‹ Guillaume d'Orange. Chansons de geste des 11e et 12e siècles, publiées pour la première fois ... Par m. W.J.A. JonckbloetChapitre 1 sur 6 · Guillaume d'Orange. Chansons de geste des 11e et 12e siècles, publiées pour la première fois ... Par m. W.J.A. Jonckbloet · texte numérisé non relu

Guillaume d'Orange. Chansons de geste des 11e et 12e siècles, publiées pour la première fois ... Par m. W.J.A. Jonckbloet

Jiiii publiant les plus anciennes chansons de geste du cycle de Guillaume d'Orange, nous croyons combler une lacune regrettable dans la littérature romane, lacune déjà sentie par les Bollandistes lorsqu'ils publièrent la légende du saint fondateur de l'abbaye de Gelloue (*).

Si ce recueil a pu être mis an jour, c'est à la munificence de S. M. le Roi des Pays-Bas, Guillaume m, le chef actuel de la Maison d'Orange, qu'on en est redevable. S. M. a aplani les difficultés les plus graves en me confiant la mission d'aller transcrire et coUationner les manuscrits de Paris , et en accordant un subside généreux pour l'impression de ces fastes de l'antique gloire du nom d'Orange.

J'aime à proclamer hautement cette protection toute royale pour une œuvre littéraire, et je saisis avec empressement l'occasion d'en renouveler ici à Sa Majesté, en face de l'Europe, l'expression de ma profonde et sincère gratitude, de mon respect, et de mon entier dévouement.

(') Acta Sanctorum Mail, Tom. YI, pag. 811: »De Trancica veteri lingua fortassis non maie mereretur, qui ejusmodi poëmata proferret in lucem."

Les poèmes sur Guillaume d'Orange commandent la sympathie d'une grande partie de l'Europe civilisée. L'histoire populaire du héros français qui fut l'effroi des Maures d'Esl)agne, qui sauva, non seulement la France, mais la civilisation chrétienne; ces poèmes où se reflète à chaque page, d'un côté la terreur qu'inspirèrent aux populations chrétiennes les farouches Musulmans, et d'autre part l'ardeur belliqueuse, la profonde dévotion de ces mêmes populations, qui sentirent instinctivement qu'il s'agissait de la défence des plus hauts intérêts de la société; ces souvenirs terribles ne peuvent laisser que d'offrir par leur côté historique une étude attrayante, non seulement à la France, qui les a tra,nsmis d'âge en âge, mais encore à l'Italie, qui a palpité sous les mêmes émotions, et surtout à l'Espagne qui a été si longtemps le théâtre des mêmes combats, des mêmes victoires.

Au point de vue littéraire ce recueil doit intéresser non seulement la France, mais encore la Hollande et l'Allemagne, oii, dès les premières années du treizième siècle, ces mêmes poèmes furent traduits par les poètes les plus distingués. La traduction de Wolfram von Eschenbach est restée inachevée, et feu le savant Lachmann, qui nous a donné la meilleure édition des œuvres du profond Minnesinger, a constaté de quel intérêt pour l'appréciation et la critiquedu poème allemand doit être la connaissance de l'original sur lequel le poète a travaillé (*). De la version hollandaise de Nicolas de Haarlem, composée entre les années 1191 et 1217, il ne nous reste qne des fragments: l'histoire de la littérature de ce pays réclame donc impérieusement la connaissance des chansons françaises pour combler cette lacune (2).

(*) »Wenn wir sein franzosisches original siclier nachweisen kônnten, so dûrfte man vielleiclit lioffeu bei nàherer ketintaiss desselben die eiulieit des ganzen noch wieder zu finden, wie sie in Wolframs seele sich gebildet hatte." Wolfr. von Eschenbach, herausgegeben von Kari Lachmann, Vorrede, s. xl.

(*) Voyez mon Histoire de la Poésie flamande au Moyen Age (Geschiedenis der Midden-Nederlandsche Dichtknnst) Tom. I, pag. 311—332.

Du reste, Tintérêt très-réel de ces poèmes en eux-mêmes est multipla

Envisagés an point de vue de l'esthétique, et analysés d'après les règles sévères dans lesquelles la science moderne a restreint l'épopée, leur juste appréciation peut offrir matière à la discussion; cependant cette discussion même, à laquelle nous ne voulons aucunement nous soustraire, montrera qu'elles contiennent de la poésie vraiment grande, et justifiera pleinement, et au-delà, l'opinion de Fauriel (*), que //l'ouvrage est infiniment curieux dans son ensemble, et plein de beautés dans plusieurs de ses parties."

Mais ce qui est incontestable, c'est que nulle chanson de geste n'est comme la réunion des chansons sur Guillaume d'Orange apte à nous initier aux mystères de la formation, à l'histoire du développement des traditions populaires, de la poésie épique au moyen âge en France, et partant chez tous les peuples.

Toilà où réside surtout l'intérêt scientifique de ce recueil.

Paire ressortir le prix inestimable de nos chansons de ce côté, en cherchant à analyser aussi complètement que possible l'œuvre complexe des trouvères du douzième siècle; en cherchant à nous rendre compte de la connexité de l'histoire et des traditions populaires, de la fusion de plusieurs de ces traditions, des variations que le récit primitif a subies; en cherchant à déterminer l'époque de ces fusions, et à exhumer la raison de l'élargissement graduel du cadre dans lequel se mouvait la grande figure du héros populaire: — voilà surtout le but de cette dissertation.

On s'étonnera i)eut-être qu'il faille encore entreprendre ce travail , lorsque plusieurs écrivains du plus grand mérite ont disserté sur les chansons de Guillaume d'Orange. H est vrai, Fauriel (*), M.M. Paulin Paris p) et Conrad Hoff-

(') Histoire de la Poésie Provençale, Tom. II, pag. 306. (*) Histoire de la Poésie Prov., passim, surtout dans le deuxième et troisième volume.

{') Les Manuscrits fxançois de la Bibliothèque du Boi, Tom.

mann (*) se sont occupes à plusieurs reprises de ce sujet, mais on avouera que leurs travaux n ont rien moins qu'épuisé de telles recherches.

M. Hoffmann a rendu un éminent service à l'étude de la poésie romane par la publication d'une partie de la plus ancienne rédaction du Moulage Guillaume^ et de sa dissertation comparative sur un texte postérieur; mais d'un côté il ne s'est occupé que d'une très-mince partie de la tradition (le peu de lignes qu'il voue, pag. 62, aux autres branches sont aussi incorrectes que superficielles, comme nous le démontrerons plus tard) ; — d'autre part son point de vue est surtout esthétique, et il ne tient aucun compte des documents historiques et des dates.

Tauriel s'est occupé de la chanson principale et de quelques branches secondaires; mais son point de vue est presque toujours tout aussi général. Souvent il ne semble pas se douter de la fusion intime de plusieurs traditions distinctes, et lorsqu'il nous présente //un aperçu de l'histoire de ces chansons" (^) , il avoue bien que //toutes les traditions poétiques, tous les chants épiques sur les exploits du duc Guillaume le Pieux, ont été amalgamés avec d'autres traditions, enveloppés et comme fondus dans d'autres chants populaires, dans d'autres fables romanesques, relatifs à d'autres incidents des guerres du Midi contre les Arabes, et à la conquête de la Septimanie et de Narbonne" (pag. 409); mais comme toute sa dissertation ne tend qu'à prouver que ces chansons sont d'origine provençale, il ne s'arrête qu'à discuter l'introduction du personnage d'Aymeri de Xarbonne dans ce cycle. Il donne à entendre que d'autres traditions ont concouru à former l'histoire de Guillaume, mais il ne fixe pas l'époque de leur fusion, //époque qu'il ne s'agit pas

III, pag. 113 — 172; et dernièrement dans le XXIle volume de l'Histoire Littéraire de la France, pag. 435 — 551.

(') Ueber ein Fragment des Guillaume d'Orange; aus den Abhandlungen der K. bayr. Akademie der "Wissensch. I Cl. vi Bd., III Abtheil. Mûnchen isSS.

(*) Hist. de la Poésie Provenç, Tom. II, pag. 406 suiv.

encore de déterminer," dit-il, mais sur laquelle il oublie de revenir.

Du reste, ces //autres traditions" étaient, selon Fauriel, toutes relatives //à d'autres incidents des guerres du ^lidi contre les Arabes.*"' Ailleurs cependant (*) , en rendant compte de l'intervention supposée de Guillaume dans le couronnement du roi Louis, il comprend bien quun élément nouveau vient s'immiscer dans l'histoire poétique du héros, mais il ne s'occupe guère de le déterminer. //Où les auteurs de ce roman, demaude-t-il , puisèrent-ils la connaissance du fait auquel se rapportent ces allusions?" Mais sa réponse prouve à l'évidence qu'il proclame à bon escient son aperçu historique //incomplet" (*). La voici cette réponse; //C'est ce qu'il n'est pas facile de dire avec assurance. Il n'est toutefois guère probable que ce fut dans les ouvrages où nous la trouvons aujourd'hui plutôt indiquée que précisée historiquement. H y a, ce me semble, bien plus d'apparence que ce fut plutôt dans quelqu'une des traditions liistoriques qui, une fois entrées dans les chants populaires primitifs concernant Guillaume le Pieux, s'y développèrent et s'y transformèrent de diverses manières, aussi longtemps que ces chants eurent vie et cours parmi le peuple."

On le voit, c'est à peu près le quia inest vis dormitiva. Or, ces résultats vagues et incomplets ne nous dispensent nullement de nouvelles recherches.

