BAUTRU ACADÉMICIEN
Les discours de Richelieu. — Fondation de l'Académie (1634). — Titres littéraires. — Poésies. — La prose de Bautru. — Lettres inédites de Bautru et de Chapelain. — Bautru loué par Lefebvre, Ménage, Coslar, Sorbière et Balzac. — Lettre au comte d'Olonne. — Bons mots de Bautru.
Rentré à Paris au commencement de l'année 1634, Bautru y passa quelques années fort tranquilles, charmant avec Boisrobert, par ses reparties plaisantes, les loisirs de Richelieu (I).
Le cardinal l'employait cependant à des travaux plus sérieux et plus dignes de ses missions précédentes, par exemple à revoir et à corriger les épreuves des discours qu'il voulait faire imprimer. Le 18 juillet 1634 en particulier, Richelieu prononça au parlement en présence du roi, une harangue fort longue et qui fit grand bruit. C'était l'apologie de sa conduite. « L'orateur y servit beaucoup, prétend des Réaux, car effectivement ce n'estoit pas grand chose. On parla de la faire imprimer. 11 pria le cardinal de La Valette d'assembler quel-
(1) Nous trouvons dans les collections manuscrites de la Bibliothèque nationale une lettre adressée au Cardinal vers la même époque par Bautru de Nogent, et qui montre que les deux frères avaient le privilège de « resjouir » de temps en temps i'Eminence : elle a, du reste, un intérêt historique :
« Ce 7 octobre 1633, a Chasteauliery. — Mb', la nouvelle que V. E. m'a commandé d'apporter à S. M. de Chartres luy fut fort agréable, mais je vous assureray bien que celle qu'a apportée M. Boutilier a esté sans comparaison mieux veue du roy; et vous assureray, Mg% que tous les ofBciers de S. M. n'ont point oublié a prier Dieu pour votre sancté. Jamais le Roy ne fut plus inquiet et plus impatient de savoir que V. E. fust hors de danger. Il plaint extresmement tous les maux que vous avez soutfers et remercie Dieu qu'il vous ait faict la grâce de les souffrir si patiemment. Je vous puis asseurer que votre mal m'a faict oublier ma femme et mes enfants et toute la famille, et que je n'ay pas ou la moindre pensée du monde de les aller voir — (flatteur '.) . — Je voudrois estre auprès de V. E. pour essayer de vous resjouir, maintenant que vos douleurs sont passées. Si d'estre cordialement aimé de S. ftl. ne vous est petit contentement, V. E. doit estre satisfaite au dernier
ques personnes intelligentes ; ce futchez Baiitru (1). M. Godeaii, M. Chapelaii], M. Gombaud (2), M. Guyet, M. Desmarests, que Bautru y mit de son chef, en estoient. On la lut fort exactement, car le cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au soir à ne marquer que le plus gros : dès qu'il sceut(le cardinal) qu'on avoit esté si longtemps à l'examiner, il rengaisna et ne pensa plus à la faire imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on luy raonstrast les marques qu'on avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fasché... » Talleraant dit ailleurs que pour détourner le cardinal du projet dimprimer cette harangue qui avait produit tant de sensation au Parlement, Bautru lui cita fort k propos ces deux vers de VA rt poétique d'Horace :
Seijniùs irritant animos demissa per aures Quant quœ simt ociilis mbjecta fidelibus...
point de ce côlé-là. Il n'y a rien que S. M. n'eust voulu faire pour vostre guérison. Je prie Dieu qu'il vous achèvera de guérir el que nous voyions dans peu de jours, V. E. aussy contente et aussy remplie de sancté que le souhaite celuy qui est et sera toute sa vie, Ma"', etc. N. Bautru. » (Bibl. uat., fonds fr., n» 933^1, fo 139.)
Comme pendant à cette lettre, en voici une que le Cardinal écrivait a Nogent , au sujet de la maladie de sa femme. Elle n'est pas datée, et nous en devons la communication à M. Dugast-Matifeux, qui la possède dans sa belle collection d'autographes :
« Mon pauvre Nogent, je ne sçaurois assès vous tesmoigner le desplaisir que j'ay de la maladie de Madame de Nogent. Le ressentiment que j'en ay, est non-seulement pour l'amour de vous, mais aussy à cause de l'afTeclion que je luy porte, pouvant dire d'elle avec vérité autant qu'on le peut a un mari, sans qu'il petise qu'on le flatte, que c'est une des plus lionnestes femmes qu'il soit au monde. Je vous prie de luy faire cognoistre l'affliction que j'ay de son mal et de vous asseurer en vostre particulier que je suis et seray lousjours certainement, vostre très-affectionné a vous servir, etc. »
Cette lettre inédite n'a pas été recueillie dans la correspondance de Richelieu, publiée par M. Avenel. M. Dugast, en nous l'envoyant, nous assure que les relations de Richelieu avec M™e de Nogent ne furent rien moins que platoniques. Mais il en faudrait des preuves.
(i) lîaiilru habitait un hùUl situé a l'entrét! actuelle de la rue Neuvedes- Petits-Champs.
(2) Voir notre Étude sur Gombaud. lievue d'Aquitaine, el Paris, Aubry, 1870, in-H.
Cela prouve au moins qu'il possédait fort bien ses auteurs classiques. Depuis, ajoute des Réaux, celte pièce a été imprimée pendant La Fronde, « et a fait voir que Bautru avoit eu bon nez. » Nous n'avons pas le loisir d'examiner ici jusqu'à quel point est fondé ce sentiment du chroniqueur : cela nous entraînerait beaucoup trop loin de notre sujet ; il nous suffit d'avoir constaté que le favori du cardinal jouissait d'une certaine autorité dans ses conseils en matière d'éloquence et de belles-lettres.
Ce fut à cette époque que Bautru, sans posséder aucun des titres littéraires qu'on recherche habituellement aujourd'hui chez les nouveaux académiciens, devint l'un des quarante fondateurs de l'Académie française. On sait que Richelieu ayant eu l'idée de constituer en compagnie régulière la réunion de gens de lettres qui s'assemblait chez Conrart, depuis plusieurs années, pour disserter sur les ouvrages nouveaux et sur les événements divers de la république des lettres, chargea Boisrobert, son familier, d'en faire la proposition à ces Messieurs. Comme ils étaient en fort petit nombre, à peine dix ou douze, il fallut chercher au dehors des éléments étrangers à leur réunion. On trouva bien des gens de lettres proprement dits, comme Gombaud, Saint-Amant, Balzac, Voiture, Vaugelas.., qui par leur nom seul s'imposaient au choix de la compagnie; mais il n'était pas facile d'en réunir quarante de cette réputation. On décida donc, à la fois pour grouper tous les genres de talents et pour s'attacher dans l'avenir des protecteurs effectifs, de faire des propositions sur ce sujet à plusieurs grands personnages connus par leur amour pour les lettres ou pour les littérateurs. C'est ainsi que le garde des sceaux Séguier (1), bientôt chancelier de France, et plus tard successeur de Richelieu dans le protectorat officiel de l'Académie, le secrétaire d'Éiat delà guerre Abel Servien, le maître des
(1) Voir noire histoire du ciiancelier Séguier. Paris, Didier, 1874, in-8, el 1876, in-i8.
— it —
requêtes Ilabert de Montraort (1), et quel(iues autres dont on ne connaissait le nom chez les libraires que par les cpîtres dédicaloires faisant appel à leur munificence, entrèrent par la grande porte dans l'illustre cénacle. Bautru fut de ce nombre. Richelieu l'avait récompensé de ses services en le nommant conseiller d'État ; on savait de plus qu'il l'honorait d'une faveur toute particulière. Boisrobert, Gombaud, Chapelain et Desmaresls, gens de lettres par excellence, qui vivaient dans les bonnes grâces de l'Éminentissime et s'étaient souvent rencontrés avec Bautru au Palais Cardinal, le proposèrent à leurs collègues. Ils avaient, du reste, apprécié ses aptitudes littéraires en corrigeant avec lui les discours du premier ministre : aussi l'admission de messire Guillaume ne soulevat-elle aucune objection parmi les amis de Conrart. Il fut reçu en même temps que son collègue au conseil d'État, Paul Hay du Chastelet (2), l'un des polémistes les plus habiles attachés à la fortune de Richelieu, pour répondre aux pamphlets virulents qui sortaient sans cesse de l'officine de Bruxelles. Au reste, remarque Pellison, « ceux qui approchoient le plus près du cardinal et qui esloient en quelque réputation d'esprit, faisoient gloire d'entrer dans un corps dont il étoit le protecteur et le père. » N'était-ce pas une manière indirecte défaire encore sa cour au tout-puissant ministre ?
Bautru se mit peu en évidence à l'Académie. Pellisson ne le cite guère dans son histoire qu'à propos de sa nomination ; et dans la courte notice qu'il consacre à chaque immortel en particulier, il se borne à énuraérerles titres officiels du favori
(1) Voir noire étude sur ce personnage, qui fut pour l'Académie des sciences, ce que Conrart avait été pour l'Académie française, dans le Dibliophile françnis. Paris, Bachclin-Dellorenne, 1873.
(2) Paul Hay du Chastelet, issu d'une famille bretonne, était né à Laval, où son père était lieutenant civil et criminel. Il appartient, par conséquent, à la province du Maine autant qu'à la Bretagne. M. Hauréau lui a consacré un article dans son Histoire lillérairc du Maine. Voir aussi notre étude sur ce personnage dans la Hevuc de Dretanne et de Vendée, 2« semestre de 1873.
de rÉminence. Bautru avait cependant commis un assez grand nombre de poésies, dont nous avons déjà fait connaître les principales. « Il sçait et a fait autrefois des vers, dit Tallemant, mais il a plus d'esprit que de génie, et l'élocution n'est nullement chastiée... La meilleure chose qu'il ayt faicte, c'est un inpromptu pour réponse à un que lui avoit envoyé M. Le Clerc, intendant des finances, qui estoit de Montreuil Belay. Or on dit en proverbe : les Glers de Montreuil-Belay qui boivent mieux qu'ils ne sçavent escrire. Voicy ce que c'est :
« Une autre fois prenez plus de délay, Vostre inpromptu n'a pas le mot pour rire ; Vous estes Clerc, et de Montreuil-Belay, Qui beuvez mieux que ne sçavez escrire. »
Si ce quatrain est réellement la meilleure chose qu'ait faite Bautru, il faut avouer que la postérité n'a point lieu de trop regretter la perte de ses autres œuvres : tout ce qu'on y peut noter, c'est uniquement l'intention malicieuse. Mais nous ne devons pas nous en tenir au jugement du médisant chroniqueur. Nous avons parlé dans notre premier chapitre d'une satire de jeunesse intitulée VOnosandre, dont la versification facile en quelques passages est en somme assez inégale et qui parut en très-mauvaise compagnie dans le Cabinet satyrique, en 1619. Nous n'avons pas rencontré d'autres fruits authentiques de la muse de l'ambassadeur académicien, et nous regrettons fort que la Bibliothèque nationale ait perdu certain recueil manuscrit où se trouvaient conservées plusieurs de ses poésies inédites. Ce recueil figure au catalogue (1), mais il a été impossible à MM. les conservateurs, malgré toute l'obligeance qu'ils ont bien voulu mettre à cette recherche et dont nous les remercions ici sincèrement, de nous indiquer ce qu'il est devenu. Cela nous oblige à sacrifier en grande partie le
(1) Sous celle menlioii : «Baulru, Guillaume. Fonds, fr. SupplcmenC, n" 418. Poésies. »
talent poétique du favori de Richelieu. En dépil des éloges sans cesse répétés que font de lui Ménage, Gostar et l'abbé de Marelles qui le range parmi les meilleures épigrammatistes français, il faut se résigner à ne citer que les bons mots plus ou moins plaisants qui lui valurent une réputation universelle. Aussi Saint-Amant disait-il :
Si vous oyez une équivoque,
Vous jetez d'aise vostre toque,
Et prenez son sens malotru
Pour un des beaux mots de Bautru.
