, il ne reste que le grand mur qui isolait la scène et le mur du fond. Des poutres, des fragments de moulures dorées, des feuilles de partitions fument encore aux pieds de ces murs.
La façade de ce théâtre était charmante, et on ne la regardait point assez. Les succès de la féerie et du drame avaient fait oublier sa galante origine, et la grosse voix du théâtre moderne avait étouffé les derniers échos de l’opéra du dix -huitième siècle. La salle, si vaste, avait été construite, en 1781, pour remplacer celle de l’Opéra détruite par un incendie.
L’architecte était Nicolas Lenoir. Quatre-vingtsix jours avaient suffi, et, comme l’on se méfiait un peu de la solidité du gros œuvre, on avait eu l’ingénieuse précaution de donner, comme essai, une représentation populaire. La salle résista.
Que sont devenus ces masques en saillie qui riaient et pleuraient au-dessus du contrôle , annonçant au public que Lucrèce Borgia allait verser son poison ou que le ballet ferait voltiger ses danseuses? En quelles miettes est pulvérisée cette ai-
mable frise d’enfants bouffis et querelleurs qui se mêlaient au-dessus du balcon aux satyres hardis et aux nymphes semi-effray ées ?
Telle est notre indifférence pour le charmant art décoratif de notre dix-huitième siècle, que nous n’avons pu nous procurer une photographie d’après cette façade..
Avec cette salle sonore et aérée, périssent aussi tous les souvenirs de la période romantique. A ntony, Vautrin , Marie Tudor , ont vécu là de la vie que leur avaient tracée Alexandre Dumas, Balzac, Victor Hugo, et que leur avaient faite Marie Dorval, Bocage, Georges, Frédérick-Le maître.
Vautrin fut la dernière pièce représentée sous Harel, et ne fut jouée qu’une fois. Frédérick-Lemaitre s’étant fait le masque de Louis-Philippe pour remplir le rôle d’un effronté coquin, le drame fut interdit et la direclion sombra , accablée de dettes.
En 1840, les frères Gogniard prirent la Porte - Saint-Martin, et donnèrent les Deux Serruriers et le Chiffonnier , de Félix Pyat.
La direction Marc-Fournier, bien qu’elle se terminât malheureusement, fut une série de succès : Les Nuits de la, Seine , Gahrielle , le Pied de
Mouton , les Sept merveilles du Monde , le Bossu , etc., etc. ; des drames en vers, des mélodrames, des comédies, des ballets, des féeries, et tous ces genres montés avec une grande entente artistique et une prodigalité rare .
M. Raphaël Félix, le dernier directeur de ce petit empire, remit à la scène plusieurs œuvres de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas. Pendant le siège, il offrit gracieusement son théâtre à la Société des gens de lettres qui y donna deux brillantes auditions des Châtiments , il concevait de grands projets, que nous eussions été heureux de lui voir réaliser, mais une lettre est venue lui apprendre à Londres que son théâtre n’existait plus.