Enfin M. Paulin Paris a écrit deux dissertations sur les poèmes de Guillaume d'Orange: je ne m'arrêterai qua la dernière, qui est la plus complète. Elle comprend toutes les branches de ce cycle, en remontant jusqu'aux chansons qui s'occupent de l'aïeul du héros, Garin de Montglane, et en descendant jusqu'à son arrière-cousin Foulque de Candie.

Lorsqu'on me trouvera souvent en contradiction avec M. Paris, il ne sera pas suprflu de déclarer ici que je professe la plus haute estime pour Féminent savoir et l'él^ant talent

(•) Ibidem, Tom. III, pag. S9.

-t Ibidem, Tom. II, pag. 400.

du savant académicien. Ses vastes recherches sur l'histoire des chansons de geste sont d'un grand prix pour l'histoire de la littérature romane ; cependant on comprendra aisément qu'une étude spéciale sur une seule geste puisse et doive entrer plus à fond dans plusieurs questions, qu'un travail général, qui embrasse toutes les traditions, ne peut qu'effleurer, ou sur lesquelles une difierence de point de vue ou de but explique le silence. Si nous nous sommes attachés surtout à la rectification ou le complètement de certains détails du travail de M. Paris, c'est parce que tout ce qui est signé de son nom mérite une attention redoublée, et, s'il y a lieu, une controverse sérieuse.

Or, l'histoire de la formation et du développement des diverses branches de l'histoire poétique de Guillaume; l'examen des causes de la fusion des diverses traditions qui s'y trouvent amalgamées ; un essai sur les époques oii ces fusions se sont opérées, tout cela ne semble être entré que d'une manière fort secondaire dans le plan du savant écrivain. L'usage qu'il a fait pour son analyse de tous les manuscrits, anciens et modernes, au lieu de s'en tenir pour le fond à une seule version, sauf à comparer les autres, noter leurs divergences et en tirer les conclusions probables, le prouve à l'évidence.

Il nous a bien livré quelques idées pour servir à la critique de la tradition , mais , comme il l'a dit lui-même dans sa première dissertation (*), il a craint //de les présenter dans toutes leurs conséquences et avec tous les développements qu'elles réclameroient," croyant devoir laisser cette tâche à l'éditeur du texte des chansons.

Ici toutefois, par une étrange anomalie, l'auteur croit avoir résolu toutes les questions qui se lient à l'histoire du développement de ce cycle poétique. Entendons-le lui-même.

//Nous avons exposé les commencements et les jjrogrès de la légende de Guillaume au Court-nez. Nous avons vu comment ce guerrier, fondateur d'une abbaye, dans laquelle il

('•) Les Manuscrits françois, Tom. III, pag. 121.

iiaifc mort au commencemeut du ix*' siècle, avait d'abord été célébré comme le plus rude adversaire des Sarrasins d'Espague, le conquérant de Nîmes et d'Orange; comment la tradition de ses exploits dans le midi de la France s'était ensuite confondue avec l'histoire réelle de l'établissement des Normands dans le royaume de Sicile , sous la conduite de Guillaume Fierebrace ou Bras-de-Fer, fils de Tancrède de Hauteville; comment il passa enfin pour le défenseur des descendants de Charlemagne. Peu à peu les récits dont il était le héros se complétèrent par d'autres chansons sur son père Aimeri de Narbonne, sur son aïeul Emaut de Beaulande"; etc. («).

]M. Paris a //exposé les commencements et les progrès de la légende" en ce sens, qu'il a donné un aj^erçu du sujet des diverses branches; mais il s'est fort peu occupé à faire la critique des difi'érentes parties. C'est un point sur lequel il se fait complètement illusion, et je doute qu'après avoir étudié sa dissertation l'on ait une idée précise des causes qui ont déterminé la fusion de tous ces éléments divers. On ne se trouvera pas plus avancé qu'après la lecture du livre de Fauriel.

Je m'étonne qu'en analysant à deux reprises les chansons de Guillaume d'Orange , ]M Paris n'ait nullement pris à tâche de compléter le travail de son prédécesseur, qu'il oublie même de nommer. S'il cite le texte de la légende latine, Fauriel eu avait donné la traduction; s'il fortifie son argumentation par la production de certains passages de chroniqueurs du neuvième siècle, l'historien de la poésie provençale y fait maintes allusions; et en général on trouvera dans le travail de M. Paris bien peu de chose qui avait échappé à l'attention de Fauriel.

U est vrai, M. Paris a exposé //comment Guillaume avait été célébré comme le plus rude adversaire des Sarrasins d'Espagne" ; je veux même admettre qu'il nous ait démontré que le héros a été niTaboriV célébré comme tel; mais je ne puis

Hist. littér. de la France, ïom. XXII, pa?. 5:29.

reconnaître que nous ayons va que //d'ahonT il fat célébré //comme le conquérant de Mmes et d'Orange". Il ne Ta pas prouvé, et il ne le pouvait, puisque l'histoire nous apprendra tout le contraire. Que si M. Paris fait un rapprochement entre la chanson de la prise d'Orange et un texte latin réputé du dixième siècle, plus tard nous montrerons à l'évidence que l'autorité latine n'est pas de beaucoup aussi ancienne, et que d'ailleurs l'argumentation de M. Paris est bien faible sur ce point.

A-t-il ensuite exposé comment Guillaume passa enfin pour le défenseur des descendants de Charlemagne ? Tant s'en faut.

Après avoir fait la remarque générale que les trouvères ajoutèrent aux souvenirs historiques de Guillaume d'Aquitaine //bon nombre d'aventures empruntées à l'histoire d'autres temps et d'autres guerriers", il continue: //Ainsi l'on vit Guillaume d'Orange protéger le roi de Prance contre les Normands , comme le firent souvent Hugues le Grand et son fils Hugues Capet, sous les derniers rois Carlovingiens" (*). Cette remarque constate un fait, mais ne l'explique pas. L'honorable écrivain veut-il faire sentir que certains poèmes sur Guillaume ont directement emprunté aux traditions sur un des Hugues nommés? On n'eu sait rien, car plus loin, à propos de la branche du Couronnement du roi Louis, il se contente de dire que son //début a certainement un grand air d'ancienneté, et que la première inspiration doit en appartenir à l'époque carlovingienne" (^). Un peu plus loin, à propos des plaintes sur les dénis de justice du temps du trouvère (^), il dit encore: //H nous semble qu'on peut rapporter ces plaintes au temps de la première institution des justices seigneuriales, lorsque les Carlovingiens abandonnèrent le pouvoir judiciaire au profit de ceux qui furent assez riches pour payer le droit de l'exercer" {*).

(«) Hist. Httér. de la France, Tom. XXII, pag. 437.

(*) Ibidem, pag. 481.

(5) Couronnement, w?>. 34 — o9, Tom. I, pag. 2.

(*) Hist. littér. de la Prance, Tom. XXII, pag. 482.

Voilà tout; et certainement ces deux suppositions gratuites ne suffisent pas à nous donner une idée, même confuse, ni du fait historique qui sert de base à la nouvelle tradition, ni de la manière dont celle-ci a été jointe aux chants de guerre du ^lidi.

Ailleurs (*), il est vrai, ^M. Paris semble faire allusion à ces événements, lorsqu'il affirme qu'on a quelquefois confondu Guillaume d'Aquitaine avec Guillaume Longue-espée , duc de Normandie ; mais en dernier lieu il n'a pas développé cette thèse: au contraire, il semble l'avoir complètement abandonnée en lui substituant, comme nous venons de le voir, une vague allusion nouvelle à Hugues Capet ou son père, m'ais qu'il n'a précisée d'aucune manière.

Le seul point que M. Paris ait traité plus amplement, c'est l'adoption de la tradition de Guillaume de Hauteville par les chantres de notre héros. C'est surtout dans sa première dissertation (^) qu'il a discuté cette thèse: dans la seconde il adhère toujours à son opinion primitive (^).

Néanmoins, dans le cours de notre examen il nous faudra reprendre cette discussion, et nous espérons prouver à l'évidence que la thèse n'est pas soutenable.

Enfin quant aux dates de la fusion des diverses traditions, M. Paris écrit (^):

//Ces additions poétiques à l'histoire de Guillaume d'Aquitaine nous semblent de la seconde époque des chansons dont il est le sujet; elles ne peuvent remonter au delà de la fin du xne siècle; et c'est dans le siècle suivant qu'après avoir fait ainsi du héros primitif le représentant de plusieurs grandes renommées, on a dû revenir sur chaque épisode de cette vie complexe, en exagérer toutes les proportions, et mettre une dernière et malheureuse main à cette longue et célèbre histoire de Guillaume d'Orange et des autres enfants d'Aimeri de Narbonne."

(') Les Manuscrits françois, Tom. III, pag. 120.

(*) Ibidem, pag. 126.

(-) Hist. Uttér. de la France, Tom. XXII, pag. 487.

(*) Ibidem, pag. 531.

La dernière partie de ce passage a en vue les branches de Renouart et les poèmes additionnels d'Airaeri de Narbonne, Gérard de Viane, etc.; nous en reparlerons plus tard pour ce qui concerne la branche de Renouart. Quant à cette décision qui rejettte tout le Couronnement le roi Louis ^ ou du moins sou introduction parmi les poèmes de Guillaume d'Orange, à la fin du xii« siècle, elle me paraît aussi arbitraire qu'injuste. Elle aussi demande une revision, qui, nous nen doutons pas, mènera à la cassation de cet arrêt.

Ainsi donc, sur toutes les questions que M. Paris nous présente comme résolues, et sur bien d'autres encore, plane toujours l'incertitude la plus complète. Force nous est de reprendre la tâche que nos devanciers ont laissée inacliivée quoiqu'en nous aplanissant la route vers sou accomplissement. Je voudrais m'en acquitter avec conscience. Si les travaux dont je viens de parler m'ont aplani la voie, la méthode à suivre ne me semble pas douteuse. Mon savant ami M. le Professeur Dozy de Leide nous a laissé dans sa magnifique dissertation sur le Cid (') un admirable modèle, et je mettrai toute ma gloire à marcher sur ses traces, ne fut-ce que de loin.