L'académicien eut pourtant la tentation défaire goûter au public, sinon sa poésie, du moins sa prose. Les curieux Melanges de Vigneul-Marville nous apprennent en effet que quelque temps après la mort de Richelieu, Bautru «s'étant adressé h Beriier, libraire, pour faire imprimer les négociations de son ambassade d'Espagne, celui-ci lui conseilla de ne point donner cet ouvrage au public. Comme M. Bautru voulut en sçavoirla raison. — C'est, lui dit Bertier, que moi qui étois, comme vous savez, en Espagne en même temps que vous, j'avois ordre de traiter avec le comte duc d'Olivarès tout le le contraire de ce que vous aviez négocié avec lui, et si vous en doutez, je vais vous montrer mon instruction secrète, signée de la main de M. des Noyers; et vous verrez par là que si vous étiez l'homme du roi, j'élois celui du cardinal. — M. de Bautru ayant lu cette instruction, s'écria : — Ah! le grand fourbe ! — Et depuis ce jour-là, il ne dit jamais de bien de ce premier ministre (1). »
Cette anecdote nous paraît complètement invraisemblable. El d'abord Bautru n'était point l'homme du roi, mais bien celui de TÉminence, à laquelle il était attaché depuis fort longtemps. En second lieu, les 7V/ewoires de Richelieu démontrent avec la dernière évidence, que le cardinal n'a jamais pu
''1) Vigneul Marville. Mélanges de lill. et cCliist., III, 321
donner des instructions contraires aux calculs de la politique de sa vie entière : et il s'étend si complaisarament sur tous les détails des négociations de Bautru^ lui prêtant même des arguments que seul il pouvait connaître, et le mettant en scène comme si lui-même avait agi en ministre connaissant les secrets intimes du conseil, qu'il semble tout à fait impossible que Bautru ait pu jouer le rôle indiqué par Bertier. Il nous paraît beaucoup plus probable que cette allégation du prudent libraire, était tout simplemeht une mauvaise défaite de sa part parce qu'il ne jugeait point la prose de Bautru digne d'être livrée au public, ou l'intérêt de ces négociations lointaines capable d'exciter alors l'attention ; libraire avant tout, il cherchait à sauvegarder les chances certaines de ses bénéfices, et ne se souciait pas sans doute de se lancer dans une opération qui ne lui paraissait pas d'un succès assuré. Ce qu'il y a de certain, c'est que les négociations de Bautru n'ont jamais été imprimées, et sa prose nous échappe aussi bien que ses vers. Nous le regrettons, car Chapelain, bon juge en matière historique et critique judicieux quand il ne s'agissait point de ses propres poésies, cite avec éloge les Relations des Ambassades de Guillaume Bautru, dont il existait encore, du temps de l'abbé Goujet, des exemplaires manuscrits dans plusieurs bibliothèques (1). Le père Le Long les cite aussi dans sa Bibliothèque deshistoriens de la France et leur donne le titre suivant: « Lettres et dépêches manuscrites de M. de Bautru, depuis le 7 octobre 1628 jusqu'au 7 novembre 1642. » Elles étaient donc honorablement connues au commencement du xviii° siècle. Peut-être quelque intrépide chercheur les découvrira-t-i l quelque jour dans les archives du ministère des Affaires étrangères, et les publiera-t-il aux frais de l'État. Mais ici encore, la fortune n'a guère favorisé nos recherches, car c'est sans doute cette collection qui figure au Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque nationale, sous la rubrique : « Bautru
(1) Goujet, Bihl fr., XVII, 114.
Guillaume, supp. fr. n"920. Lettres. "Hélas! il nous a été aussi impossible de parvenir à retrouver ce recueil que celui de ses poésiesdontnousparlionstoulàl'heure. C'estlà, pourledireen passant, runedesdéceplionsles pluscruellesquepuisserencontrerun biographe consciencieuxqui tient àcœurdene composer son travail qu'à l'aide de documents authentiques, 11 aperçoit la trace d'une route inexplorée : au milieu d'une forêt vierge, il rencontre un poteau indicateur dont l'inscription lui promet de riches et fertiles découvertes : il fait résolument deux pas sur la voie indiquée, puis tout à coup le sol se dérobe sous ses pieds : toutes les promesses se sont évanouies, il n'a plus en sa présence qu'un abime infranchissable, et force lui est de chercher patiemment d'autres pistes qui trop souvent ne lui apportent que de pareils mécomptes. Mais il ne se décourage point; et volontiers il répète avec le poëte : Lahor improbus omnia vincit. Après bien des labeurs, il finit toujours par rencontrer quelque sentier aux rives fleuries qui lui réserve d'agréables surprises. Nous n'allons pas tarder à en avoir la preuve.
Si les relations diplomatiques de Bautru nous échappent pour le moment, en revanche nous pouvons offrir aux lecteurs de cette étude, quelques lettres particulières qui leur présenteront un intérêt d'autant plus vif, qu'elles forment avec lOnosandre tout le bagage littéraire jusqu'ici bien constaté de l'ambassadeur académicien. En voici une en particulier, adressée par Bautru, en 4637, au cardinal de La Valette, et tirée de notre collection d'autographes :
Monseigneur, [sic.)
Encores que vous ne lenics pas mes prières pour fort accréditées en court céleste, si est-ce que j'ay quelque créance qu'elles ne nuisent pas à l'heureuse santé dont nous vous voyons jouir au milieu des années où elle est assez rare. Je suis conlinné en ceste créance par la mort inopinée de ces trois princes nos alliés que nous avons veu finir en peu de jours, pour lesquels
je vous advoue, quoyqu'avec confusion, je n'avois faict aucune prière à Dieu depuis six mois et quelques semaines, non plus que pour monsieur de la Meilleraie, lieutenant du Roy en Normandie, qu'une apoplexie nous a esté depuis 4 ou 5 (1) jours. Vous n'aurés pas esté bien fasché de la sortie des Espagnols hors de Guyenne : ceste année n'enflera pas beaucoup l'histoire de leurs prouesses. — Son Eminence (2) est à Paris, où elle ne séjourne qu'un jour ou deux. La comédie a esté une partie de son divertissement et une visite chez M. de Senneterre quiTatraitté en son palais avec magnificence. Si ce beau temps icy dure, je croy que l'on visitera l'Ex.... à la charge de le mettre en Testât où l'on ne craint point les surprises. Nous croyons que monsieur de Blin (3) le père est mort de maladie en son païs du Maine, où il disoit les meilleures mots de la province. Le Roy fut hier visiter les religieux de la rue Saint-Anlhoine et s'en retourna à Crosne. La Reyne fut incognito à Notre-Dame aux obsèques de M. de Savoye, et de telle sorte qu'elle tomba et fut pilée au pieds par nombre d'obscurs. Elle n'en fist que rire. MM. de Coaslin (4), de Guytaut et moy la reconnusmes avec assés de travail. Les nouvelles de la court sont assés stériles. Je croy que le mareschal de Vitry a permission de se promener sur les terrasses de la Bastille. Le prince d'Ethiopie a esté mis prisonnier au Chastelet, accusé d'adultère par un M. Saunier, naguères conseiller au Parlement. Ceste femme avoit autrefois nom la Concressant. Satis est, diroit le docte Monsigneur qui est allé à Tours, couvert de boutonnières d'argent et rival du second prince de cet Estât. Revenés bientost, Monsigneur, nous vous en dirons d'avantage, mais rien plus véritable que les asseurances éternelles que je seray toute ma vie, Monsigneur,
« Vostre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Bautru. »
(1) En cliiffres.
(2) Richelieu.
(3) M. de Belin habitait Le Mans. La correspondance de Chapelain que va bientôt publier M. Tamizoy de Larroquc, contient plusieurs lettres U lui adressées par le célèbre critique et poëte en 1036 et 1637.
(-i) Charles du Cambout, marquis de Coislin, d'une vieille famille bretonne, gendre du chancelier Séguier et père du duc académicien. Voir
Il est difficile de juger sur un si court spécimen quelles pouvaient être les qualités de la prose de notre académicien: une autre lettre que nous citerons au chapitre suivant, ne nous en apprend guère davantage. On peut cependant remarquer que la note générale est bien celle qui convient à ce que nous connaissons déjà de la tournure d'esprit de Bautru. La tendance à la plaisanterie est manifeste, et si notre épistolier ne s'y livre pas sans réserve, parce qu'il parle à un personnage émiment en puissance et en dignités, on sent néanmoins la raillerie percer souvent sous des dehors ironiques. Ce qu'on peut affirmer déjà, c'est au moins que la plume est alerte et taillée à la gauloise.
Après celte citation, nous nous sentons plus à l'aise pour retracer le portrait de Bautru d'après les contemporains. « Il estoil petit, mais bien fait, dit ïalleraant des Réaux,... bon courtisan ou bon bouffon, si vous voulez ; de mœurs et de religion, fort libertin... et jamais il n'a pu s'erapescher de mesdire.. » Mais nous devons ajouter comme correctif à ces lignes sévères, que Chapelain assure dans une de ses lettres qu'il « avoit l'âme noble et bienfaisante, surtout aux sçavans qu'il apprenoit estre incommodés. » Les mémoires du temps permettent en effet de constater qu'il usa souvent de son influence près de Richelieu pour obtenir des pensions ou des grâces en faveur des gens de lettres dans le besoin. Cela rachète bien des défauts. Ce fut lui qui présenta au Cardinal l'ode fameuse que Chapelain avait composée en son honneur: et le futur auteur de la PnceUe, alors au brillant début de sa carrière littéraire, lui avait demandé cette faveur par une lettre inédite fort curieuse, que nous trouvons dans le premier des cinq volumes de sa correspondance manuscrite, léguée par M. Sainte-Beuve à la Bibliothèque nationale.
notre Histoire du chnncelitr Seijuier ai noire ôiiitio sur les trois ducs de CoslÏD. [levue de Drelaçfnc et de \'enddc. Janvier— Décembre 1874.
Voici cette lettre :
« De Paris, co, 18 juin I6,i3 (1).
« Monsieur,
« J'use de la liberté que vostre bonté m'a donnée et vous supplie très-humblement de me faire l'honneur de présenter à Mgr le Cardinal l'ode que j'ay consacrée à sa vertu. M. de Boisrobert à qui je l'adresse vous la portera et joindra ses prières aux miennes afin que le succès de mon offrande responde par vostre entremise à la pureté de mon intention. J'espère beaucoup plus de vostre recommandation que de son mérrile, quoy que j'aye de très-précieux tesmoignages de l'estime que vous en avés faite et qu'il ne me soit pas permis de la croire toute mauvaise après vous avoir veu juger qu'elle n'estoit pas indigne du jour. Je paroislray sans comparaison mieux dans vos paroles que je n'eusse fait par ma puissance, et je suis asseuré que sous vostre faveur, je passeray dans l'esprit de S. E. pour honneste homme, du moins jusques à ce que je l'aye salué ei qu'il ait reconnu ma faiblesse de plus près. Vous m'obligerés par ce nouvel office à plus de reconnoissance et non pas à plus d'affection, laquelle d'abord vous avés toute épuisée en moy, sans qu'à l'avenir, quelque grâce que vous me puissiés faire, il soit encore en ma puissance de vous honorer plus que je fais. M. de Boisrobert apprendra comme tout aura réussi et je me promets qu'il me mandera que l'ode aura eu un accueil favorable puisque vous avés bien daigné la prendre en vostre protection et vous abbaisser à lui servir d'introducteur. Mais de quelque sorte que la fortune en dispose, je vous en demeureray éternellement redevable et mourray avec la qualité de vostre, etc.
« Chapelain. »
Nous pourrions accumuler ici une. fouie d'autres témoignages contemporains fort honorables, émanant de littérateurs et de savants peu connus ou célèbres, et qui donnent une idée de
(1) Bil)l. nat. fr. nouv. acq. 188j, f' 43. — Le Miiiislère a coiilié la procliaine édition de cette intéressante correspondance a l'ini do ses correspondants les plus érudils, M. ïamizey de Larrcqne.
Bantru toute différente de celle que nous ont présentée jusqu'ici les biographes. Qui reconnaîtrait un simple bouffon de cour, gorgibus grotesque, beaucoup |)lus digne de mépris que d'estime, dans le protecteur éclairé des lettres célébré, comme nous allons le voir, après Chapelain, par THérilier, Ménage, Coslar, Renaudot, Sorbière, Balzac et Lerevre?