(') Dans ses Recherches sur l'Histoire politique et littéraire de l'Espagne pendant le moyen âge, Toni. I, pag. 320—706.

Jja réuniou des branches qui forment la grande geste des enfants de Garin de Montglane et d'Aimeri de Narboune, comprend près de cent vingt mille vers, et la première de ces brandies dans l'ordre ses événements est peut-être la dernière dans l'ordre de la composition (*). Le préambule de cette chanson ne laisse aucun doute à cet égard. Le voici: Oies, oies seignor, par Dieu omnipotent, Que Damediex vos doinst honor et joie grant! Oï avés canter de Bemart de Braibant, Et d'Emaut de Beaulande, d'Aimeri son enfant. De Girart de Yiane à l'orgoillox samblant. Et de Renier de Genves que Dex parama tant, Ki fu père Olivier le compaignon Eolant; De Guillaume, de Fouke et du preu Yiviant, Et de la fière geste dont cantent li auquant, Ki tant sofiri de paine sor Sarrasine gent. Mais tôt en ont l'aisié le grant comencement, De Garin de Monglane le chevalier vaillant. Dont issi celé gent dont on parole tant, Jà sarés dont il fu et dont et de quel gent, Et comment il couquist Montglane et Montirant, Et la terre environ une j ornée grant.

Qu'en ice tans tenoient félon et souduiant; Et qui fil celé dame dont furent li enfant Que on apele geste, très le comencent, El roiamne de France (*).

(') Voyez M. Paulin Paris, Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 438.

(-) Hist. Utt. de la France, Tom. XXII, pag. 440.

Pour des motifs quon appréciera, et dont nous reudrons compte plus tard, nous n'avons imprimé dans cette édition que les branches les plus anciennes, et qui entrelles forment une sorte dunité. B ne sera néanmoins pas superflu pour la clarté de notre examen critique d'analyser rapidement quelques chansons restées en dehors de notre collection , pour rappeler leur caractère général et leurs principaux traits. Il suffira d'un mot pour montrer le lien qui unit les plus anciennes branches aux plus modernes: pour de plus amples détails sur celles-ci nous renvoyons à l'article que M. Paulin Paris y a consacré dans le xxii^ volume de l'Histoire Littéraire de la France.

La série s'ouvre par la chanson de Garin de Montglane, puis vient celle de Girart de Viane ('), et en troisième lieu celle d'Aimeri de Narbonne. Nous ne nous arrêterons paj aux deux premières, il suffira de citer ces vers du Garin [^) , qui constatent la filiation des héros:

Garins fu li premiers, bien le puis afichier, Dont issirent li hoir et li bon chevalier Qui si firent paiens fors de France cachier. Que as mons de Mongeai n'osèrent repairier; Car Reniers fu ses fiz, qui fu père Olivier, Et Hernaus de Beaulande, qui tant ot le cuer fier, Qui fut père Aimeri le nobile guerrier. Et d'iUmeri issi Guillaume o le cuer fier. Qui puis conquist Orenge, s'ot Guibor à moillier. Troi fis ot Aimeris, qui tôt furent princier. Qui de Sarrasins fisent mainte sele vuidier, Pour le loi Dameldieu acroistre et essaucier; Moult ama Diex le geste, bien le puis tesmoignier. Quant à la chanson d'Aimeri, eu voici le sommaire.

(•) Publiée par M. P. Tarbé, Reims, 1S50, un vol. iii-8o. Cette édition laisse beaucoup à désirer, tant à l'égard du texte que di glossaire.

(*) Ms. de La Vallière, no. 78, fol. 2 vo. Voyez Hist. Litt. de la Prance, t. c. p. 438.

Après la déroute de Ronceveaux Charlemague aperçoit sur son chemin une grande et forte ville: c'est Xarbonue, qui est au pouvoir des Sarrasins, L'empereur en offre le gouvernement à qui tentera de la conquérir, mais aucun des paladins ne répond à cet appel. Enfin le vieux Ernaut de Beaulande met en avant son fils Aimeri , adoubé depuis moins d'un an, et celui-ci se rend maître de la ville.

Charlemagne étant retourné en France, et Ernaut étant mort de vieillesse, les barons de sa terre conseillent à son fils de se marier, et lui proposent Ermengart, sœur du roi Boniface de Pavie. Soixante chevaliers sont envoyés à la cour du roi Lombard pour lui demander la main de la jeune princesse. Le roi voulant faire preuve de magnificence, veut leur fournir tout ce qui peut leur être agréable, mais les ambassadeurs déclarent qu'ils sont tous de riches et puissants barons, et qu'ils n'ont que faire de l'hospitalité du roi. Alors celui-ci essaye de contraindre les chevaliers à accepter ses offres. H ordonne à tous les marchands de Pavie de décupler le prix de tous les objets qu'ils vendront à ces étrangers. Il en arriva que bientôt toutes les denrées montèrent tellement de prix que les pèlerins et voyageurs ne purent trouver à se loger, à se vêtir, à se nourir dans la ville. Aux bruyantes réclamations excitées par là, le roi fit publier une autre ordonnance, il fit défendre de vendre aux étrangers une seule bûche de bois à brûler. Ceux-ci trouvent cependant un expédient : ils achètent toutes les noix et toutes les coupes de bois travaillé, et ils en alimentent les feux de cuisine , dont la flamme s'élève de manière à faire craindre l'incendie de la ville entière. Alors le roi vaincu se rend auprès des chevaliers , et sur leur demande il accorde à leur seigneur la main d'Hermengart. Pendant qu' Aimeri se rend auprès d'elle, l'amiral de Babylone envoyé du secours aux anciens maîtres de Narbonne: une armée formidable vient assiéger cette ville , et pour les mettre en déroute il faut la réunion des forces du roi Boniface, du comte Aimeri et de son oncle Girart de Yiane. La ville enfin délivrée, le marincre du comte avec Ermen2:art est célébré.

Dans le cours de l'ouvrage il est fait meution du roi André de Hongrie; or ce prince régna de 1204 à 1205; le poème doit donc évidemment être postérieur au moins à h première de ces dates.

La première chanson en date où figure Guillaume luimême, est celle qui est intitulée I/es Evfances Gidllaume. ou, dans d'autres manuscrits, Li Déparltemens des enfam (FAymeri, ou encore: Comment li rois manda Aymeri que ii li envoisise de ses en/ans. Nous ne l'avons pas admise dans notre premier volume pour des raisons dont nous rendrons compte en temps et en lieu ; il sera cependant utile d'en donner ici une idée en l'analysant avec quelque détail (*).

Le comte Aymeri de Narbonne a de sa femme Hermengari de Pavie sept fils. L'empereur Charlemagne lui envoie ue message pour l'engager à lui envoyer ses quatre fils aînés pour le servir dans son palais.

//Quant il aront servi .v. anz ou sis," dit le messager,

//Si les fera chevaliers devenir.

Tant lor dorra, bien se porront garir.

Or et argent et bons chevaus de pris,

Bors et chastiax et viles à tenir." Aymeri fet part de ce message à ses enfants, et leur er vante les profits, mais Guillaume n'i veut accéder. //Certes,'' dit-il,

//Certes, aler n'i quier:

Servir .vj. anz, ci a trop grant dangier!

Car par Celui qui le mont doit jugier !

Aler voudrai sus la gent l'aversier,

Combatre à euls à l'espée d'acier;

Or et argent i cuit assez gaignier.

Et si serai de lor terre héritier."

(*) M. Tarbé a donné une courte analyse de cette chanson et de la suivante (mais elles sont remplies de fautes de tous genres) dans l'introduction au Roman de Girard de Viane, pag. xxii — xxiil.

11 veut réellement partir pour attaquer les Maures, et ses frères Guibert, Ernaut, Bueve et Guérin lui promettent de raccompagner. Alors Bemart, Taîné, qui désirait obtempérer à Tordre de l'empereur, leur reproche de se mettre sous les ordres de son pui-né, tandis que lui devait les guider par droit de primogéniture. Sur ce Guillaume s'enflamme, et il s'écrie :

//Par mon chief! vos mentez.

S'estiez cent sus les chevaus montez, A clères armes, à gonfanons fermez, Et fussiez toz d'Aymeri engendrez, Si serai-je par tôt vos avouez Et desus toz sire et mestre clamez.

Et vos dorroie et chastiaus et citez, Et bors et viles et riches fermetez." A ces paroles le messager fixa ses yeux sur l'interlocuteur: Eorz li sembla, et moult desmesurez, Mautalentis et fiers et enparlez:

et il murmura entre ses dents: //S'il reste en vie et devient chevalier, bien des Turcs mourront de sa main, et maint pays tombera en son pouvoir."

Cependant Aymeri persuade à son fils de partir avec lui pour la cour :

//Car je doi bien l'empereor servir; Ge tieng de lui ma terre et mon païs. Tôt me doua IN'erbonois à tenir." Guillaume i consent, mais il proteste qu'aussitôt armé chevalier, il partira pour la conquête de l'Espagne, dont il dotera richement ses frères. Le lendemain ils se mettent en marche, suivis de cinqante sommiers chargés d'or et d'habillements précieux. Hermengart prend tendrement congé se sou fils Guillaume. Ele attache à son épaule une amulette et le recommande à Dieu. Lui, promet de venir la secourir si elle était attaquée par les infidèles ou les Basques (U Bâcle).

Or, le roi arabe Thiebaut ayant appris par ses espions le départ d'Aymeri et de ses fils, rassemble sa flotte "au port

soz Aumarie" et se propose d'attaquer Narbonne que son père avait possédée:

Ce sont les clés d'Espaigne la garnie,

Que les destroiz et les marches i gissent. Cependant Aymeri ayant passé //Aubemalle" , mena son fils à Saint-Gilles //au saint cors por orer," Dans les montagnes non loin de Montpellier ils rencontrèrent des messagers de Tiebaut qui avaient été envoyés à Orenge pour demander la main de la belle Orable que Tiebaut voulait épouser. Clariaus d'Orenge lui fît dire qu'il lui offrait et la ville et la pucelle. Les paiens étaient au nombre de sept mille, Aymeri n'était accompagné que de mille chevaliers: cependant il n'hésite pas à engager le combat. Lui-même se jette le premier dans la mêlée.

Le destrier hurte des espérons d'argent

Que il conquist soz Sarragouce el champ,

Quant Karlemaine ala vengier Rollaut.

Son impétuosité le mène si loin qu'il est enveloppé de toutes parts et fait prisonnier. Heureusement son fils Guillaume vint à son secours , armé d'un //grant perchant", qu'il brandissait à deux mains. Les infidèles sont dispersés et Aymeri remonté. Guillaume aussi se rend maître d'un cheval:

Lez une combe si a véu Baucent,

Le bon destrier qui fu à l'amirant.

Orable l'ot gardé moult longuement

Dedenz Orenge en un celier moult grant,

Si li torchoit les costez et les flanz.

Et le crépon et le piz par devant,

Et le viaire de frès hermine blanc.

Sele ot el dos d'ivoire, voirement,

Le frain del chief valoit .cm. besant;

Coverz fu bien d'un paile escariuant,

Yermeil et inde, par terre traînant.

Guillaume monte sur cet admirable coursier et se jette de nouveau dans la mêlée. Il tombe sur Aquilant de Luiserne, qui lui fait part du message dont il a été chargé pour Orensfe, non sans vanter la beauté merveilleuse d'Orable.

Celle-ci lui avait confié Baucent pour Tofirir au roi Tiebaut : depuis qu'il se Test laissé prendre il n'osera plus paraître devant son maître, ni devant elle. Guillaume lui ordonne de dire à la belle que c'est lui qui a pris son destrier, et qu'aussitôt qu'il sera armé chevalier, il se présentera devant Orenge pour tuer Tiebaut:

ffUtt la prendrai à per et à moilUer, Si la ferai lever et baptisier." En même temps il lui envoyé un épervier en signe d'amitié. Aquilant retourne auprès d'Orable et fait sa commission. Lorsqu'elle entendît parler de Guillaume:

Menuement prist color à muer.

Ensuite elle lui envoyé un message poux lui dire que s'il la peut //conquester", elle se fera chrétienne pour lui ; en outre elle l'engage à être sur ses gardes, parce que les Sarrasins d' Orenge veulent le surprendre. Guillaume, très-joyeux de ce message , confie au porteur un //aunelet" pour la belle , et, dit-il,

//S'ele le velt chascun jor esgarder, Jà de m'amor ne porra consirrer." Cependant les Sarrasins attaquent les honames de Narbonne : Guillaume ayant, par amour pour Orable, jeté loin de lui la massue qui jetait l'épouvante parmi ses ennemis, est fait prisonnier par trahison. On veut l'emmener à Orenge et il ne s'y oppose pas,

Quar plus désirre à venir à Orenge, Yéoir la tor et les granz sales amples. Et dame Orable la demoiselle gente.

S'en Gloriete puet estre en la chambre. Celé prison ameroit tote Erance.

Heureusement ses frères le délivrent, non cependant sans regret de sa part. Les infidèles retournent à Orenge, et Clariaux fait à Orable le récit der prouesses de Guillaume. //X'en parlez plus, sire, dit la pucele; Par cel seiguor qui tôt le mont goveme ! Si m'a esprise l'amor du bel Guillelme, Por un i)etit que cre ne chié à terre."

Tiebaut ayant appris la défaite de ses gens, attaque furieusement Narbonne, dont il avait entrepris le siège; mais il est si bien reçu qu'il est obligé de demander une trêve d'un mois. Il eu profite pour aller visiter Orenge, et Hermengart envoyé un message à son fils Guillaume pour le prier de hâter son retour.

Lorsque Tiebaut arrive à Orenge, Clariaux lui fait part des menaces de Guillaume, mais l'émir n'en tient compte: il monte au palais.

Tiebauz esgarde le paies qui est gent:

Par artiment sont li entaillement, Ours et lions et porceaus ensement, Biches et dains et aigles plus de cent, Si est li ciel fet par enchantement, Soleil et lune et l'estoile luisant.

Clariaux le fet assoir sur nu banc

Tôt fet d'y voire, painturé à argent, Li pecol sont doré moult richement, A chascun ot un folet en estant, Harpent et notent, saillent menuement; Qui cels esgarde ne demande néant, Né jugléor, né autre enchantement.

Orable prévenue par son frère de la venue du prétendant, ne veut être qu'à Guillaume, mais Clariaux lui fait observei que l'émir est très-puissant: il lui propose en conséquence un expédient, et lui dit:

//Yenez à lui, si devenez sa mie:

Querrons respit qu'i ne vos preigne mie." Dist la pucele: //Dont seroie garie, Quar de Guillaume ne perdroié-je mie." Enfin Clariaux la fiance au roi Tiebaut, qui l'épouse //à la loi de la terre." Orable se lamente et pleure et envoyé un messager à Guillaume pour lui apprendre ce qui se passe. Cependant le banquet de noces a lieu , et Orable en profite poui bafouer son époux par ce qu'elle appelle //les geus d'Orenge.' Elles consistent en une série d'enchantements. D'abord c'est un cerf qui se détache des arcades et est aussitôt suivi

par uue meute de chiens et une troupe de chasseurs, qui mettent tout en émoi. Puis une procession de moines excitant autant de géans à battre de verges Tiebaut et ses compagnons. Puis les ours, les sangliers de l'arc qui prennent part à la fête en se ruant sur les convives; puis une inondation dans laquelle ils sont sur le point de se noyer. Enfin la pucelle fit cesser les enchantements: Tiebaut se coucha dans le lit nuptial, et elle passa dans le jardin. Le lendemain elle se présente devant lui en lui disant:

Tiebaut d'Arabe, or vos levez de ci,

Assez vos estes déportez tote nuit:

Au pucelaige a Guillaumes failli.

Maintes foiées l'avez requit anuit." Déçu par le charme,

Tiebauz cuidoit qu'ele voir li déist, et il reprit le chemin de jN^arbonne. Les assiégés font une sortie dans laquelle Beuves, l'un des trois plus jeunes fils d'Aimeri, est fait prisonnier. Mais ses frères sortent de nouveau de la ville, et Aimer réussit à enlever un fils de l'émir, qui est échangé contre Bueve et une bonne quantité de vivres, dont on commençait à avoir grandement besoin.

Cependant Aimeri et ses quatre fils arrivent à la cour de Charlemagne, où. ils sont bien accueillis, malgré la sauvage fierté dont Guillaume fait preuve en tuant un chevaKer qui veut lui montrer les usages de la cour.

Le même jour, après le repas, un champion breton se présente pour //mater" tous les Français qui oseront se mesurer avec lui. Guillaume, quoique n'ayant pas vingt ans accomplis, ne se laisse pas intimider par le hideux géant; il demande à combattre pour l'honneur français, et le tue. Alors l'empereur procède à armer chevaliers Guillaume et ses frères; à peine ont-ils reçu l'accolade, qu'arrive le messager d'Hermengart , qui leur apprend le siège de Narbonne. Bientôt, avec l'aide de l'empereur, ils se trouvent à la tête d'une armée et marchent sur jX^arbonne. Us trouvent la terre ravagée, et arrivent enfin en présence de l'ennemi. Le combat s'engage: Guillaume cherche Tiebaut:

//Et où est ore Thiebauz d'Esclavonie ,

Qui velt Nerbone avoir en seignorie?

Se ge le tieug en bataille fornie

Eneui li ert Orable clialengie,

Qui tant par a la char blanche et dongie!" Bientôt en effet les deux rivaux se rencontrent: après un combat acharné Tiebaut est à la merci de son vainqueur, mais les Sarrasins se jettent entre eux, font remonter leur chef, et fuyent avec lui vers la mer. Cependant l'émir parvient à rallier ses troupes, et il se jette de nouveau sur les chrétiens. Le carnage est terrible : Aimeri est fait prisonnier , les Français ont le dessous , lorsque les assiégés font une sortie. Aimeri est secouru et délivré, Bauduc et Aarofles, les meilleurs guerriers maures, sont tués, et Tiebaut et les siens refoulés de nouveau vers la mer, où ils s'embarquent eu toute hâte.

En ISTarbonois vinrent por gaaignier, Mes des paiens i lessent un millier.

Aimeri et ses fils font leur entrée triomphale dans la ville.

Deux mois après leur arrive la nouvelle que les pairs de Erance voulaient //boisier" le viel empereur en chassant son fils Louis du royaume, et que Charles implorait le secours des preux de Narbonne. Guillaume déclare tout de suite qu'il ira secourir son //seigneur droiturier."

n est superflu de démontrer que ce n'est là qu'une transition pour relier cette chanson à celle du Couronnetnent Looys qui est en tête de la collection que nous avons imprimée.

Jjes chansons de geste ont la prétention, que nous discuterons plus tard, d'être des poèmes historiques, de conserver et de reproduire la tradition populaire née presque en même temps que l'événement qu elle glorifie. Pour bien juger nos chansons il est donc indispensable d'intéroger l'histoire contemporaine sur le héros.