En 1688. l'historiographe du roi, Nicolas l'Héritier, donna une tragédie A" Hercule Furieux, sorte de traduction d'Euripide, dans laquelle l'original est assez mallraiié. On n'y reconnaît en effet ni grande entente de la scène, ni conduite d'après les règles du grand art, et la versification y est trèsfaible. L'auteur, dans son épîlre dédicaloire àM. de Baulru, «diiqn"il n'estime pas ses ouvrages parce qu'il les a faits, mais parce qu'un des meilleurs esprits du temps a voulu prendre la peine de l'aider à le faire. » Ce collaborateur émérile ne seraitautre, d'après l'abbé Goujet, que Bautru lui-mème(l). Il faut avouer qu'un pareil ouvrage fait peu d'honneur à ses talents dramatiques, car il est encore plus faible qu'une tragédie à^Hippohjlc, pièce aujourd'hui très-rare, de l'Angevin La Pinelière (163o), dont la dédicace porte aussi le nom de notre académicien et qui eut un assez grand succès dans son temps. Mais il ne faut pasjuger Bautru sur cette collaboration, qui n'existe qu'en probabilité. Il n'était pas dépourvu de vraie littérature et nous pouvons affirmer qu'il aimait les bonnes lettres. Nous l'avons entendu citer des vers d'Horace au cardinal, et puisque le célèbre helléniste Tanneguy Lefêvre, père de madame Dacier, entretenait un commerce de lettres latines avec lui (2) et lui dédia sa traduction à.\Anacrèon , il
(1) Goujet, B/7//. /■/'., XVIII, I i. —Les frères Parfait, au tome V de leur Histoire du Tliéûlre fr. sont aussi de ce sentiment. — « Il est besoin, dit encore l'Héritier, que le public, a la lecture de qui j'abandonne mes vers sous vos auspices, sache que si l'on y rencontre quelques endroits qui tiennent encore un iieu de la rudesse de mon esiirit, Ion en trouvera d'autres qui y tiennent beaucoup de la politesse de celui qui a pris la peine de me conduire. »
{2j Voy. le 2" vol. des Lellrcs lalinea de Lefêvre.
fallait que le professeur de La Flèche eftt bonne opinion de son goût littéraire. C'est encore à Bautru que Renaudot dédia la troisième centurie de ses conférences du bureau d'adresse, en rendant hommage à « sa profonde doctrine, à sa dextérité d'esprit incomparable et à ses autres vertus sublimes. »
On ne peut donc croire que lors de la fondation de l'Académie, l'amitié de Bautru pour Boisrobert, Desmarets et Chapelain, et les dîners qu'il leur offrait de temps en temps, aient seuls suffi pour l'introduire dans le docte cénacle. On lit dans le Menagiana, que Bautru lui-même suggéra à Desmarets le projet de la comédie des Visionnaires, et cette pièce est certainement la meilleure de l'auteur du Clovis. Mais voici un témoignage plus positif. « Ce fut, dit encore Ménage, dans une lettre critique que j'écrivis il y a plus de trente ans à M. de Bautru, introducteur des Ambassadeurs, au sujet des observations de M. Costar sur l'ode de M. Chapelain au cardinal de Richelieu et sur celle de M. Godeau, que j'employay pour la première fois le mot de prosateur. M. Bautru et M. Costar approuvèrent ce mot; et c'est ce qui m'obligea de m'en servir ensuite, sans aucun adoucissement, en plusieurs endroits de mes Observations sur Malherbe... (1). »
Voilà donc Bautru, de par l'érudit Ménage, posé en arbitre des décisions grammaticales; et Costar lui écrivait :
« Monsieur,
« On me mande de tous côtés que vous n'avez pas dédaigné de lire mon livre, et que vous en rendez partout de grands témoignages qui me mettent en réputation, et qui me font bien de l'honneur. Je vous avoue franchement, monsieur, que je n'avois osé vous le présenter, et que la frayeur que j'ai de la délicatesse et de la subtilité de votre esprit, a été plus forte sur moi que les puissantes considérations qui m'obligeoient à ce devoir.
(1) Cité par le P. Roiilioiirs. Uemaninea uouvelles. p. 4:29.
Je me souvenuis, monsieur de ce mot de Pline à son empereur, luec qtiis possit inlrepidus estimare, subiturus inijenil lui jiidicium, prœsertim lacessitinn ? Et là dessus, je m'imaginois qu'il y eust eu de la présomption de vous donner mon ouvrage, puisque c'eust esté vous défier en quelque sorte de l'examiner sans miséricorde, avec ces mesmes yeux si pénétrants, qui vous font découvrir des défauts secrets, presque partout où vous les jetez. Et de fait, monsieur, je n'ai jamais en l'honneur de vous approcher, que je n'en sois revenu plus éclairé, et que vous ne m'ayez guéri de quelque erreur vulgaire, et de quelqu'une de ces fausses opinions qui ont gagné crédit parmi le peuple des savants, et même parmi les principaux magistrats de la république des lettres. Aussi, monsieur, si j'ai failli ce n'a été seulement que par la crainte <le vous déplaire, et par l'estime infinie que je fais de votre rare mérite. J'espère que vous me pardonnerez ce mauvais effet d'une bonne cause, etc. (1). »
Baulru entretint pendant un assez long temps une correspondance littéraire active avec Coslar : les lettres de l'abbé en fournissent des preuves nombreuses, et nous regrettons fort qu'en publiant ses propres réponses, il nous ait privé des épîtres de son protecteur. Il en est une au moins qui devait être très-curieuse; Bautru avait écrit à Costar une longue dissertation au sujet de Malherbe, de Balzac et de Voiture, qu'il appelait les Triumvirs de notre Eloquence française, dissertation suivie d'une vive philippique contre « l'abus des fréquentes répétitions de Monsieur dont on farcit tous les compliniens par écrit et de vive voix. » Costar lui adresse à ce sujet une immense lettre toute hérissée de citations latines tirées d'Horace, de Martial, de Tacite, etc.; il défend longuement Voiture et se laisse entraîner à une digression fortérudite sur l'emploi du mot Dominus, dans les temps anciens. « Monsieur,» lui écrit-il uneautrefoisen lui envoyant sa fameuse apologie, « Vous estes un de ceux qui distribuent la réputation
(1) Letlres de Costnr, «'-dit. do Ki-'iS, p. 118.
selon qu'il leur plaisl et font à leur fantaisie le bon ou le mauvais destin des ouvrages de l'esprit... (1). »
Ce compliment fort exagéré peut être réduit à sa juste valeur par ceux qui connaissent le style adulateur qu'emploie généralement vis-à-vis de ses Mécènes, le célèbre chanoine du Mans. Mais on ne pourra pas soupçonner de la même exagération le savant Sorbière, dont le volume de « Relations, lettres et discours sur diverses matières curieuses (2), » est adressé, presque tout entier h Baulru, à son frère Nogent et au fils de ce dernier, le marquis de Vaubrun, Nous remarquons en particulier dans ce livre, très-fertile en faits intéressants, la lettre IV : « de l'état des Sciences en Hollande, à Monsieur de Bautru, chevalier, baron de Ségré, seigneur de Louvaines, de Vaux, etc., conseiller ordinaire du Roy en ses conseils.., » dont le préambule est très-justement flatteur :
« Monsieur, vous vous informés de ce que j'ay remarqué parmy les doctes et dans les académies, avec autant de soin que les autres me demandent des nouvelles du rétablissement du roy d'Angleterre, et de ce que les politiques du Païs-Bas disent sur les affaires présentes. Vous jugés bien que ce sont là des matières sur lesquelles je pourray mieux vous satisfaire que sur celles où je n'ay point de part et dontje ne puis parler que sur les relations que l'on m'en a faites : et c'est une des causes qui tournent de ce costélà vostre curiosité. Car encore que vous soyés esgallement intelligent des unes des autres, et que vous ne soyés pas moins homme d'Estat qu'homme de lettres, vous ne confondes pas ces deux personnages, et vous les employés diversement suivant le génie de ceux à qui vous avés à faire. Vous me dispensés donc, Monsieur, de vous parler de la politique des Provinces Unies, dont j'ay appris beaucoup de particularités en ce dernier voyage, et vous m'ordonnes de
(1) Lettres de Costar, p. 13i.
(2) Paris, clicz Robert do Miinillo, 1000, in-8.
ne vous entretenir que du sçavoir et des estudes qui occupent les sçavants que j'y ay visités... (1) »
Avouons que pour un bouffon de cour, voilà de sérieux délassements; ce n'est pas tout encore; continuons la lecture instructive de la lettre de Sorbière qui, après une digression sur les sciences en général, reprend son premier sujet :
ft Mais il n'est pas nécessaire de prendre ce tour pour défendre la curiosité que vous avés pour ce qui concerne la république des lettres et l'histoire des sçavants. Vous en faites gloire. Monsieur, et vous avés droit de bourgeoisie en ce pais là. Je diray bien davantage : il vous couste bon et vous l'avés achètera?' une prodigieuse lecture, par une forte application aux sciences, et peut eslre aux dépens de vostre santé qui en a esté altérée. Néantmoins vous y trouvés vostre compte et ces raesraes estudes qui vous ont affaibly le corps, ont fortifié vostre âme et détournent aujourd'huy lesentiment des douleurs qui vous attaquent. Il faut bien que les choses aillent ainsy, puisque dans le lict, ou dans la chaise, d'où la goutte ne vous permet guères de vous lever, on vous trouve toujours attaché àla lecture de quelque livre. Il n'y en a plus de bons que vous n'ayés dévorés, et il vous en faut fournir quelques autres, de peur que si vous quittiés cet exercice, vous ne passassiés encore plus mal vostre temps. Je m'en vais donc, Monsieur, vous entretenir démon voyage, mais ce sera d'un autre air que je n'en ay parlé à M. le comte de Nogent, vostre frère, et à M. le marquis de Vaubrun, vostre neveu..., etc. (2). »
Balzac lui-même rendait justice à Bautru et prenait soin de lui adresser toujours un exemplaire de ses nouveaux ouvrages : « Je ne voy point dans les listes qui m'ont esté envoyées, » écrivait-ille26 septembre 1644 à Chapelain, «lenoradeBotru; c'estoit pourtantmon intention, comme voussçavés, qu'on lui rendît cet hommage de ma pan, et M. Ménage le luy tcsmoi-
(1) Relations de Sorbière, p. 103-108.
(2) lbid.,\{)S-\\l.
gnera bien, l'occasion s'en présentant, affin que je n'aye point pour ennemy le père des équivoques et des pasquinades, des bons et des mauvais mots... » Et nous lisons dans une lettre du 31 octobre delà même année: « ... Au reste, Monsieur, une de mes curiosités seroii de sçavoir le sentiment de M. Guyet et celuy de M. de Bautru sur le sujet de la guerre sainte des Jésuites et des Jansénistes, et ce qu'ils disent de l'émotion des docteurs, dans cette grande et inébranlable tranquillité où ils se sont mis en dépit de tous les remords et de toutes les syndérèses, dont l'esprit humain est travaillé... (1). »
Enfin nous trouvons enfoui dans les manuscrits de Conrart conservés à la bibliothèque de l'Arsenal, un document curieux qui achève de nous édifier sur la physionomie littéraire de notre académicien. Gela s'appelle « récit d'une conversation entre M. l'Evesque du Mans et MM. de Bautru et de Nogent,» et ce n'est qu'une variante de la lettre connue de Saint- Évremont au comte d'Olonne. Dans la lettre de Saint- Évremont, le commandeur de Jars remplace Nogent.
« Vous me laissastes hier dans une conversation qui devint insensiblement une furieuse dispute. On y dit tout ce qu'on put dire à la honte et à l'avantage des lettres. Il n'est pas besoin de vous nommer les acteurs; vous savez qu'ils estoyent tous deux fort intéressez à sousienir leur party, Bautru ayant peu d'obligation à la nature de son génie, et Nogent pouvant dire, sans eslre ingrat, qu'il ne doit son talent ni aux arts ni aux sciences. Cela vint sur le sujet de la reyne de Suède, qu'on louoit de la connoissance qu'elle a de tant de choses. Tout d'un coup Nogent se leva et ostant son chapeau d'un air ridicule : Messieurs, dit-il, si la reyne de Suède n'avoit seu que les coustumes de son pays, elle y régneroit encore. Pour avoir
(I) Lettres de Balzac à Chapelain, publiées par M. Taniizey de Larroque dans le 2" vol. des Mélanges de la collection des Documents inédits. Paris, impr. nat., 1873, in-4, p. 186 et 200.
appris noslre langue el nos manières, pour s'estre mise en estât de réussir huit jours en France, elle a perdu son royaume. Voilà ce qu'ont produit sa science et ses belles lumières que vous nous vantez. — Bautru voyant choquer la reyne de Suède, qu'il estime tant, et les bonnes lettres qui luy sont si chères, perdit toute considération et commençant son discours par un serment (jurement) : — Il faut estre bien injuste, reprit-il, d'imputer à la reyne de Suède, comme un crime, la plus belle action de sa vie. Pour vostre aversion aux sciences, je ne m'en eslonne pas. Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous les injuriés. Si vous aviés leu les histoires les plus connues, vous sçauriez que son abdication n'est pas sans exemple. Le plus grand homme depuis les Romains, n'a point esté moins admirable par la renonciation à ses estais que par ses conquestes (1). Dioclelien n'a-t-il pas quitté l'empire et Sylla le pouvoir souverain? Mais toutes ces choses vous sont inconnues, et c'est folie de discuter avec un ignorant. Au reste, où me trouverez-vous un homme extraordinaire qui n'ayt des lumières et des connoissances acquises? — A commencer par M. le Prince, il alla jusqu'à César, de César au grand Alexandre, et l'affaire eust esté plus loin, si Nogent nel'eust interrompu avec tant d'impétuosité qu'il fut contraint de se taire. — Vrayment, dit-il, vous nous en contez bien avec vostre César et vostre Alexandre. Je ne sçay s'ils estoient savans ou ignorans, et il ne m'importe guères. Mais je sçay bien que de mon temps on ne faisoit estudier les gentils hommes que pour estre d'Église. (Aussi s'occupoient-ils) plus souvent du latin de leur bréviaire. Ceux qu'on destinoit à la cour ouàrarméealloyent honncsteraent à l'Académie (^). On apprenoit à monter à cheval, à danser, à faire des armes, joiier du luth, voltiger; un peu de mathématiques et c'estoit tout. Vous aviès en France mille braves gendarmes, galans hommes.
(!) Sans doule Charles Quint.
(2) On dirait aujourd'hui au Gymnase.
C'est ainsy que se formoient les Termes, les Bellegardes, les Montmorrencys. Du latin de mon temps l jair Dieu un gentilhomme eust esté déshonoré. Je connois les grandes qualités de M. le Prince et suis son serviteur, Mais je vous diray que le dernier connétable de Montmorency sceut maintenir son crédit dans les provinces et sa considération à la cour, sans sçavoir lire. Peu de latin, vous dis-je, et du bon français ! — Il fut avantageux à Nogent que le bonhomme eust la goutte : autrement il eust vengé le latin par quelque chose de plus pressant que la colère et les injures. — Enfin la contestation s'eschauffa tout de nouveau : celuy-cy résolu comme Sidias de mourir sur son opinion, celuy-là soustenant le party de l'ignorance avec beaucoupd'honneuretdefermeté, quand un prélat charitable (l) voulut accommoder le différend, ravy de trouver une si belle occasion pour faire paroistre son savoir et son esprit. Il toussa trois fois avec décorum, se tournant vers le docteur, trois fois il sourit en homme du monde à nostre agréable ignorant, et, lorsqu'il creut avoir assés bien composé sa contenance, digitis gubernantibus vocem, il parla de cette sorte : — Je vous diray. Messieurs, que la science fortifie la beauté du naturel, et que l'agrément et la facilité de l'esprit donnent des grâces et de l'érudition. Le génie seul, sans règle et sans art, est comme un torrent qui se précipite avec impétuosité: la science sans naturel ressemble à ces campagnes sèches et arides qui sont désagréables à la veue. Or, Messieurs, il est question de concilier ce que vous avez divisé mal à propos, de rétablir l'union où vous avez jette le divorce. La science n'est autre chose qu'une parfaite connoissance, l'art n'est rien qu'une règle qui conduit le naturel. Est-ce, Monsieur (s'adressant à Nogent), que vous voulez ignorer les choses dont vous parlez et faire vanité d'un naturel qui se dérègle, qui s'esloigne de la perfection ? Et vous, M. de Bautru, renoncez-vous à la beauté naturelle de l'esprit pour vous rendre esclave de pré-
(1) Ms' de Lavardin, évèqiie du Mans.
ceptes importans et de connoissances empruiuécs? — Il faut, il faut finir la conversation, reprit Nogent, j'ayme encore mieux sa science que le grand discours que vous nous faites : pour le moins il est laconi(jue et je ne vous entens (»as mieux que luy. — Le bonhomme qui n'estoit pas irassiblc s'adoucit aussitôt..., etc. (1) »
De tout ceci résulte incontestablement queBautru était un véritable lettré, défendant au besoin contre leurs détracteurs, la science et la littérature. Il nous semble qu'on ne le connaissait guère sous cet aspect. Ce sont là pourtant des témoignages contemporains, et de la part de gens qui valent bien BayleelTallemant des Réaux. Ils ne font que confirmer l'opinion que nous nous étions déjà formée du caractère de notre académicien en lisant quelque part que, présentant un poète au surintendant d'Émery, il dit au ministre : « Voilà, Monsieur, un homme qui vous donnera l'immortalité; mais il faut que vous lui donniez de quoi vivre. » Et c'est encore lui qui, vers l'époque de la mort de Richelieu, n'épargnait aucune peine pour obtenirdu ministre qu'il retînt Saumaise en France en lui allouanlune pension de douze mille livres (2).
Cela ne nous empêchera point de jeter un regard sur le revers de la médaille et de constater que si les éloges précédents visent surtout le Mécène,Bautru fut singulièremenlcaustique et médisant, tout en conservant un fonds de bonté peut-être un peu intéressé pour la gent littéraire. Nous avons rapporté plus haut comment ses railleries à l'égard des grands lui attirèrent, avant ses ambassades, des châtiments rudes et mérités. Devenu grand personnage à son tour, Bautru ne courait plus le risque d'être bâtonné ; mais ceux qui pouvaient remplacer le bâton par leur esprit, se vengeaient quelquefois assez vertement de ses moqueries. En voici un exemple entre mille. Un jour,
(1) Les leuillcis sont coupés k ce passage et nous n'avons pas la fin du récit.
(2) Mélanges liist. et plulolog.ilc Michault. 1, tO».
rapporte Tallemant, « qu'il y avoit icy des députés de Mirebalais (en Poitou), qui vouloient parler au cardinal de Richelieu, Bautru qui cherchait à le divertir, demanda à celui qui portoit la parole : — Monsieur, sans vous interrompre, combien valoient les asnes en vostre pays quand vous partistes? — Ce député luy respondit : — Ceux de vostre taille et de vostre poil valoient dix écus. -- Bautru demeura déferré des quatre piez (1). »
Malgré ces défaites, il ne se corrigeait pas, et Richelieu à qui son médecin conseillait de temps à autre une once de Boisrobert, quand il était en mauvaise hunfieur, prenait aussi par surcroît une once de*Bautru. Voici quelques-unes de ces saillies qui faisaient alors les délices de la cour et de la ville. Elles donneront une idée de ce qu'était le goût français à cette époque.
Bautru disait d'un certain minime qu'on voulait faire passer pour béat, rapportent Tallemant et Ménage, que le seul miracle qu'il avait fait « c'estoit que ne mangeant que du poisson, il sentoit l'épaule de mouton en diable...»
Parcourant unjour la liste d'une promotion de dix cardinaux faite par le pape Urbain, il dit : « — N'en voylà que neuf. — Eh! vous oubliez Fachinetti, dit quelqu'un. — Excusez, répondit-il, je croyois que ce fust le titre... »
C'est lui qui expliquait ainsi au cardinal la cause de l'état valétudinaire de Balzac: Gomment voulez-vous qu'il se porte bien ! Il ne parle que de lui-même et chaque fois il se découvre. Tout cela l'enrhume.
Considérant un jour au-dessus d'une cheminée la Justice et la Paix « en sculpture, qui se baisoient: — Voyez-vous, ditil, elles s'embrassent, elles se baisent, elles se disent adieu et ne se reverronl jamais. »
Une autrefois, Boisrobert ayant composé un acte dans l'une des pièces des cinq auteurs aux ordres du cardinal, il
(1) Tallemant, Hislorieltes, II, 133.
— dO —
rôpclait à tons les échos du palais : — P>oisi-oberl est un bien bon homme, mais il a pourtant fait un méchant acte (l).
Aus.ii est-ce Baulru que le chevalier d'Aceilly désigne dans celte épigramme :
Taubru, le père des bons mots,
L'éternel ennemi des sots, Où l'on vend des chevaux disoit à Périandrc : Monsieur, fuyez l'abord de tous ces maquignons.
Assurément les compagnons
Ne manqueront point de vous vendre (2).
El Richelieu se déridait à ces boutades. On trouve en effet dans la correspondance du premier ministre, quelques détails fort curieux qui montrent sur quel pied d'intimité la conversation s'engageait quelquefois entre l'Éminence et ses familiers. Bautru, écrivait le cardinal à M. de Charnacé, le 22 avril lC3o, « vient présentement, en présence de M. le Jeune (Chavigny), d'attribuer à l'un de vos amis l'astuce vulpine : aussytost j'ay reparty qu'il falloit aussy avouer que cette personne avoit un cœur léonin et une fidélité canine. Le Jeune a adjousté qu'en tout cela il y avoit de la beste ; ensuite de quoy il a esté conclu que ce n'estoit pas peu à un animal raisonnable de se prémunir des vertus de ceux qui sont privés de l'usage de la raison... (3). »
>Iais nous avons peur qu'on ne nous applique cette phrase de l'abbé d'Olivet, à propos du célèbre Bayle : « Si quelqu'un dit-il, est curieux de voir comment écrit un bel esprit qui n'a envie que d'amuser les lecteurs et qui ne se propose nulle-
(1) Voy. Tallemant des Réaux, Menagiana, Naudœana, etc., passim.
(2) liecueil de pièces choisies, de La Monnoye, I, l'J9. Il sera pcnt-èlre piquant de rappeler ici, qu'on remarquait alors que les quatre grands diseurs do bons mots du temps étaient Angevins : liautru, le comte du Ludc, le prince de Gucménée et le marquis de Gorzay. Menagiana, 80.
(3) Corresponduncc de Richelieu. IV, 719.
ment de leur être utile, on n'a qu'à lire l'article Bautru dans le Dictionnaire critique. » Nous n'avons pas la prétention de passer pour bel esprit, mais nous ne voudrions pas qu'on pût nous accuser de chercher seulement à distraire des lecteurs oisifs. Passons donc à des choses plus sérieuses.
NOUVELLES NÉGOCIATIOiNS.
Révolte de Gaston d'Orléans et du comte de Soissons. — Lettre de Bautru à Richelieu. — Bautru envoyé à Blois et à Sedan. — Fortune de Bautru. — Mariage malheureux de son fils.
Si le cardinal se récréait fort à entendre les piquantes reparties de Bautru, nous avons vu qu'il ne dédaignait pas ses talents de négociateur. Il s'en servit encore dans des circonstances très-délicates, après lui avoir conféré, le 25 novembre 1636, le litre de conseiller du Roi en ses conseils d'État et privé (1).
Gaston d'Orléans, toujours en armes et toujours battu, était en état de rébellion perpétuelle contre son frère. Cn complot s'organisa vers la fin de l'année 1636, d'accord avec le comte de Soissons, pour faire assassiner le cardinal au moment où il sortirait du conseil du Roi à Amiens. Mais le duc d'Orléans n'était pas l'homme des hardis coups de main : comme cela lui était déjà souvent arrivé en pareille occurrence, le courage lui manqua au moment de l'exécution : il n'osa pas donner le signal et les deux conspirateurs ne tardèrent pas à ressentir de vives alarmes au sujet des indiscrétions de leurs complices. On venait de reprendre Corbie sur les Espagnols; ils craignirent que ce succès des armées royales ne donnât au ministre plus de confiance pour prendre contre eux des mesures violentes, et, dans la nuit du 19 au 20 novembre, ils s'éloignèrent de Paris, sans qu'on sût où ils se dirigeaient. On apprit bientôt que Gaston s'était retiré à Blois, et le comte de Soissons à Sedan, prétendant qu'on leur avait donné avis que Sa Majesté
(1) Gazelle de France du 29 novembre 163G.
voulait 1(3S faire arrêter; et voici comment Bautru annonça ce grave événement au cardinal alors à Amiens avec toute la cour fidèle.
« Monseigneur,
« J'avois délibéré de partir ce malin pour me rendre auprès de Vostre Eminence, mais Monsieur de Chavigny a jugé à propos que j'attendisse que Sa Majesté fust arrivée à Paris. Vous savez, Monseigneur, que Monsieur vadroit à Blois et qu'il avoit esté à Tours ces derniers jours où il a eu longue conférence avec des personnes qui tromperoient bien du monde si elles faisoient quelquebonne action. Nous n'avons point encore de nouvelles du chemin que prend Monsieur le Comte ; on croit vers la Champagne. Je fus hier soir au Louvre, où l'on me demanda s'il estoit vrai que Monsieur et Monsieur le Comte fussent partis.