Nous possédons sur le règne de Louis-le-Debonnaire plusieurs écrits, tels que les Annales attribuées à Einhart, les Gestes de Louis par Thegan, les Annales Saxonnes, et surtout la clironique d'un auteur , connu , on ne sait trop pourquoi, sous le nom de l'Astronome Limousin (*). Celui-ci, auteur contemporain, dit lui-même //que ce qu'il rapporte avant le temps de l'Empereur Louis, il le tenait d'Ademar, moine très-noble et très-dévot, qui était contemporain de ce Louis et qui avait été nourri avec lui; mais il déclare que ce qui suit, il l'avait vu par lui-même, et l'avait appris lorsqu'il était à la cour" (*). L'espérance de trouver dans ces ouvrages beaucoup de détails sur notre héros est néanmoins déçue, parce qu'ils ne s'arrêtent en général que sur les résultats généraux des événements sans s'occuper beaucoup des personnages qui ont contribué à les accomplir.

Cependant ces ouvrages et la précieuse clironique de l'abbaye de Moissac nous permettront, à l'aide de quelques auteurs modernes, de dessiner rapidement la silhouette du Guillaume historique.

(») Tous dans le Tom. VI du Recueil des Historiens des Gaules de Dom Bouquet.

(*) L. C, préface, pag. VI.

— 2îJ —

Eu raunée 778 il naquît à Charlemagne uu fils, que son père fit baptiser du nom de Louis. C'est sur la tête de ce fils que l'empereur plaça, dès sa naissance, la couronne de l'Aquitaine. Dans le but d'assurer et d'organiser l'empire de cet enfant, il nomma dans le pays des comtes et des abbés, et conféra des bénéfices à plusieurs vassaux, tous originaires du Nord de la France, et qui étaient assez prudents et assez courageux pour rendre dangereuse toute rébellion, soit ouverte soit occulte. Il leur confia la garde du royaume, la défence des frontières et l'administration territoriale des bourgs royaux. H nomma comte de Bourges d'abord Humbert, puis Estourmi; à Poitiers, Aubouin; à Périgueux, Guibaud; à Clermont Itiers; au Puy', Boulle; à Toulouse, Orson; à Bordeaux, Séguin; à Albi, Aimes; à Limoges enfin Roard (*).

A l'âge de trois ans Louis fut couronné roi d'Aquitaine par le pape Adrien, et l'empereur l'envoya, dans son royaume sous la tutèle d'un certain Arnold ("^). Plus tard, l'empereur craignant que l'influence des mœurs étrangères ne corrompît le caractère franc du jeune prince, il fit conduire son fils auprès de lui, ne laissant en Aquitaine que les marquis nécessaires à la défense des frontières contre toute invasion étrangère.

Ceci se passa eu 785. Deux ans plus tard le duc de Toulouse Orson se laissa surprendre par un certain Gascon nommé Alori (^). L'Empereur punît sévèrement Alori et ôta

(') Astronomus, pag. 88: »Ordiiiavit autem per totam Aquitaniam Comités Abbatesque, necnon alios plurimos, quos Vassos vulgo vocant, ex gente Erancorum, quorum prudentiae et fortitudini nulla calliditate, nulla vi obviare fuerit tutum: eisque commisit euram regni, prout utile judicavit, finium tutamen, Tillarumque regiarum ruralem proTisiouem. Et Biturigae civitati primo Humbertum, paulo post Sturbium praefecit Comitem: porro Pictavis Abbonem, Petragoricis autem Widbodum, sed et Avernis Iterium, nec non Vallagiae Bullum, sed et Tholosae Chorsouem, Burdegalis Siguiuum, Albigensibus vero Haimonem, porro Lemovicis Eothgarium."

(*) Ibidem, pag. 89: «Praeponens illi bajulum Amoldum." (3) ))Dolo cujusdam Wasconis, Adelerici nomine," dit l'Astronome, pag. 89. Il était fils de ce duc Loup que Charlemagne avait

cil même temps à Orson son gouvernement, à cause de sou incurie. Il lui substitua un personnage que Tauteur nomme simplement Guillaume, qui par sa sagesse et son courage dompta les Gascons soulevés.

Guillaume en sa qualité de duc de Toulouse ou d'Aquitaine, car ces deux titres lui sont donnés indifleremment (*), avait une autorité supérieure dans tous les comtés qui composaient le royaume d'Aquitaine; il étendait même son autorité sur la Septimanie comme faisant partie de son duché d'Aquitaine (*).

Son caractère et ses vertus lui méritèrent la confiance de son souverain, qui Tlionora des premières charges de l'état. L'Astronome l'appelle premier porte-enseigne (^), ce qui probablement signifie qu'il avait le commandement en chef de l'armée ('*). Dans une charte de Louis-le-Debonnaire il est

expulsé de ses états; voyez Dom Vaissette, Histoire Géii. du Languedoc, Tom. I, pag. 444—445.

(') Dom Yaissette, Hist. Gêner, du Languedoc, Tom. I, pag. 702a, 757«.

(-) Ibidem, Tom. I. pag. 452.

(5) Pag. 92: «Willelmus primus signifer." Cf. Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom. I, pag. 735 suiv.

(*) Voyez M. Dozy, Recherches sur l'Histoire polit, et Httér. de l'Espagne au moyen âge, Tom. I, pag. 446.

M. Perz dans son édition de l'Astronome (Monumenta Genn. Hist. Tom. II, pag. 612), change le sens du passage que nous avons en vue en déplaçant la virgule. H lit : »Erat enim ibi Willelmus primus, signifer Hadhemarus." Cette leçon semble s'accorder avec un passage d'Ermoldus Nigellus (Lib I, vs. 272) que nous citerons plus tard.

Cependant voici xm passage d'un auteur du même siècle qui nous donne raison. Le biographe de Wala, chef des armées et premier ministre de Charlemagne, qui plus tard devint abbé de Oorbie, s'exprime ainsi (Pertz, 1. 1. pag. 537): hCum jam pater esset electus, quasi Christi signifer ad aciem contra immanissimos hostes primus

ubique processit ad campum et qui primum arma tulerat contra

Abitrices, gentem indomabilem, demum contra vitiorum portenta virtutem vexUla gloriosus praedicatnr."

Au reste, dans nos chansons ou lit, V, 3307 (Tom. I, pag. 302):

qualifié de //in aula genitoris nostri Cornes clarissimus" (*); et Fauteur contemporain de la vie de saint Benoît d'Aniane affirme qu'il était //Cornes in aula imperatoris prae cunctis clarior" (2).

Par sa position autant que par son grand courage il devint bientôt le bouclier de la France contre les invasions toujours renouvelées des Sarrasins d'Espagne.

Hesham ayant succédé en 788 à son père Abd-al-rahman I comme émir de Cordoue, forma bientôt le dessein d'attaquer les Chrétiens par tous les côtés. Il fit publier dans toute l'Espagne VAlgihad^ c'est à dire la guerre contre les ennemis de l'Alcoran. A cet appel les plus ardents Musulmans coururent aux armes: l'armée qui se forma, quoique montant à peine à cent mille hommes, fut divisée en deux corps, dont l'an marcha contre les Chrétiens des Asturies, et l'autre, commandé par le visir Abd-almalek, s'avança en Catalogne et se disposa à entrer de là en Erance. (^).

Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne faisait la guerre sur les bords du Danube, Louis d'Aquitaine était en Italie avec les meilleures troupes du Midi. Anx approches des Sarrasins, les habitans des plaines se réfugièrent: les ennemis se dirigèrent sur Narbonne où ils mirent le feu aux faubourgs, et puis se portèrent du côté de Carcassonne. Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs du pays. De toute part les Chrétiens en état de porter les armes accoururent se

Et bien doit Trance avoir en abandon, Séneschaus est, s'en a le goufanon.

C'est dans ce sens que Rollant se mettant à la tête d'une troupe d'écuyers, dit, dans la chanson d'Aspremont (Ed. Bekker, pag. 28(5),

Ge serai hui vostre goifanonier.

Ainsi l'on Ht dans le Eierabras, -vs. 3118:

Jeu seray l'estandart: ab me vos reliatz. Tan cum le bran mi dur, bon gueren vos auratz. (') Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom I, preuves: pag. 34è.

(-) Acta Sanctorum Februar. Tom. II, pag. Gl5ô.

(■>) M. Reinaud, Invasions des Sarrazius en Erance; pag. 98 — 103.

ranger sous sou étendard. Les deux armées en vinrent aux mains sur les bords de la rivière d'Orbieux, au lieu nommé Villedaigne, entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrêmement vive. Guillaume attaqua le premier les infidèles, qui soutinrent le choc avec beaucoup de valeur et repoussèrent les Français. Ceux-ci se défendirent pendant quelque temps, mais ils furent enfin taillés en pièces et leurs chefs obligés de prendre la fuite. Guillaume fut le seul qui tint ferme: quoiqu abandonné des comtes et de presque toutes ses troupes, il soutint tous les efforts des infidèles et abbatit à ses piés un de leurs chefs. Le duc fit dans cette occasion des prodiges de valeur; mais accablé par le nombre, et se trouvant presque seul au milieu des ennemis, il se retira heureusement avec ce qui lui restait de troupes, après avoir fait acheter bien chèrement aux Sarrasins le champ de bataille dont ils demeurèrent les maîtres (*)

De leur côté, les infidèles, qui avaient perdu un de leurs chefs, n'osèrent pas aller plus avant, et contents du riche butin qu'ils avaient fait, ils retournèrent en Espagne, où ils furent reçus comme en triomphe (*).

(') Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom. I, pag. 453.