« L'arrivée du Roy sera très à propos, et la vostre. Monseigneur, la plus prompte que vostre santé pourra permettre, la meilleure. Si ce départ n'est fondé que sur une terreur panique, à la bonne heure, puisque les choses que la légèreté nous oste, elle nous les rend bien souvent avec promptitude. Dieu qui sait l'innocence et la sincérité avec laquelle on a traité avec ces princes, nous fera sortir de toutes les brouilleries que pourront engendrer les mauvais conseils, desquels ils sont trop susceptibles, et vous garantira du mal que vous désirent ceux auxquels vous avez procuré tant de bien. Cependant je ne doute pas que l'on ne prenne tout le soin possible de vostre personne, c'est le principal et le plus ardent des souhaits de, — Monseigneur, — vostre trèshumble, très-obéissant et très-obligé serviteur,
« Bautru.
a Paris, 21 Novembre (1636) (I). »
A Tannonce de cette nouvelle défection, Richelieu quitta sans perdre de temps la Picardie où il se trouvait depuis quelques semaines au milieu de l'armée ; il arriva à Ruel le 24 no-
(1) Celle lettre a été publiée clans V Amateur (VauLonniphcs, de M. -f. Cltaravay. 186j, p. 3;i5-356.
vembre, el le 26 (1) il envoyait Rautru, avec le sierir de Rames, porter au duc dOrléans des paroles de concilialion, et lui marquer son élonnement de la facilité aveclaquelle il avait ajouté aux mauvais avis qui lui avaient été donnés...., disant que le Roi « le considéroit non-seulement comme son frère, mais comme il feroit son fils unique (2). » Monsieur avait cédé en celte circonstance plutôt aux ressentiments du comte de Soissons qu'aux siens propres. On avait ôlé h celui-ci le commandement de l'armée de Champagne, et cette disgrâce lavait fortement aigri ; mais la cour n'avait pris aucune disposition défavorable au duc d'Orléans; il était donc possible de le prendre par la persuasion. Aussi la négociation ne futelie pas très-difficile, et lorsque Gaston fut assuré qu'on laisserait Monsieur le Comte dans son gouvernement, il se soumit volontiers aux désirs de son frère.
Bautru partit donc de Blois le 5 décembre et arriva le 7 auprès du roi, porteur « d'une lettre de Son Altesse, pleine de protestations de fidélité el d'actions de grâces du bon traitement qu'il recevait de SaMajesté; mais principalement de celui qu'elle lui témoignoit vouloir faire à Monsieurle Comte, pour le sujet duquel Monsieur écrivoit encore fort affectionnément, el avec témoignage de ressentiment au cardinal, se remettant du surplus au sieur Bautru, à qui il avoit donné charge de représenter à Sa Majesté ses intentions, la principale desquelles étoit, qu'il désiroit avoir une place dans le royaume (3). »
On discuta longuement cette demande de Gaston, et le surlendemain, 9 décembre, le roi dépêcha en toute diligence, à Blois, le secrétaire d'Etat Chavigny, fils du surintendant Bouthilier, pour traiter directement ce sujet et porter à Gaston
(1) Gazette de Franceda 29 novembre. Les Mémoires de liicliclieu disent le 23.
(i) Mémoires de Richelieu On sail qne Louis XIII n'avait pas encore d'entants.
(3) Mémoires de llirlieliru, coUcaion Micliand X\III,s7-8n.
une promesse de consentement à son mariage avec la princesse de Lorraine (1). Si Riclielieu n'envoya pas son favori en seconde ambassade, c'est qu'il le réservait pour une autre négociation plus difficile et qu'il préférait, après avoir préparé les voies, traiter définitivement par l'entremise d'un secrétaire d'État.
Monsieur le Comte n'avait pas été aussi accommodant que Gasîon. Il faisait de grandes difficultés pour la paix et affichait des prétentions exorbitantes. Rien ne put donc se conclure, parce que' Monsieur ne voulait pas traiter seul ; et comme on craignait que le duc d'Orléans ne sortît du royaume, on lui en fit fermer tous les passages. Il fallut même, au commencement de l'année 1637, envoyer des troupes vers Blois et vers la Champagne, pour forcer les deux princes à capituler. Mais avant d'en venir à cette extrémité, on avait essayé de nouveaux compromis; Bautru avait été envoyé à Monsieur le Corn te avec des instructions très-délailléeset despromesses « qu'il avoit charge de ménager ainsi qu'il e&timeroit plus à propos, » pour l'amener à composition. Bautru devait témoigner à Monsieur le Comte, « que son voyage étoit un pur effect de la bonté du Roi qui vouloit voir, avant que les choses allassent à l'extrémité, si on pouvoit empêcher ledit sieur comte de se précipiter à sa perte : qu'on ne vouloit point le séparer de Monsieur, mais bien, en les contentant tous deux raisonnablement, tirer parole de l'un et de l'autre qu'ils ne s'assisteroient plus, en cas que l'un d'eux sortît de nouveau de son devoir... Et afin de rendre la diligence que le Roi désiroit possible audit sieur de Bautru, il emportoit un passe-port en blanc pour celui que Monsieur le Comte voudroit envoyer vers Monsieur avec ledit Bautru (2). »
(t) Bassonapierre prétend dans ses Mémoires que Cliavigny partit parce que Baulru avait été fort mai reçu la première (ois. Riclielieu dit tout le contraire, et les lettres que Bautru porta au Roi de la part de Monsieur, nous semblent démontrer que Richelieu a raison.
(2) Mémoires de Richelieu, loc. cit., p. 106-107.
— Go —
La négociation fut infructueuse, car le comte de Soissons soulevait des prétentions absolument inadmissibles; ei le 24janvier Baulru arriva de Sedan h Fontainebleau où LouisXlIl s'était rendu pour se rapprocher de son frère et procéder par intimidation. « Ilrapportoit à Sa Majesté que, quelque adresse aveclaquelleil eût puagiravec Monsieur leCorate pour luifaire recevoir à grâce très-singulière les offres de Sa Majesté qui alloient au-delà de ce qu'il pouvoil raisonnablement prétendre, il les avoit néanmoins refusées, ne se voulant pas contenter de la ville de Mouzon pour sa demeure. » C'était entrer en révolte ouverte. Dès lors il fallait agir en maître, et Louis XllI marcha sur Orléans, dépêchant devant lui à Monsieur, Chavigny et Bautru pour lui porter son ultimatum.
Intimidé, Gaston d'Orléans, qui n'était pas en force, se décida à conclure la pai.K,et vint rejoindre son frère à Orléans, le 8 février. Malgré l'approche des troupes du roi, Gaston avait eu cependant beaucoup de peine à se soumettre; il voulait obtenir à tout prix la permission de quitter la France, et Louis XIII consentit même à le laisser se retirer dans la république de Venise avec toute sa maison, à condition qu'il «jurât sur les Saints Évangiles, entre les mains du Père Gondren, son confesseur, et en présence des sieurs de Léon, de Chavigny et de Bautru et des principaux de sa maison, qu'étant hors du royaume il n'auroit point d'intelligences avec aucunes personnes qui pussent estre suspectes à Sa Majesté.» Mais quand il eut reçu les assurances les plus formelles de la bonne volonté du Roi, il se soumit simplement; et Louis XIII, dit encore Richelieu, «le reçut avec autant de tendresse que s'il eût esté son fils. »
La conclusion du tiaité avec le comte de Soissons fui beaucoup plus difficile : cependant lorsqu'il vit Monsieur rentré en grâce à la cour, ne se sentant plus appuyé par ce puissant auxiliaire, il abaissa ses prétentions, et finit par se soumettre; mais ce ne fut que vers le mois de juillet, au bout decin(i mois de pourparlers et de tergiversations. Quand tout fut terminé,
le roi, dit Richelieu, « lui envoya le sieur de Bautru pour taire prendre le serment de lui sur les saints Évangiles, entre les mains du sieur de La Ferté, aumônier du roi, qui fut envoyé avec lui pour ce sujet; ce queMonsieurle Comte fitle26juillet, en la même manière que le Roi désiroit, transcrivant de sa main et signant le mémoire qui lui en avoit été envoyé. »
Ainsi finit provisoirement cette querelle qui ne devait pas tarder à recevoir un dénouement tragique à la bataille de La Marfée ; après ces événements, nous ne trouvons plus trace dans les Mémoires de Richelieu de nouvelles négociations confiées par le ministre à Guillaume Bautru. Depuis douzeans déjà, notre académicien servait activement les intérêts du cardinal ; h partir de ce moment et pendant les cinq années que vécut encore le laborieux génie qui veillait sur la France, à côté de Louis XIII, Bautru se reposa, ou du moins il n'eut plus de grandes ambassades; mais il prit toujours part aux secrets de la diplomatie, car le recueil manuscrit de ses relations que nous avons cité précédemment d'après Tabbé Goujet et d'après la Bibliothèque historique de la France^ s'étend jusqu'au 17 novembre 1642 : mais au lieu de parcourir les cours étrangères, il suivit plutôt les armées royales, où sa valeur le fit plusieurs fois mettre à l'ordre du jour. La Gazette de France (1) nous le montre en particulier au mois d'août 1640, combattant avec son frère Nogent à côté du maréchal de La Meilleraye, à la défense du camp devant Arras, assiégé par les Espagnols. Il s'y fit remarquer par son audace et son intrépidité.
Ce repos relatif va nous permettre de jeter un coup d'œil rapide sur sa situation de fortune et de famille, à cette époque.
Bautru était fort riche : il avait 500,000 écus de bien ; et Tallemanl assure qu'il dut sa grande fortune à l'amitié qu'avait pour lui le marquis d'Effiat, père de Cinq-Mars, qui fut pendant quelque temps surintendant des finances. Il paraît même, si l'on en croit le médisant chroniqueur, que Bautru s'était
(1) Numéro du 10 aoùl 1610.
fait Tarai de tous les surintendants qui se succédèicnl sous Richelieu. Quand les premiers louis d'or lurent faits, ra[)i)ortel-il (1), le surintendant de BuUion, « habile homme qui avoit plus d'ordre que tous ceux qui sont venus depuis, dit à ses bons amys : — Prenez-en tant que vous pourrez dans vos poches. — Bautru fut celui qui en apporta le plus. Il en mit trois mille six cens. Le bonhomme Senneterre en estoit (2)..» Si Bullion avait plus d'ordre que tous ceux qui sont venus depuis, il faut avouer que ceux-ci n'en avaient guère; ci si toute la fortune de Bautru provenait de même source, nous conviendrons que c'était faire payer très-cher h l'Élat les bons mots qui charmaient les loisirs du cardinal.
Quoi qu'il en soit, Bautru se tît construire un magnifique château à quatre lieues d'Angers, à Serran (3), dont il avait acquis la chàtellenie en \ 636 et qu'il érigea lui-même en comté sur la foi d'une lettre royale dont la suscription lui donnait la qualité de comte de Serran. Le titre était de bonne prise. Ce fut là que, quelque temps après la mort de Richelieu, il relégua sa belle-fille. ïallemant des Réaux raconte fort au long cetteavenlureqnicontient des détails peudignes défigurer dans cette étude: nous y renvoyons les lecteurs friandsde scandale, et ne dirons que peu de mots, à titre de simples renseignements biographiques, sur le mariage du fils de notre académicien.
Avec sa grande fortune ci la faveur dont il jouissait près du cardinal, Bautru pouvait espérer les plus beaux partis pour son fils, le jeune de Serran. Mais ce fils, quoique déjà conseiller du Roi en ses conseils, et nommé intendant de justice en la généralité de Tours dès que son âge put le permettre (4), n'était, au dire de Tallemant, qu'un fort sot personnage. S'étanl vu refuser la maison de Noailles, Bautru fut obligé de
■ (I) C'était vers KUO.
(2) Tallemant, UistorietUs, II, '20.
(3) Ce ctiAleau appartient aujourd'hui au duc de La Trémouillc;on y conserve le portrait en pied de Bautru.
(-1) GaXiCtle de France du iO scplembro Uiii.
— esse rabattre sur la finance. La fille aînée du « trésorier de l'espargne, » La Bazinière, « qui n'estoit nullement jolie, » avait été accordée, du vivant de Richelieu, à Du Plessis-Ghivray, frère delà maréchale de Grammont. On n'attendait que son âge de douze anspourlamarier,lorsquela mort du cardinal vint renverser ce beau projet, car les familles ne voyaient pas de très-bon œil une alliance toute politique. Richelieu mort, « la mère, en donnant 60,000 livres au cavalier, demeura en liberté de marier sa fille à qui il luy plairoit, » et ce fut M. de Serran qui, le 44 septembre 1644, obtint la main de l'enfant avec 400,000 livres de dot. 11 n'avait lui-même que vingt-quatre ans.
Le mariage du fils fut aussi malheureux que celui du père, et des affaires d'intérêt étant venues s'ajouter à la mésintelligence de caractère des deux jeunes époux, Baulru prit le parti d'enlever sa belle-fille et de l'interner dans le château de Serran, sous la garde de sa femme, qu'il rappela deMontreuil- Belay. Cette petite péronnelle, dit Tallemant, « haïssoit mortellement son mary; c'estoit une estourdie et lui unbénais(l), qui vouloit railler et faire l'esprit comme son père; mais cela luy réussit si mal qu'il fait pitié. » Bautru ne s'entremettait pas toujours dans leurs disputes et les laissait quelquefois se déchirer. On cite à ce sujet une anecdote plaisante. Un jour que les deux époux se battaient, le père qu'on vint chercher pour mettre le holà, les regarda faire et dit : Qvos Deus junxU homo non separel ; puis il s'en alla. 11 trouvait peutêtre à propos, ajoute Tallemant, « que la petite femme fust mortifiée. » Elle mourut en 16o4, à vingt-deux ans, laissant deux filles qui firent plus tard de magnifiques mariages.
(1) Il ne faut pas prendre a la lettre celle épitbèle de Tallemant. Serran avait fait de bonnes études : il était lié particulièrement, disait-il luimême, avec Horace et Juvénal qu'il lisait quotidiennement dans son orangerie : il fut compris tout d'abord sur la première liste de l'Académie d'Angers lors de sa fondation, en fut un des membres les plus fidèles et devint directeur en 1689. (Célestin Port, Uict. de Maine-et-Loire.)
BÂUTRU SOUS MAZARIN.
Dons mots el traits plaisants. — Bautrii pondanl la Fronde. — Lajournéo des barricades (16-18). — M. de Serran, chancelier de Gaston. — Baulru maltraité par les Mazarinadcs. — Le Racémius dGVUexamenm rustique. — Huet el Ménage. — Mort de Baulru (1665). — Son fils. — Conclusion.
Bautru se consola de ses chagrins domestiques en prenant près de Mazarin la place de favori qu'il avait jadis près de Richelieu. Il n'avait fait que changer de cardinal; et pendant toute la régence, il fut Thôte assidu du Palais du premier ministre. Ce fut alors qu'il parut mériter davantage cette épiihcte de « bouffon de cour » que plusieurs biographes lui appliquent à l'envi, épithète peu compatible avec sa charge de conseiller d'État et son titre d'introducteur des ambassadeurs. Nous avons déjà rapporté un grand nombre de ses traits plaisants : nous n'insisterons pas plus longuement à leur sujet, et les curieux peuvent ouvrir au hasard \e&Hisloriettesôe Tallemant ou le Menagiana, pour être édifiés plus complètement sur l'esprit de maître Baulru. Tout cela n'est pas du plus pur atlicisme : mais ces saillies, plus ou moins délicates, caractérisent assez bien le goût du temps (1). Aussi, pensons-nous qu'on aurait tort de traiter, avec l'abbé d'Olivet, toutes ces fadaises de hors-d'œuvre indignes de l'histoire : les petites
(1) Voici encore entre mille quelques-unes de ces reparties.
Il disait d'un importun qu'il avait Tabsence agréable.
Montant un jour l'escalier du Louvre avec un courtisan dont la bouche sentait fort mauvais, il entendit son compagnon s'écrier tout essoulUé en arrivant au dernier degré : — Ouai ! je perds l'haleine. — Ah ! Munsieur, dit Bautru, quel bonheur pour vos amis.
Un jour, un président de Bordeaux, importun do la pire espèce, vint voir Bautru qui ne voulait pas le recevoir. Le laquais ayant dit que son maître y était, monta l'avertir de cette visite : — Dis-luy que je suis au lit. — Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé - Dis-luy que je me
choses donnent souvent la clef du secret des grandes: et si l'on veut connaître Thistoire intime des sociétés, il ne faut négliger aucun détail de ce qui touche h l'esprit.
Nous retrouvons Bautru sur la brèche pendant la Fronde. Il est inutile de denciander si ses affections furent pour Mazarin; en aucune circonstance, il n'abandonna son prolecteur. 11 avait du reste, depuis quelque temps, l'inspection sur les Gazettes et sur les Extraordinaires de France (1), et l'on prétend que c'était lui qui se chargeait de rédiger les éloges qu'elle adressait à l'administration et au caractère de Mazarin (2), en sorte que s'il ne tint pas l'épée pour l'Éminence, il fit au moins la guerre de j)lume à son service.
Dès la première journée des barricades, nous le rencontrons avec son frère Nogent, à côté de la reine et du cardinal; Nogenl était aussi en grande faveur, et c'élait sa femme qui, l'année précédente, avait reçu à Fontainebleau les nièces de Mazarin à leur arrivée d'Italie (3). Qui n*a lu dans \e?, Mémoires du cardinal de Retz, cette scène inimitable, où le coadjuteur fait un tableau saisissant de la situation de la cour de la régente? Le conseiller Broussel vient d'être arrêté, et l'émotion populaire se fait jour de toutes parts par des cris et des appels aux armes. Voyant le danger imminent, Retz, qui n'était peutêtre pas complètement étranger au tumulte, et voulait se rendre nécessaire, accourt au Palais-Royal pour représenter à la reine
trouve mal. — Il dit qu'il vous enseignera quelque recette. — Dis-luy que je suis à l'extrémité. — Il dit qu'il vous veut donc dire adieu. — Dis-luy
que je suis mort. — 11 dit qu'il vous veut donuer de l'eau bénite Enfin
il fallut le faire entrer, mais Bautru, rapporte Tallcmant, à qui nous empruntons cette anecdote, « se jetta dans son lit, s'enveloppa d'un drap et joua le personnage d'urt mort très-naturellement. Le président, après avoir fait plusieurs exclamations, fit auprès du lit sa prière qui dura près d'une heure; il alla enfin s'emparer d'un grand hénitler qu'il aperçut dans la ruelle: et il le versa jusqu'à la dernière goutte sur le comédien de la mort... »
(1) Menafiiana, p. 3H1.
(2 Diog. univ. de Michaud.
(3) Mémoires de il/^f de MoUeville, collection Michaud, XXIV, p. 130.
le trouble de Paris, et l'urgence de prévenir une sédition armée. Il renconire en chemin le brave maréchal de La Meilleraye, et Teramène avec lui. Alors quelle admirable scène de comédie:
« Nous allasmes ensemble au Palais-Royal, suivis d'un nombre infini de peuple, qui crioit : Broussel ! Broussel ! Nous Irouvasmes la reine dans le grand cabinet, accompagnée de M. le cardinal Mazarin, de M. de Longueville, du maréchal de Villeroy,de l'abbé de La Rivière, de Bautru, deGuitaut, capitaine de ses gardes, et de Nogent. Elle ne me reçut ni bien ni mal; elle étoit trop fière et trop aigre pour avoir de la home de ce qu'elle m'avoit dit la veille... etc. (1). » Le cardinal qui o'avoil pas peur encore, parut cependant embarrassé. Quant aux complaisants et flatteurs du lieu, les deux frères Nogent et Bautru, « bouffonnoient. » Aussi le maréchal de La Meilleraye, « qui vit que La Rivière, Bautru et Nogent, traitoient Tesmotion de bagatelle, et qu'ils la tournoient raesme en ridicule, s'emporta.. ; il parla avec force, dit Retz, il s'en rapporta à mon témoignage. Je le rendis avec liberté, et je confirmai ce qu'il avoit dit et prédit du mouvement. Le cardinal sourit malignement, et la reine se mit en colère... » Anne d'Autriche se calma bientôt, mais «il y eut quelques momentsoùla reine contrefit la douce, et elle ne fut jamais plus aigre. M. de Longueville témoignoit de la tristesse, et il esloit dans une joye sensible, parce que c'éloit l'homme du monde qui aimoit mieux le commencement de toute affaire. M. le duc d'Orléans faisoit l'empressé et le passionné en parlant à la reine, et je ne l'ai jamais vu siffler avec plus d'indolence qu'il siffla une demi-heure après, entretenant Guerchy dans la petite chambre grise. Le maréchal de Villeroy faisoit le gai pour faire la cour au ministre, et il m'avoit dit en particulier, les larmes aux yeux, que l'État étoit sur le bord du précipice. Bautru et Nogent bouffonnoient, et représentoient pour plaire h la
(l) Mémoires de Retx,, colleciiop Micliaud, XXV, p. 51.
reine, la nourrice du vieux Broussel (remarquez, je vous supplie, qu'il avoil quatre-vingts ans), qui animoit le peuple à la sédition, quoiqu'ils connussent très-bien, l'un et l'autre, que la tragédie ne seroit peut-être pas fort esloignée de la farce (1). ^)
Il fallut pourtant bien se rendre à l'évidence, quand pâle et défait, le chancelier Séguier, plus ferme qu'à l'ordinaire, entra dans le cabinet pour mettre la cour sur ses gardes; puis le lieutenant civil à son tour étant venu, plus pâle encore, faire un rapport terrible sur les événements de la journée, la peur enfin se fit jour dans toutes les âmes. « Il faut lire chez Retz, dit Sainte-Beuve dans ses Causeries du Lundi, la comédie tout entière. Cette scène est vraie, elle doit l'être, car elle ressemble à la nature humaine, à la nature des rois, des ministres et des courtisans, en ces extrémités. C'est la scène de Versailles pendant qu'on prend la Bastille, ou à la veille du 5 octobre, c'est la -scène, tant de fois répétée, de Saint-Cloud ou des Tuileries, le matin des émeutes qui balayaient les dynasties (2). »
Malgré la terreur de la cour, qui se décida après les scènes violentes du lendemain, à rendre Broussel au peuple, on railla encore au Palais-Royal pendant toute la soirée. « J'estois sur le point de m'endormir tranquillement dans ces pensées, raconte Retz, lorsque Laigues arriva, qui venoit du souper de la Reine, et qui me dit que l'on m'avoit tourné en ridicule; que l'on m'y avoit traité d'homme qui n'avoit rien oublié pour soulever le peuple, sous prétexte de l'appaiser; que l'on m'avoit sifflé dans les rues; que j'avois fait le blessé, quoique je ne le fusse point; enfin que j'avois été exposé deux heures entières à la raillerie fine de Bautni, à la bouffonnerie de Nogent, à l'enjouement de la Rivière, à la fausse compassion du cardinal et aux éclats de rire de la reine. Vous ne doubtez pas
(1) Mém.de Retz, 62.
(2) Causeries du Lundi, II, p. 260.
que je fusse un peu esmû; mais dans la vérilé, je ne le fus pas au point que vous le devez croire (1). »
On rapporte aussi qu'à l'arrivée du coadjuteur, revenant en habit de prélat se présenter à la reine, pour la prier de conjurer le danger, Bautru aurait dit à la régente : « Votre Majesté est donc bien malade, puisque le coadjuteur lui apporte l'extrème-onction. » Cette plaisanterie fut extrêmement sensible à Retz; aussi, deux jours après, la reine, par politique, cherchant à se rendre agréable le fougueux auteur des Mémoire?, : « Mais, mon Dieu, ajouta-t-elle tout à coup, ne ferez-vous point donner des coups de baston à ce coquin de Bautru, qui vous a tant manqué au respect ? Je vis l'heure, avant-hier au soir, que le pauvre M. le Cardinal lui en faisoit donner (2). »
Mais cette sortie n'était pas sérieuse, et la reine garda toujours près d'elle pendant ces quatre années de trouble, le bel esprit qui par ses railleries complaisantes et enjouées, entretenait chez elle et chez son premier ministre la gaieté factice nécessaire au milieu des plus terribles préoccupations, pour ne pas tomber dans la fatigue et le découragement.
Aussi n'est-on pas étonné de trouver un passage trèsflatteur pour Bautru, dans le brevet daté du 7 juillet 1650, qui établissait son fils chancelier de Monsieur, frère du roi. Le jeune chancelier prêta serment à Fontainebleau entre les mains de la reine, qui lui a donné cette charge, dit la Gazette de France, « en considération des services qu'il a rendus tant au défunt roi qu'à Leurs Majestés, chacun espérant qu'il imitera le sieur de Bautru, son père, qui depuis quarante ans a servi dignement nos Rois et l'État, avec la même intelligence et fidélité que depuis un long temps ceux de sa maison ont fait paroistre aux armes et à la justice (3). »
Malgré les boutades de Bautru, le coadjuteur se réconcilia cependant avec lui lorsqu'il se raccommoda avec la cour,
(1) Mémoires de Retz, p. 65.
(2) IbifL, p. 70.
(3) Gazette du «juillol l«5u.
en 1652. Il est vrai que le chapeau de cardinal y était pour quelque chose. Ils sortirent ensemble de Paris, lorsque le coadjuteur se rendit à Compiègne au mois d'août 1G52, pour recevoirlebonnetdesmains du roi. «Je partis, raconte Retz, avec les députés de tous les corps ecclésiastiques de Paris, et près de deux cens gentilshommes qui m'accompagnoient, contre lesquels j'avois avec moi cinquante gardes de Monsieur. J'eus avis à Senlis qu'on avoit résolu à la cour de n'y pas loger mon cortège, et Bautru qui s'estoit mis de mon cortège pour pouvoir sortir de Paris, dont les portes estoient gardées, me dit qu'il me conseilloit de n'y pas entrer avec tant de gens. Je lui respondis aussi que je ne croyois pas qu'il me conseillât d'y aller seul avec des curez, des chanoines et des religieux, dans un temps où il y avoit à la campagne un infinité de coureurs de tous les partis. Il en convint, il prit le devant pour expliquer à la reine et cette escorte et ce cortège, que l'on lui avoit très-ridiculement grossi : tout ce qu'il put obtenir fut que l'on me donneroii logement pour quatrevingt chevaux... (2). » On sait que la réconciliation de Retz avec la cour ne fut pas de longue durée : l'histoire de son arre.station, de sa prison et de sa fuite est présente à toutes les mémoires.