(*) M. Reinaud, Les Invasions en Sarrazins, pag. 104. Voici la relation de la clironique de Moissac (Dom Bouquet, Recueil, Tom. V, pag. 74):

»Qui venientes Narbonam, suburbium ejus igné succederunt, multosque Christianos : ac praeda magna capta , ad urbem Carcassonam pergere voleutes, obviam eis exivit WiLhelmus, et alii comités Prancorum cum eo. Commiseruntque praelium super fluvium Oliveio, ingravatumque est praelium nimis, ceciditque maxima pars ia ipso die ex populo Christiano. Wilhelmus autem pugnavit fortiter in die illa. Videns vero quod sufferre eos non posset, quia socii ejus dimiserunt eum fugientes, divertit ab eis. Sarraceni vero, coUectis spoliis, reversi sunt in Spaniam."

Chron. brev. Sti Galli (Ibidem, pag. 360):

«Willihelams pugnavit contra Sarracenos ad Xarbona, et perdidit ibi multos homines , et occidit unum Regem ex ipsis cum multitudine Sarracenorum,"

Les mêmes paroles se lisent dans les Annales Einsidlenses , ad annum 793; apud Pertz, Monumenta Germ. Histor, Tom. Y, pag. 139ff.

Plus tard, eu 801, ce fut d'après l'avis du comte Guillaume que le roi Louis attaqua Barcelonne, ville extrêmement forte et par sa situation fort dangereuse pour la sûreté de la ÎVance,

Urbs Prancorum inhospita turmis,

Maurorum votis adsociata magis, comme dit le poète Ermoldus Nigellus (*).

L'armée fut divisée en trois corps , dont un fut commandé par le comte Guillaume, qui contribua le plus à la prise de la ville (2).

Yoilà à peu près tout ce que l'histoire contemporaine raconte des exploits du fameux comte Guillaume. On sait de reste par des autorités authentiques que le héros bâtit un monastère dans la partie la plus sauvage des environs de Lodève. Il paraît que dans les dernières années de sa vie sa piété l'engagea à se retirer de temps en temps dans le monastère d'Aniane , auprès de son ami l'abbé Benoît ; enfin il embrassa définitivement lui-même l'état monastique et entra en 806 dans son abbaye de Gellone, où il mourut, après avoir acquis un grand renom de sainteté, le 28 Mai

(') Lib, I, vs. 67; dans le Recueil de Dom Bouquet, Tom, VI, pag. 13.

(*) M. Reinaud, Invasions des Sarrazins, pag. 112 — 115, Dom Vaissette, Hist. Géu. du Languedoc, Tom. I, pag. 461 — é62.

Je ne m'arrête pas à la description du siège que nous fournit l'Astronome et surtout le poète Ermoldus NigeUus, parce que nos chansons ne font aucune mention de cette expédition, sur laquelle d'ailleurs mon ami M. Dozy ouvrira des vues toutes nouvelles dans le 2e volume de ses Recherches sur l'Hist polit, et Litt. de l'Espagne au moyen âge.

iViaintenant comparons l'histoire et la tradition poétique ; mais préalablement voyons s'il est possible de déterminer l'époque où la tradition a commencé à se propager.

Sans aucun doute la gloire du champion chrétien qui pacifia tout le Midi, qui fut un vrai boulevard de la foi et des institutions chrétiennes, fut de suite célébrée par ses compagnons d'armes et le peuple sauvé. La poésie, aussi bien que l'iiistoire, s'empare d'une action héroïque qui a frappé l'imagination populaire, au moment même oii cette action s'est offerte à l'admiration des compagnons même du héros. Cela est dans la uature des choses, l'histoire est là pour le constater. Le fameux Cid Campéador en offre un exemple frappant, puisque moins d'un demi siècle après sa mort il était déjà devenu le héros des chants populaires (*).

Mais il faut ensuite à la tradition du temps et le concours des circonstances pour grandir et s'étendre de manière à s'élever à des proportions assez colossales pour dominer, éclipser ou attirer à soi d'autres faits illustres. H paraît que dans le premier quart du neuvième siècle la tradition populaire des gestes du fameux comte ou duc de Toulouse n'avait pas encore acquis cette célébrité. Cependant Ermol-

(•) Dans la chronique latine d'AKonse VII de Castille, mort en 1157, écrite par un auteur quasi-contemporain, on lit: Ipse Rodericus, mio Cid semper vocatus.

De quo cantatv.r , quod ab hostibus haud superatur. Qui domuit Mauros, caet.

Voyez, M. Dozy, Recherches sur l'EList. poht. et Httér de l'Espagne au moyeu âge, Tom. I, pag. 605 — 606.

dus Nigellus, poète latiu qui, en 826, chanta les hauts faii du règne de Louis-le-Debonnaire , dans un poème élégiaqu en quatre chants ('), n'oublie pas le comte Guillaume qu< l'Astronome et le chroniqueur de l'abbaye de Moissac nomment à peine: il en parle même avec beaucoup de distinction.

Dans son premier livre, Ermoldus raconte avec beaucoup de détails le siège et la prise de Barcelonne par Tarmée de Louis, alors roi d'Aquitaine. Parmi les chefs francs il peint en premier lieu (Lib. I: vs. 137) ce

Dux — Tolosana — Wilhelmus ab urbe, qu'il intitule plus tard (vs. 172) //Wilhelmus cornes," ou simplement //Vilhelm" (vs. 273, 372, 489). Le comte de Toulouse, qui conseille l'entreprise (vs. 139 suiv.), est déjà ici le //cornes clarissimus." Le roi s' appuyé sur son épaule, comme plus tard, en 1555, Charles-Quint sur celle de son homonyme {^); il rend hommage à sou mérite, vs. 160,

//Dux bone, pro meritis semper habebis honos." Le poète lui donne le premier rang parmi ses pairs, vs. 272:

Urbis ad exitium congregat ille (Lud.) duces: Parte sua princeps Yilhelm tentoria figit,

Heripreth, Liuthard, Bigoque, sive Bero, Santio, Libulfus, Hilthibreth, atque Hisimbard,

Sive alii plures, quos recitare mora est. En parlant des Sarrasins il fait dire au comte, vs. 148 :

(') Muratori, qui le premier a publié le texte de ce poème, (Rerum Ital. Scriptores, Tom. II parte altéra) a cru qu' Ermoldus fut abbé d'Aniane; M. Pertz s'est rangé de son avis (Monum. Germ. Hist. Tom. II, pag. 464), mais Dom Bouquet a démontré que rien n'était moins prouvé (Recueil des Historiens de la Gaule, Tom. VI Préface, pag. III— IV).

Si réellement le poète eut été abbé du monastère oii Guillaume était si bien connu, il est probable qu'il aurait parlé plus amplement du saint moine qui avait été l'ami de son prédécesseur l'abbé St. Benoît.

O Lib. I, vs. 171:

humeris fortasse recumbens

VUhelmi comitis, liaec quoque dicta dabat.

"Gens

Quae mihi nota nimis, et sibi notus ego. Moenia, castra, locos, seu cetera saepe notavi." De ce dernier passage surtout résulte avec évidence que les exploits de Guillaume contre les Maures n'étaient pas inconnus au poète. Peut-être fait-il allusion à la terrible bataille de Tilledaigne, peut-être a-t-il en vue d'autres exploits du héros que la poésie populaire chantait déjà.

Ermoldus lui aussi raconte ce que la renommée lui a appris (Lib. I: vs. 65), la renommée qui remplit l'air en chantant les hautes gestes, Lib. JH: vs. 471:

Auras Fama replet tenues, gesta novella canens. Il le proclame au commencement de son premier livre, vs. 5: Caesaris armigeri conor describere gesta, Quae récitât merito mundus amore pio.

Ainsi, tout le monde déjà glorifiait les gestes du roi: ils étaient récités ou chantés partout. Mais ces faits guerriers du roi sont plutôt ceux de ses contes et marquis. On ne s'étonnera pas qu'ils fussent déjà célébrés par le peuple, à tel point que l'Astronome croit pouvoir se taire sur les exploits des paladins morts à Roncevaux parce que leurs noms étaient déjà vulgairement célébrés: quorum, quia vulgata sunt nomina, dicere supersedi (*).

Cependant Ermoldus ne s'arrête pas à tous les exploits particuliers, ce serait au delà de ces forces, Lib. I: vs. 15: Non ego gestorum per singula quaeque recurram: Nec fas, nec potis est, nec valet ingenium.

Paucaque de multis pagina nostra légat.

Du reste, tout n'est pas parvenu à sa coimaissance, Lib. I, vs. 61:

Culmina terrarum, vel quot castella peragrans

Subdidit imperiis, arma ferente Deo, Sunt mihi nota minus; vel si modo nota fuissent.

(') Dom Bouquet, Recueil des Hist. de la Gaule, Toin. YI, pag. 8S,

Non poterat stolidus cuncta notare stilus. Sed quae fama recens stupidas pervexit ad aures, Incipiam canere: caetera linquo catis.

Ainsi il n'entrait pas dans le cadre du poète de chanter tous les exploits des preux de Tempereur, il ne s'attache qu'aux plus récents. Que si rien ne nous indique explicitement qu' Ermoldus ait eu connaissance de poèmes populaires qui plaçaient le comte Guillaume au dessus de tous ses contemporains, non seulement rien ne prouve que ces poèmes n'existassent pas déjà dès la première moitié du neuvième siècle, mais le contraire semble même résulter du premier rang que ce poète lui assigne, et des allusions assez transparentes à d'autres prouesses connues et glorifiées.