L'attachement que Bautru avait montré pour Mazarin pendant les troubles de la Fronde, avait failli lui être funeste. Après la journée des barricades et la fuite du roi, le Parlement s'était fort agité ; et Beaufort étant devenu chef de parti, le poussait à la révolte ouverte. Dans une séance assez orageuse, le 20 septembre, le président de Novion, se déclarant hautement contre le ministère, dit « que le cardinal Mazarin estoit un méchant, qui ne se servo't que des conseils d'un Bautru et d'un Senneterre, gens sans religion et sans honneur, et auxquels l'on devoit faire le procès sur la notoriété publique : que le cardinal de Richelieu avoit fait de grandes
(1) Mémoires de Retz, collection Michaïul, XXV, p. 383.
— ta —
violences, mais qu'on les avoit souffertes parce qu'il esloii François, et agissoit avec prudence et conduite, etc. (1). »
On pense bien, après cela, que le nom de Bautru doit figurer souvent dans les mazarinades : le favori de Mazarin ne pouvait en effet manquer de parlager la disgrâce de son maître. Et d'abord hâtons-nous de dire qu'il ne faut pas confondre notre académicien, comme on Ta fait quelquefois, avec un pamphlétaire du même nom, Bernard de Bautru, avocat au parlement et au conseil du Roi, que Guy Patin dit originaire de Sens, et qui publia, au mois de mai 1649, l'une des les pièces plus hardies et les plus insolentes de la Fronde. Cela s'appelle le Discours sur la députation du Parlement, à M. le prince de Condé. Ce Bautru fut immédiatement jeté en prison et ne dut qu'à Guy Joly d'avoir la vie sauve. Nous n'avons trouvé, quoique le nom soit identique, aucun lien de parenté entre cet avocat et les deux frères dont nous étudions l'histoire, et nous ne connaissons de Bautru Facadémicien, qu'une pièce satirique, composée pendant la Fronde. C'est un triolet que Tallemant lui attribue et qui a été inséré parmi la fameuse collection des Triolets de Saint- Germain. Il s'agit de la députation du comte de Maure pendant les conférences de Ruel (2) :
Le Maure consent à la paix Et la va signer tout à l'heure ; Pourvu qu'il ait de bons brevets Le Maure consent à la paix Et que son buffle lui demeure :
Le Maure consent à la paix Et la va signer tout à l'heure.
Ouvrons maintenant la Bibliographie et le choix de Mazarinades, publiés par M. C. Moreau. Dans le Passeport et l'adieu de Mazarin, en vers burlesques (8 janvier 1049),
(1) Journal d'Olivier dVrmesson, I, p. 578.
(2) Voy. Victor Cousin, .V"»-' de Sablé, p. 277.
Baulru est cité avec le président Tubœuf et le marchand portugais Lopès, dont parle Tallemant, comme formant un trio inséparable du Mazarin ; et la Lettre burlesque du 4 mars 1649 s'exprime ainsi :
... Pendant qu'en vostre antichambre Où fument le jasmin et l'ambre L'Intendant et le cordon bleu Festoient ensemble auprès du feu, Sçachanl bien que pour toute affaire Soit importante ou nécessaire, Vous teniez en main le cornet Ou railliez dans le cabinet Avec Bautru, Lopès et d'autres Qui sont bien d'aussi bons apostres Et deux singes sur vos genoux Qui dansoient parfois avec vous...
« Vous devez vous ressouvenir, disait la lettre cVun secrétaire de Saint-Innocent à Jules Mazarin (même date), d'un certain mot que vous dist un jour Bautru, lorsque vous voyiez qu'il faisoit tant d'honneur à un conseiller des enquêtes et lui en demandiez la raison : il vous dit qu'il flatloit le chien qui le pouvoit mordre quelque jour. Pensez-vous qu'il soit prophète? Il y a bien des chieus dans la raeutte qui le prendront bientôt aux fesses... »
Faut-il citer encore les Logements de la cour à Saint-Germain en Laye (26 janvier 4649), où Bautru est logé «au Gros-Baston, » — et le « Branle Mazarin, dans un souper de quelques-uns de ce parti-là, chez M. Renard où M. de Beaufort donna le bal a (1 8 janvier 1 649). . . — et les Qu as-tu vu de la cowr ou les contre-véritez (S. d. 1649) : « ...J'ay vu MM. de Senneterre, Tubœuf et Bautru disgraciés pour n'avoir pas assez protégé M. le Cardinal et pour avoir conseillé l'extinction du prêt, duquel j'ay veu les sieurs Bonneau, la Raillère et Catelan ne plus se soucier, en demandant eux-mesmes la suppression... »
Nous lisons dans la Pierre de touche awa; Masarms (1652), que « ...Sainctot qui est icy le distributeur des nouvelles mazarines avec Bautru et quelques autres, n'espargne point l'argent de son maistre pour tascher d'insinuer par de faux bruits la crainte dans l'esprit des peuples...» Et la Sentinelle de Paris, qui parut peu après le combat de Bléneau (1652), n'hésite pas h dénoncer Bautru nominativement ainsi que Le Tellier, intendant des finances, et le trésorier de l'espargne; elle veut qu'on « mette à mort les Mazarins qui supposent des lettres du roi pour interrompre les assemblées... »
Mais la plus curieuse de ces pièces est « le Mercure de la cour ou les conférences secrètes du cardinal Mazarin avec ses conseillers et confidenspour venir à bout de ses entreprises. »> (1 652.) — Dans la première partie, l'abbé Fouquet et Bautru discutent la question de savoir si le cardinal doit rester à la cour ou s'éloigner. Bautru veut qu'il reste; et sa principale raison est que les pauvres se lassent de la guerre. «Ils sont rebattus, dit-il, de toutes leurs raazarinades de Scarron et de toutes les lettres que les secrétaires de Saint-Innocent leur donnent... » Dans la seconde partie, on lit le testament du cardinal, par lequel Mazarin donne à Bautru une pension de 10,000 livres « pour avoir soin de le mettre dans les annales des hommes illustres.» — Enfin dans la cinquième partie, Bautru conseille au cardinal d'appeler le Parlement de Paris à Pontoise : «Premièrement, dit-il, vous ferez le président deNovion, pui.sque c'est vostre dessein, chef. Mais on vous reprochera que vous lui avez donné une teste sans cervelle. Pour les présidents, Le Coigneux et Perrot seront les deux épaules, parce que ce sont deux bons soutiens de justice, et s'il y a quelques coups à recevoir, ils sont capables de les porter. Lecoq, le bras droict, parce qu'il va bien à la parade, et Guénégaud, le bras gauche, pour trinquer à tous venans ; Mandat, le ventre, parce qu'il a bon appétit; Bragelogne et Taraboneau seront les cuisses, parce que ce sont deux bons gros pilliers ; Lefebvre et Fraguier, les jambes, parce qu'ils
savent se lirer du danger, et comme on dit, au diable les jambes qui ne sauvent pas le corps. Et pour achever le corps, afin qu'il soit parfait, Champlastreux, Sainte- Croix et Menardeau, en seront les parties honteuses, parce que ce sont des gens à cacher plustost qu'à produire... »
Ce tableau parlementaire, s'il ne sort pas du pinceau de Bautru, mériterait de lui être attribué: c'est bien là sa manière et son style... Mais en voilà bien assez pour montrer quel rôle joua notre académicien dans les troubles. On sait que la tête de Mazarin fut mise à prix, et que le premier ministre jugea prudent dese retirer pendant environ une année o Bruhl, près de Cologne. Quand il revint à Paris, en 1653, aux applaudissements de la foule qui lui avait jeté la pierre quelque temps auparavant, ceux qui s'étaient compromis pour lui virent augmenter leur faveur, et Bautru, Nogent, Laferté- Senecterre et autres courtisans, reçurent des marques de sa reconnaissance.
A la rentrée de Mazarin, en 1653, Bautru avait déjà soixante-cinq ans; il resta encore pendant douze années à la cour, et ne mourut que le 7 mars 1655, à un âge fort avancé. On trouve peu de documents sur sa vie, depuis la fin de la Fronde. Nous enregistrerons cependant le dialogue au sujet de la reine de Suède, rapporté dans la lettre de Saint-Évremont au comte d'Olonne dont nous avons parlé plus haut, — les épîtres de Sorbière qui nous ont déjà fourni quelques citations, — le rôle que La Motte le Vayer lui attribue dans son Ilexameron rusliquc, — et surtout le brillant éloge de notre académicien par un de ses futurs collègues dont on ne peut récuser l'autorité en matière de bel esprit, le savant Huet, plus tard évêque d'Avranches.
Nous eussions préféré ne point parler de V Hexameron rustique, celte débauche d'érudition licencieuse, ([ui mérita justement l'anathème dont elle fut frappée lors de sa publication et que son nouvel éditeur a dernièrement comparée « aux dîners du Vendredi Saint, où les Mérimée, les Sainte-Beuve
et autres libres penseurs galonnés, » se donnaient carrière pour braver l'opinion publique dans ce qu'elle a de plus respectable. Mais Bautru, sous le pseudonyme de Racémius, joue dans le Carnaval de philologues institué par le précepteur du duc d'Anjou, un rôle trop important et trop riche en détails biographiques pour que nous puissions le passer sous silence. Si les sujets traités par les six interlocuteurs sont pour la plupart des plus scabreux, on est du moins en présence d'érudits qui valaient mieux que leurs éludes ; car les compagnons de La Motte le Vayer et de Bautru, dans ces exercices dignes de ûiogène le cynique, sont Urbain Chevreau, secrétaire de la reine Christine de Suède, et précepteur du duc du Maine, — l'abbé de MaroUes, aussi infatigable traducteur des auteurs anciens qu'intrépide collectionneur d'estampes et de documents modernes, — le célèbre Gilles Ménage, l'auteur des observations sur Malherbe — et l'abbé Le Camus, épicurien aimable tant qu'il ne fut que l'aumônier du roi, dit un de ses biographes, et prélat austère dès qu'il devint évêque de Grenoble pour parvenir ensuite au cardinalat.
Or, dès la première journée, Simonides (l'abbé Le Camus) voyant arriver Racéraius, un livre à la main, dit à son voisin Marulle (l'abbé de MaroUes) : « Jamais Racémius ne sera rassasié de lecture ; et si, je m'assure que ce n'est pas la friandise d'un mets nouveau qui l'oblige à se charger d'une provision qui, toute spirituelle qu'elle est, ne fera que l'incommoder en si bonne compagnie. Il est trop amateur de l'antiquité pour se plaire à des ouvrages du temps, et je tiens pour constant, sans faire le devin, que ce petit volume qu'il tient est un de ces grands thrésors que les Grecs ou les Latins nous ont heureusement abandonnez. — Je vous avoue que j'aurois laissé ce livre au logis, repartit Racémius, si j'avois creu demeurer toujours avecque vous : mais je l'ai pris par une couslume qui fait qu'un beaucoup plus gros tome ne me donne pas plus de peine à porter qu'à un lévrier sa grande queue, qui ne le rend pas moins léger à la course. Tant y a
que vous n'avez pas mal deviné, puisque c'est ici un Sénèque d'impression de Hollande et dont le caractère menu ne laisse pas d'eslre si lisible, que j'en fais depuis quelque temps mon manuel, ou si vous voulez que je parle à la grecque, mon Enchiridion... » Et là dessus, Racémius entame une longue dissertation pour « se justifier de ce que l'on luy impute d'estre trop partial pour les livres des anciens et de n'estimer pas assez ceux de nostre siècle... « Voilà donc Bautru rangé parmi les plus purs classiques dès l'origine de la célèbre querelle des anciens et des modernes; et Ménalque (Ménage) ferme la discussion en disant : « Nous nous doutions bien qu'on ne pouvoit interrompre Racémius sans faire perdre beaucoup à ses auditeurs.» Il est vrai que Bautru assaisonne toujours ses discours d'une foule de citations piquantes, tirées soit du grec, soit du latin, soit de l'espagnol, dont il rapporte souvent des proverbes qu'il avoit appris « du temps de son ambassade. » Nous ne citerons pas ici, même par son titre, l'étrange dissertation que Le Vayer place dans la bouche de Racémius, à la troisième journée ; mais, pour montrer que l'auteur a bien voulu peindre Bautru dans ce personnage, nous remarquerons que c'est à lui seul qu'il attribue des jeux de mots plus ou moins risqués dans les conversations familières, et nous terminerons par une profession de foi qui nous paraît assez conforme avec les idées propres de Le Vayer et celles de Bautru lui-même. Après avoir déclaré qu'on ne peut apporter trop de respect, ni trop de sincère soumission d'esprit dans les matières essentiellement religieuses et « révélées d'en haut, » l'assemblée est d'avis que « le reste se ressent toujours de la foiblesse de nostre humanité et c'est estre extrêmement téméraire de débiter pour certaines toutes nos rêveries. — Pour moy, dit à cela Racémius, je suis si éloigné de cette sorte de présomption, que je fais profession de douter de tout ce dont il est permis de former des doutes sans impiété: ego magnus sum opinator, non enirn sapiens ; ce que je n'ai point de honte de proférer après Cicéron, et si
quelques considérations m'empeschent d'eslre cnlièrement sceptique, je suis pour le moins de ces éclectiques que Festus Pompeiusa nommés M isceUiones, moins odieusement possible que ne Ta creu Vossius. En effet, prenant ce que je trouve de j)lus vraisemblable dans toutes les sectes, je liens mon âme dans cette indifférence ou indétermination qui luy est naturelle parce qu'elle est eu puissance de toutes choses selon le jargon de l'Escbol... » Et cette doctrine est exposée par de longs développements qui auront mieux leur place dans une étude sur La Motte Le Vayer.
C'est probablement cette profession d'éclectisme qui a fait passer Bautru pour très-irréligieux, près de la plupart des biographes, et qui a autorisé cette anecdote : On raconte que l'académicien ayant un jour « osté son chapeau devant une croix, quelqu'un luy dit:Ahîah! vous estes donc mieux avec le bon Dieu qu'on ne pense. — Nous nous saluons, aurait-il répondu, mais nous ne nous parlons pas. »
Ce qu'il y a de certain, c'est queBautru rencontra des admirateurs sincères parmi de vertueux personnages qui ont fait grand honneur aux lettres et à rÉglise. Le savant Huet nous en offre un précieux témoignage. C'était longtemps avant qu'il songeât à l'évêché d'Avranches; ayant fait un voyage à Paris vers 1659, il se fit présenter à l'hôtel de Rambouillet et à tous ceux qui avaient alors h Paris un nom célèbre dans la république des lettres : « Au premier rang pour les grâces, la bonne plaisanterie, l'élégance et même le savoir le plus relevé, dit-il dans ses Mémoires latins, brillait Guillaume de Bautru, dont l'agréable caractère charmait la cour et tous les beaux esprits de la ville. Jaloux de le goûter moi-même, je me fis mener chez lui par des amis à moi, qui étaient aussi les siens depuis longtemps. // me parut très-supérieur encore à sa réputation, car tel était l'éclat qui s'échappait de celte âme de feu, qu'on en était ébloui (I). »
(I) Mémoires latins de //mc/, traduits par uIj Ms^ird, p. 139.
Il y a certainement une assez forte dose d'exagération dans cet éloge; mais de la part d'nn homme tel que Huet, on doit accepter, sinon toute la forme, au moins le fond de la pensée. Nous devons ajouter que Bautru était devenu plus qu'original vers la fin de sa carrière : «Il venoit me voir fort souvent deux ou trois ans avant sa mort, dit Ménage, aux jours de la mercuriale (1). Et comme il se plaisoit beaucoup à la grande compagnie, il vouloit qu'on fîst monter les laquais, lorsqu'il trouvoit qu'elle n'étoit pas assez nombreuse. . » Ménage et lui étaient en grandes relations d'amitié, sans doute à titre de compatriotes, et se voyaienttrès-souvent. « Il y a quarante ans que notre amitié dure, lui disait un jour l'abbé, cependant nous ne nous sommes jamais brouillés. — Pourquoi nous serions-nous brouillés, repartit l'académicien, nous n'avons point eu de succession à partager (2). »
« Étant chez M. de Bautru, rapporte encore Ménage, on vint à parler des honnestesgens. J'avançay que je ne connoissois personne qui fust honneste homme. Je soutins ma proposition pendant plusieurs heures et le sujet que j'en avois, étoit qu'en ce temps- là, quelques personnes que je croyois de mes amis en avoient fort mal usé envers moy. Ceux qui étoient présens disoient que j'avois tort d'avoir une opinion si bizarre et que je fesois outrage en quelque manière à la compagnie. M. de Bautru prit mon party en disant que mon sentiment n'étoit pas qu'il n'y eîit point d'honnestes gens, mais que je n'en connoissois pas. Quelque temps après, un jour que deux laquais qu'il appeloit ses mulets à deux pieds, le transportoient d'un lieu à un autre, parce qu'il avoit de la peine à marcher, un autre laquais vint iuy dire qu'un honneste homme demandoit à Iuy parler. — Comment, coquin, un honneste homme, dit M. de Bautru, en Iuy donnant un grand coup de canne sur la leste? qui t'a dit que c'étoit un honneste homme? M. Mé-
(1) On appelait ainsi une sorte d'Académie qui se tenait liebdomadairemenl cliez Ménage.
(2) Mcnagiana, p. 4lt).
nage qui est si sçavant dit qu'il n'en connoît point, et toy tu prétends en connoître ? — Le coup avait porté, et le laquais crioit de toute sa force. M. de Bautru luy donna un écupour Tapaiser... »
Notre académicien passa ses dernières années impotent et cloué sur un fauteuil, au milieu de ses livres et de ses auteurs favoris, comme nous l'ont appris les fragments déjà cités de Sorbière. «Cela me fait souvenir, dit quelque partTallemant, que Ruvigny, l'hiver passé, trouva le pauvre Bautru qui est tout perdu de goutte, dans sa chaise auprès d'un si grand feu qu'il se brusloit, et avoit beau crier, ses gens, après avoir mis bien du cotret, s'en estoient en allez, et ne l'entendoient en aucune sorte. » Ce qui ne l'empêchait point de se livrer tout entier aux plaisirs de la table. Aussi quand on voulut vendre ses meubles quelque temps après sa mort, trouva-t-on sa chapelle fort en désordre. Il ne faut pas s'en étonner, dit son fils, mon père négligeait autant sa chapelle qu'il avait soin de sa cuisine et de sa bibliothèque. Et en effet, la bonne chère avait fini par user « le bonhomme » qu'un dernier accès de goutte emporta sans retour, le 7 mars 1665.
«J'ai vu mourir M. de Bautru, dit Ménage, il est mort sans parler. Ainsi ce que l'on dit qu'il me cita, n'est point véritable. Il mourut même sans confession. Il se confessa bien si l'on veut que la confession se fasse par interprète. Comme il balbutioit, un laquais expliquoit au confesseur ce que le maître vouloit dire. Je laisse à penser quelle confession c'étoit là (1). » S'il faut en croire le Dictionnaire des portraits historiques, ce fut une saignée, ordonnée sans discernement, qui causa sa mort. Malgré l'avis des médecins, Bautru ne voulait pas y consentir ; le roi, qui l'aimait, ayant appris sa résistance, lui envoya l'ordre de céder. « Je n'aime pas les saignées de la part du roi, » dit Bautru au messager royal (2), et de fait, il en mourut presque aussitôt.
(1) Menaglana, p. TSi.
i2) Dicl. des portraits historiques, I7G7, 3 vol, in-1-2.
Trois ans après, rune de ses petites-filles épousait Edouard- François Colbert, comte de Maulevrier, lieutenant général. Le fils unique deBaulru, Guillaume III, n'avait eu que deux filles, celle-ci était la cadette. L'aînée épousa son cousin germain, Nicolas Bautru, marquis de Vauhrun et du Tremblay, qui fut tué en 1675, dans une bataille au-delà du Rhin, peu après la mort de Turenne.
Guillaume III, qu'on appelait M. de Serrant, vécut jusqu'à un âge fort avancé, car il ne mourut qu'en 17 11, vers quatrevingt-treize ans. Il s'était démis de sa charge de chancelier de Monsieur, en 1655, après la mort de sa femme, et il se relira en Anjou, faisant de la culture des belles-lettres sa principale occupation. L'un des fondateurs de l'Académie d'Angers, il en fut l'un des membres les plus assidus et devint en 1689 directour de cette compagnie laborieuse. Saint-Simon fait ainsi son oraison funèbre : « Le vieux Serrant mourut aussi, extrêmement vieux, dans sa belle maison de Serrant, en Anjou, où il étoit retiré depuis longues années... Il éloit Bautru, bourgeois de Tours, extrêmement riche, oncle et beau-père de Vaubrun, grand-père de l'abbé de Vaubrun et de la maréchale d'Estrées. Son petit-fils, le chevalier de Maulevrier, Colbert, par son autre fille, mourut en même temps de la petite vérole, fort aimé, estimé et regretté à la guerre, où il s'étoit fort distingué et étoit devenu maréchal de camp fort jeune (1). »
Serrant fut înhumé le 9 septembre 1711, dans la chapelle du Rosaire de l'église abbatiale de Saint-Georges-sur-Loire, et comme il n'avait eu que deux filles, la postérité mâle de Bautru s'éteignit en sa personne. Mais celle de son frère Nogent fut plus heureuse. Nogent eut trois fils et deux filles. — L'aîné, Armand, comte de Nogent, maréchal de camp, tué en 1G72, au passage du Rhin, et dont les Mémoires de Bussy racontent les duels, épousa Diane de Caumont, sœur du duc de Lauzun, et fut père de Louis-Armand, comte de Nogent,
(l) Sainl-Suiiun^ VI, p. 163,
qui était lieutenant général en 1736, et de la duchesse de Gontaut-Blron. — Le second, Nicolas, raarquis de Vaubrun el du Tremblay, lieutenant général, commandant en chef dans la haute et basse Alsace, épousa sa cousine, petite-fille de Bautru, et fut père de Tabbé de Vaubrun et de la maréchale d'Estrées. — Enfin, le dernier, Louis, marquis de Nogent, maréchal de camp comme ses frères, épousa Madeleine Colhert de Turgis et mourut sans postérité. — Les deux filles devinrent les femmes du marquis de Rambures et d'Armand de Rohan, princedeMontbazon.
Cette rapide énumération suffit pour constater que les deux frères parviorent à une fortune brillante, due en grande partie à la faveur, mais aassi à leurs talents.
Résumons en quelques mots cette étude. Toujours attaché au cardinal de Richelieu, puis à Mazarin son élève, Guillaume Bautru fut pendant douze années consécutives, l'actif auxiliaire de la politique du grand ministre ; et si plus tard il passa ses loisirs à récréer par ses saillies les loisirs de la Reine régente, on peut lui pardonner la plupart de ses plaisanteries, souvent assez risquées, en faveur des services qu'il avait précédemment rendus el de son attachement sincère auxlettres et aux sciences. Il ne fit jamais grand mal à personne, et nous avons vu qu'en revanche il ouvrit très-libéralement sa bourse et les ressources de son influence aux savants dans le besoin ; aussi fut-il pompeusement célébré par un grand nombre de littérateurs de son temps. « C'étoit un homme, disait Ménage répétant une phrase de l'une des lettres de Costar, qui mit une partie de sa philosophie à n'admirer que très-peu de choses, et qui depuis cinquante ans a été les délices de tous les ministres, de tous les favoris et généralement de tous les grands du royaume, et n'a jamais été leur flatteur. » Flatteur est ici de trop, mais il faut avouer que pour n'avoir pendantcinquanleans jamais perdu la faveurdelacour, Bautru devait avoir d'autresqualitésquecelles d'un vulgaire bouffon. «Il avait, dit Roger, l'intelligence de plusieurs langues à un souverain et éminent degré, et il a été
èsliraé Tun des plus polis h écrire en lalin et en français que nous ayons jamais eus (1). » On raconte, ilesl vrai, que TAngely lui dit un jour pendantledîner du roi : — Couvrons-nous, Monsieur, cela est sans conséquence pour nous. — Mais ce ne sont là qu'anecdotes déplaisants de cour, jaloux de la faveur d'autrui, auxquelles il ne faut attribuer que la valeur qu'elles méritent.
En somme, si Bautru fut un bon vivant peu scrupuleux et de mœurs fort épicuriennes, qui récréa longtemps la cour, il fut aussi un négociateur adroit et actif qui aida, dans la mesure de ses forces, le cardinal de Richelieu dans la grande œuvre de sa politique; un vaillant soldat qui ne craignit point d'affronter les sièges et les batailles ; un académicien sérieux, qui garda toujours le culte de la saine littérature. Tout cela dénote une personnalité qui a des droits à plus d'égards de la part de la postérité, qu'on ne lui en a accordé jusqu'ici.
Son successeur à l'Académie française fut l'abbé Testu de Belval, grand ami de l'abbé de Rancé, prédicateur assez en renom dans la seconde moitié du xvii*' siècle, et auteur de stances chrétiennes, louées par d'Alembert comme des modèles de sensibilité et d'onction.
(1) Cité par M. Cél. Port. Voy. aussi Pocquel de Livonnière, les Illustres d'Angers; de Wismes, le Maine et l'Anjou, etc., etc.