Le poète latin révèle même sa connaissance de la poésie populaire par quelques traits qu'il a de commun avec certaines chansons de geste. Tel est, par exemple, le récit du couronnement de Louis, sur lequel nous aurons à revenir, n y en a un autre, extrêmement remarquable, et qui prouverait presque qu' Ermoldus a connu des chansons sur Guillaume. Dans son Livre I: vs. 171, comme nous l'avons déjà remarqué, il nous peint l'empereur.

humeris fortasse recumbens

Yilhelmi comitis.

Or, nous retrouvons ce même trait dans la chanson des Enfances Guillaume, et certes cette coïncidence ne peut pas être fortuite. Voici le passage du poème populaire : Yet s' en Guillaumes , li marchis Eierebrace , Nostre emperère le conduit à grant masse. Son braz li met desus la destre espaule Et si li dit , etc.

Un autre auteur , également contemporain , qui s'est occupé de notre héros , c'est le moine saint Ardon , disciple de saint Benoît , premier abbé d'Aniaue , qui écrivit la vie de son maître deux ou trois ans après la mort de celui-ci , c'est à dire en 823 ou 824 (»).

(') Yoyez Acta Sanctomra. Tcbruar. Tom. II ^ pag. 609ô.

Drus le sixième cliapitre de son récit il parle du duc Guillaume (*) , qu'il dit avoir vu et connu. C'est surtout de la fondation du monastère de Grellone dont il s'occupe : il ne donne point de détails sur la vie du héros dans le siècle. D Tappelle cependant le plus renommé des seigneurs de la cour impériale , //Guillelmus comes , qui in aula Imperatoris prae cunctis erat clarior.'" Il fait allusion à sa noble naissance : //nobilibus natalibus ortus ," et n'oublie pas les honneurs et le renom qu'il avait acquis : //summum, quem jam animo (Far. quem genuino) perceperat honorem." H croit bien faire , dit-il , en racontant les actes pieux de sa vie sainte : //Ratum puto , si de piis conversationis ejus actibus vel ( Far. pro) nescientibus pandam." (')

En combinant cette phrase avec les précédentes , on pourrait à la rigueur en déduire que c'est par antithèse aux récits de ses actes militaires on chevaleresques , à la gloire mondaine qu'il s'était acquise , que le saint moine veut mettre en relief ses vertus religieuses et sa gloire chrétienne ; on pourrait donc aussi en tirer la conséquence que dès le premier quart du neuvième siècle, douze ans après sa mort, on chantait dqà ses louanges. Mais ce n'est là qu'une supposition , sinon gratuite , du moins pas assez bien prouvée ; et en tout, cas , même en l'admeitant , on ne saurait pas grand' chose sur le sujet et la nature de ces chansons populaires.

Ce n'est que plus tard que les monuments parlent avec quelque détail des chansons populaires célébrant la gloire de notre héros.

En premier lieu nous avons à parler de la légende latine que les Bollandistes ont imprimée dans les Acta Sanctorum.

Selon Mabillon, l'auteur inconnu de cette vie de saint Guillaume aurait écrit avant le onzième siècle , voire même peu de temps après la mort du héros ('). M. Reinaud le

(•) Ibidem, pag. 6153. Plus tard nous transcrirons tout le chapitre. (*) Les variantes sont tirées du Vie Tome de Mai, pag. 8105. (3) Annales Benedictini, Tom. II, pag. 369. Cf. et Acta Sanctorum Ordinis Benedictini sec IV, parte prima.

fait aussi vivre vers le dixième siècle (*). M. Paulin Paris l'appelle //un témoin pour ainsi dire oculaire et certainement antérieur an Xle siècle" (^). Pauriel le fait tout aussi ancien. //Quant à la date de ce témoignage , dit-il (^) , c'est une question douteuse. Une seule chose est certaine ,

c'est que la biographie est antérieure au onzième

siècle ; elle est donc au moins du dixième."

Un auteur du dixième siècle, et qui donne tant et de si précieux détails, est un témoin d'un grand poids dans l'histoire de la tradition ; on ne s'étonnera donc pas qu'il ait toujours été victorieusement mis en avant. Malheureusement l'histoire inexorable récuse ce témoin comme représentant du dixième siècle.

La biographie du saint est suivie de la relation de ses miracles. Les Bollandistes admettent que ce récit est de la main même qui a décrit sa vie; or, cette relation des miracles parle de la visite de saint Pulcran au tombeau de Guillaume: le visiteur est déjà qualifié de l'épithète de saint. Comme celui-ci ne mourut qu'en l'année 1006 , l'ouvrage oii il est mentionné comme béatifié ne peut être antérieur aux premières années de l'onzième siècle (*).

En efiet , en comparant le récit des miracles et la biographie elle-même , l'on ne peut douter que ces deux écrits ne soient de la même main et ne facent qu'un seul opuscule. Eh bien , dans cette exposition des miracles on trouve un autre passage qui semble prouver à l'évidence que cet écrit est au moins des dernières années du onzième siècle. Dans le second chapitre (pag. 824a) on lit comment un chevalier , qui avait placé son fils sous la protection spéciale de saint Guillaume , veut le présenter à son patron devant sa tombe et son autel. //Eilium , dit-il , semper et nocte et die non

(') Invasions des Sarrazins en France, pag. ]07.

(*) Les Manuscrits françois, Tom. III, pag. 122. Voyez aussi l'Hist. littér. de la Trance, Tom. XXII, pag. 470 et 436.

(S) Histoire de la Poésie Provençale, Tom. II, pag. 408; voyez aussi pag. 309.

(*) Acta Sanctorum Maii, Tom. VI, pag. 809^.

cessavi eidem B. Willelmo commendare , et nuiic ad hoc veniebam eumque adducebam, ut possem illum sancto Patri praesentare ante suum tumulum, et ante murti altarer Or, on sait que ce né fut qu'en Tan 1076 qu'Ame évêque d'Oleron, légat du Pape Grégoire VII, consacra, le 13 Août , l'autel de saint Guillaume ; (') ainsi l'ouvrage qui le mentionne doit pour le moins être postérieur à cette année 1076 ; et nous verrons bientôt qu'il était réellement encore fort peu connu, du moins dans le Nord de la France, dans la première moitié du douzième siècle (2).

n est vrai qu'il est fort probable que l'auteur ait profité d'écrits plus anciens pour la confection de son œuvre , mais il serait dangereux d'en tirer quelque conclusion pour l'histoire de la tradition poétique.

Eh bien! dans cette biographie de saint Guillaume de la fin du onzième siècle , on trouve deux choses : le récit réputé véridique de sa vie monastique, et des allusions à sa vie mondaine. Yoici les passages qui ont rapport à ce dernier point.

//Quant à ses faits et gestes chevaleresques dans le monde , qui ont rapport à sa dignité terrestre et la chevalerie du siècle, quoiqu'ils soient illustres et dignes d'être racontés et répétés éternellement , nous avons, cependant pris la résolution de les taire , et de ne nous appliquer qu'à reproduire une partie de ses gestes spirituelles. Quelles sont toutefois les régions , quelles les provinces , les populations , les villes , qui ne proclament la puissance du duc Guillaume , les vertus de son ame , la force de sou corps , ses triomphes également glorieux par leur fréquence et par l'ardeur belliqueuse qu'il y déploya ? Quelle est la réunion de jeunes gens , l'assemblée de gens du peuple , surtout

(') Voyez les Acta Sanctorum Mail, Tom. YI, pag. SlOcr, et Dom Yaissette, Histoire Générale du Languedoc , Tom. II, pag. 233.

(*) M. Jules Courtet, dans un article de la Revue Archéologique de 1S52, auquel nous reviendrons plus tard, croit la légende postérieure au Xle siècle (pag. 33G, note 28). Il ne donne pas la raison de cette opinion, et il ne détermine pas la date qu'il lui assigne. II. 3 -

(riiommes de guerre et de nobles, quelle est la vigile de sainte fête, ou l'on n'entende pas chanter agréablement et en paroles modulées quelle fut sa prouesse et sa haute position , avec quelle gloire il servit l'empereur Charles , avec quelle valeur et quel glorieux succès il vainquit et chassa les infidèles, tout ce qu'il en souffrit, tout le mal qu'il leur rendit; enfin comment et combien de fois il les chassa honteusement de toutes les frontières de la France?

//Mais tout cela, et l'histoire entière et si abondante de sa vie, est encore aujourd'hui répandu dans le monde presque entier (*)."

D'ailleurs cette légende latine elle-même, en adoptant plusieurs traits de la tradition populaire, nous montre combien celle-ci avait de vogue. Le premier chapitre s'occupe de la vie du Saint dans le siècle, et de ses guerres contre les Sarrasins. D'après cette version saint Guillaume était né, au temps de Pépin, d'une illustre famille franque ("^). Son père était le comte Theodoric, sa mère s'appelait Aldane. Après avoir donné une éducation brillante et lettrée à leur fils, ils l'envoyèrent à la cour du roi Charles, qui avait succédé à son père. Il s'y distingua et gagna l'amitié du roi. Bientôt son nom devint célèbre , et la renommée ne parla que de la vaillance que Dieu lui avait accordée,

(') »Quae mundi fuerunt gesta, videlicet fortia, ad terrenam dignitatem atque ad secularem militiam pertinentia, quamvis inclita ac relatu digna in memoriâ aeternâ, nos tamen silentio praeterire decrevimus, gestis tantum spiritualibus ex parte recitandis calamum applicantes. Quae enim régna et quae provinciae, quae gentes, quae urbes, Willelmi Ducis potentiam non loquantur, virtutem animi, corporis vires, gloriosos belli studio et frequentia triumphos? Qui chori juvenum, qui conventus populorum, praecipue militum ac nobilium virorum, quae vigiliae Sanctorum, dulee non résonant, et modulatis vocibus décantant , qualis et quantus fuerit , quam gloriose sub Carolo glorioso militavit , quam fortirer quamque victoriose barbares domuit et expuguavit; quanta ab eis pertulit, quanta intulit; ac demum de cunctis regni Trancorum finibus crebo victos et refugas perturbavit et expulit? Haec enim omnia et multiplex vitae ejus historia adbuc ubique pêne terrarum notissima babetur." Prolog. § 2. ('-) »Dc praeclara Francorura progenie."

de la force et de la beauté de son corps, de ses vertus diverses. Il reçut enfin la charge de comte et fut mis à la tête du premier corps d'armée. Mais c'est surtout dans les conseils du roi qu'il déploya son activité: il devint le père de la patrie et le défenseur du royaume. Le roi , qui chercha surtout la gloire du Christ, le trouva toujours à ses côtés, toujours le même, soit dans la fortune, soit dans l'adversité.

En ce temps les Sarrasins passent les Pyrénées avec une armée formidable et se jettent sur l'empire chrétien: la victoire est pour eux, ils traînent après eux un grand butin et nombre de captifs: ils se rendent maîtres d'une grande partie du royaume. Le roi fait un appel aux armes, et d'un commun accord le comte Guillaume est choisi pour commander l'armée chrétienne. Il est nommé duc de toute l'Aquitaine, et devient le premier entre ses pairs et le second du roi.

//Bientôt il organise une forte armée, avec laquelle il entre en Septimauie, et traversant le Ehône, il met le siège devant Orange que les Arabes d'Espagne, sous les ordres de leur roi Thiebaut, avaient prise. Sans peine il en chasse les intrus, quoique plus tard il eut à souffirir beaucoup de mal pour cette ville et dans la place même, oii néanmoins la victoire lui resta. Après avoir pris la ville, du consentement de tous il la retient pour soi, et en fait^la capitale de ses propriétés. Depuis cette ville devint fameuse par le monde entier par la gloire de ce grand duc. Tout ce qu'il fit plus tard, combien de batailles il livra aux infidèles, comment avec l'aide divin il sauva par son épée le peuple de Dieu et agrandit le royaume chrétien, d'après ce qui a été dit plus haut, cela n'a pas besoin d'être couché par écrit, et cela n'entre pas dans le but de cet ouvrage. Il suffit qu'après bien d'opiniâtres combats il défit entièrement les Sarrasins et mit l'effroi dans le cœur des tirans" (•).

(') »In diebus illis Saraceni pariter conglobati magnum valde et inopinabilem producunt exercitum: montes Pyrenaenos transeunt, et nna omnes conspiratione ad bas partes Aquitaniae, ProYinciae ac Septimaaiae properant, confinia scilicet Christianomm, E.eguuin ir-

Evidemment la légende a non seulement emprunté à la tradition populaire, mais elle renvoie même aux chansons épiques. Nous retrouvons ici une allusion palpable à la brandie des Evfances (hiillaiime , et à celle de la Prise d'Orange. Le moine de Gellone suppose la ville d'Orange prise par un émir du nom de Thiebaut; il la fait assiéger et pendre par Guillaume. //Tous ces faits , observe Pauriel (*) ,

rumpunt Caroli, dant infinitas de Christianis strages; victores existunt, spolia diripiunt, captosque ducunt strictis funibus captivos, praeoccupant totam longe lateque terram, quasi jure perpetuo pos-

sidenduin Omnes [régis principes et consiliarii] per Dei provi-

dentiam in unam concordant sententiam , ut scilicet cornes Willelmus , armis inclitus, bello victoriosus , militiae Gallicanae studiis gloriosus... eligatur, et ipse cum suis legionibus coutra barbaros concite dirigatur, Adjudicatur etiam conclamante exercitu, ut iotius Aquitaniae, quo-

niam dignus est, investiatur Ducatu Ergo fit inter Principes

primus, ipse secundus a Rege, suscipit legationem, nec laborem récusât, mittitur contra barbaros.

»Itaque Willelmus Dux procedit, fortem et electum producit

exercitum, itaque Septimaniam ingressus, transito quoque Rhodano, ad urbem concitus Arausicam agmina disponit et castra (quam illi Hispani- cum suo Theobaldo jampridem occupaverant) , ipsam facile ac brevi caesis atque fugatis eripit invasoribus, licet postea et in ea et pro ea multos et longos ab hostibus labores pertulerit, semperque praevaluerit decertando. Erepta autem urbe, placet omnibus ut sibi eam detineat, faciatque piimam suae proprietatis sedem: unde et civitas illa ad tanti ducis gloriam, famosissima multumque celebris magnique nominis, per totum hodieque mundum commémorât ur. Quid vero post haec egerit, quot et quanta cum barbaris transmarinis et Agarenis vicinis coramiserit proelia ; quomodo gladio suo cum auxilio divino populum Dei salvavit, et Christianum dilatavit imperium ; ut superius est dictum , nec scripto hoc indiget , nec praesentis

est propositi Licet multo tempore multaque pertinacia valde

diuque decertatum sit, tamen tandem virtute Altissimi cum virtute belli ita Saracenos perdomuit et perturbavit tyrannos," Acta Sanctorum 1. 1. pag. 812.

(') Hist. de la Poésie Provenç. Tora. II, pag. 408.

Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom. I, pag. 446, en dit: »Ce récit, dont l'auteur, d'ailleurs respectable, ne vivait que plus de deux cents ans après, paraît presqu' entièrement fabuleux."

C'est aussi l'opinion de Dom Bouquet, Recueil des Hist. de la Gaule, Tom. Y, pa?. 471, note b.

iuconnus aux liistoriens, sont louguemeut développés dans le roman de Guillaume au court-nez."

Du reste s'il y a conformité avec nos cliansons, il y a des divergences non moins notables. Fauriel y a vu trop de conformité lorsqu'il prétend que le légendaire //supjx)se tout le midi de la Gaule, la Provence et la Septimanie, occupés par les Arabes, sous le commandement d'un émir, assez étrangement nommé Thibaut'^ (*). Cette occupation, nécessairement antérieure à la nouvelle invasion, ne résulte pas nécessairement des paroles du biographe, qui ici semble au contraire suivre la tradition liistorique et non les récits épiques tels que nous les connaissons aujourd'hui. H connaît, confusément peut-être, comme nous le verrons plus tard, plusieurs branches de la chanson de geste, il fait allusion à plusieurs victoires diverses ; s'il ne parle pas explicitement de la fameuse bataille d'Aleschans , on ne j>eut méconnaître l'allusion qu'il y fait en disant que le vainqueur d'Orange //postea et in ea et pro ea multos et longos ah hostibus labores pertulerit," et surtout par ces mots //gladio suo cum auxilio divino populum Dei salvavit," — néanmoins on s'apperçoit bien vite dans son récit- d'un manque d'opinion arrêtée, d'unité de conviction: il est ballotté entre la tradition historique et la poésie , qui de son temps déjà avait confondu et amalgamé plusieurs traditions originairement étrangères l'une à l'autre.

Il ne faut pas s'étonner de ce dualisme, de cette combinaison de deux éléments si divers dans un récit qui se donne pour véridique. L'histoire nous offre plusieurs exemples de ces récits moitié vrais , moitié imaginaires , où la vérité nue et la tradition déjà ornée, développée outre mesure, se donnent la main. La raison de ce phénomène, M. Dozy la donne en ces termes (^) : //On conçoit que le héros de l'histoire ne fait pas place d'une manière brusque et absolue au

(') Hist. de la Poésie Provenç. 1. c.

(*) Recherches sur l'Histoire polit, et littér. de l'Espagne a moyen âge, Tom. 1, pag. i37— 438.

héros de la tradition; une telle transition est toujours plus ou moins lente, est toujours graduelle. Il y a d'abord une époque où un prosateur croit en savoir assez sur un personnage qui est devenu le héros de la poésie populaire, pour pouvoir écrire son histoire, son histoire véritable; il le fera avec toute candeur, avec la ferme volonté de dire la vérité, de s'en tenir aux faits et de rejeter les fables des chanteurs populaires. Mais on écrivait fort peu du temps du héros; l'historien, dans la plupart des cas, devra s'en rapporter à la tradition, souvent véridique encore, mais quelquefois altérée; ce ne sont pas les chants populaires qui se mêlent à ses récits; contre eux il se tient sur ses gardes; ce sont plutôt les traditions déjà moins exactes, déjà décolorées, pâles, incomplètes, fausses même, qui s'y glissent imperceptiblement; l'historien ne s'en doute pas; il croit toujours écrire de l'histoire; à son inçu, il ne l'écrit plus."

Dans la première moitié du siècle suivant un nouveau témoin vient déposer en faveur de l'extension de la tradition poétique.

Orderic Vital, moine de l'abbaye de Saiut-Evroul en Normandie, né en 1075 et mort probablement peu après l'année 1141, puisqu'il a conduit son Histoire Ecclésiastique jusqu'à cette époque, nous raconte dans son sixième livre (*) un fait qui vient corroborer le récit du légendaire.

Ayant raconté qu'eu 1066 Guillaume de Normandie conquit l'Angleterre et fut couronné roi , il ajoute qu'un de ses barons, qui aimait les pompes mondaines, avait dans sa chapelle un clerc , du nom de Gérold , qui avait la coutume de proposer aux nobles barons, pour amender leur vie, l'exemple des anciens. Il utilisait pour ses admonitions l'ancien Testament et les gestes plus modernes des Chrétiens, où il colligeait les hauts faits des saints chevaliers pour que ses auditeurs les imitassent. Il racontait entre

(') Apûd Duchesne, Historiae Normanuorum Scriptores , pag. 598.

Page 1