‹ Guillaume d'Orange. Chansons de geste des 11e et 12e siècles, publiées pour la première fois ... Par m. W.J.A. JonckbloetChapitre 2 sur 6 · VJ · texte numérisé non relu

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autres avec beaucoup de channe Tliistoire du preux Guillaume, qui après une longue carrière chevaleresque se retira du monde et devint un chevalier de Dieu (*).

Dans ce quil vient de raconter du chapelain Gérold, le clironiqueur saisit l'occasion d'insérer dans son histoire un abr^é de la vie du saint héros. H s'est ser\a pour ce récit non des chants des jongleurs qui cliantaieut pour le peuple, mais de la relation authentique des moines de G^llone (^) qu'un heureux hasard lui avait permis de transcrire. La légende latine était à peine connue en Normandie, mais la cantilène des jongleurs l'était d'autant plus.

Notons en passant que ceci est écrit avant l'année 1135 , dans laquelle Orderic composait déjà le neuvième livre de l'ouvrage (^).

Maintenant qu'est-ce que le chapelain Gérold récitait en

(*) «Guillehnus... clientes suos et faut ores sublimavit Ex his

Hugo Abrincatensis , Ricardi cognomine, Goz filius, mter ceteros

magnâtes effolsit Hic nimirum amator secidi seculariumque pom-

parum fuit, quas maximam beatitudinum putabat esse portionem hu-

manaruîn Cum eodem consule commorabantur viri honorabiles

clerici et milites In Capella ejus serviebat Abrincatensis Cleri-

CU3, nomine Geroldus. Hic... viros cnriales quoscumque poterat, ad emendationem vitae propositis antecessorum exemplis invitibat. Prae. cipais Barouibus et modestis militibus, puerisque nobilibns salutares monitus promebat, et de veteri Testamento, uovisque Christianorum gestis imitanda sanctorum militnm tirocinia ubertim coacervabat. Lucolenter enim enarrabat conflictus Demetrii et Georgii, Theodori et Sébastian!, Mauricii ducis Thebaeae legionis et Eustachii praecelsi magistri militum cum sociis suis, qui per martyrium coronari meraerant in coelis. Addebat etiam de sancto athleta Guillelmo, qui post longam militiam abrenunciavit seculo , et sub monachili régula gloriose militavit Domino."

(*) »Nunc quia de S. Guillelmo nobis incidit mentio, libet vitam ejus breviter hic insérera. Novi quod ipsa raro invenitur in bac provincia, et nonnuUis placebit de taU viro relatio veridica.... Yulgo canitur a joculatoribus de iUo cantilena, sed jure praeferenda est relatio authentica, quae a studiosis lectoribus reverenter lecta est in commun! Fratrum audientia."

(S) Biographie Universelle, Tom. XXXII, pas. 55; article de M. Welss.

1066 à son auditoire? Evidemment la vie sainte de Guillaume dans son monastère de Gellone y entrait pour beaucoup; mais pour intéresser les barons et les jeunes nobles, accoutumés à s'enflammer par les mâles accents de la chanson de Roland, il ne suffisait pas de leur proposer la partie monacale des gestes de Guillaume, il fallait nécessairement commencer par les entretenir de cette //longue milice" qui l'avait rendu fameux; et où pouvait-il l'avoir apprise sinon dans //la cantilène" des jongleurs?

Du reste, il voulait leur prêcher une autre morale que celle de leur patron, cet //amant des pompes mondaines," or, il n'est pas douteux que parmi ces pompes mondaines il faille compter les chants des jongleurs, puisque le chapelain a recours à des récits plus dévots, qu'il choisissait probablement justement pour servir d'antidote aux exemples mondains que la poésie leur proposait.

n est donc constaté que déjà pendant le onzième siècle les chansons épiques sur Guillaume d'Orange étaient trèspopulaires parmi toutes les classes de la société, mais encore qu'elles s'étaient répandues jusque dans le nord de la Trance et même en Angleterre.

Quant au sujet de ces chansons, le légendaire du monastère de Gellone nous en indique les principaux traits, et nous fait même entrevoir comment la tradition poétique s'est éloignée de l'histoire par l'adoption d'autres légendes , se rapportant à d'autres héros et probablement à d'autres époques. C'est ce qui d'ailleurs nous reste à prouver.

ijomparons donc Thistoire et la tradition populaire et poétique, voyons si réellement les chansons qui célèbrent la gloire du héros du Midi ont un fond historique.

H va sans dire que la tradition ne s'est pas arrêtée ù tous les événements historiques, puisque tous n'avaient pas le caractère de grandeur poétique qui seul impressionne tout un peuple. Ainsi, par exemple, elle a complètement laissé tomber la vraie installation de Guillaume comme duc d'Aquitaine après le renvoi d'Orson: c'était un événement purement administratif. Lorsque plus tard il fallait s'expliquer la haute position du héros, cet événement était complètement tombé dans l'oubli, et l'imagination populaire se créa une raison bien autrement attrayante.

La trahison d'Alori avait bien frappé l'imagination des populations, mais elle l'a détachée de l'histoire de Guillaume. Son nom revient cependant dans d'autres chansons, celle d'Ogier par exemple, mais on voit par là même combien cette tradition a été altérée.

En étudiant notre sujet nous verrons que si la tradition n'a pas conservé le souvenir de tous les événements de la vie du héros, elle en a célébré les plus saillants. D'autre part nous verrons qu'elle s'est assimilée des faits sur lesquels son histoire se tait ou avec lesquels elle est en con- Iradiction ouverte. jN'otre tâche sera donc en premier lieu de rechercher le lien entre les faits historiques du duc Guillaume et les exploits de la tradition; ensuite, lorsque celle-ci nous offrira des scènes que l'histoire contemporaine ne lui attribue pas, nous chercherons si d'autres faits historiques ont eu quelque influence sur la tradition primitive ;

nous en rechercherons les causes et nous tâcherons de débrouiller la date de ces fusions.

Afin de mettre de Tordre et de la clarté dans notre discussion, nous nous occuperons successivement des différentes branches de notre cycle, en commençant par celle qui semble la plus ancienne.

Parmi les faits historiques parvenus à notre connaissance , il y en a un qui de prime abord offre sur certains points une ressemblance indubitable avec une des chansons de notre collection. Le fait historique , c'est la bataille de Villedaigne ou d'Orbieux : la chanson est celle qui a pour titre La Bataille cP Alesclmns.

//Les actions de valeur que fît Guillaume durant la bataille d'Orbieux ont donné sans doute l'origine aux fables de nos vieux romanciers au sujet de ce duc, de même que l'affaire de Roncevaux au roman du fameux Rolland."

Telle est l'opinion des auteurs de la profonde Histoire Générale du Languedoc (*), telle est la conviction de M. Reinaud (^); et réellement on ne saurait douter que la terreur qu'éprouvèrent les populations du Midi sans défence lors de l'invasion de l'émir de Cordoue , ne les ait fortement impressionnées , au point que leur imagination dut être profondément frappée par le courage du héros qui presque seul arrêta leur armée et les contraignit à repasser les monts. La description animée de chroniqueurs généralement secs et arrides, reflète assez bien cette disposition des esprits. Le fait éminemment épique dut nécessairement donner lieu aux descriptions poétiques, aux traditions populaires, aux chants épiques.

Reste à savoir si la chanson de la bataille d'Aleschans est la dernière expression, l'echo lointain de ces impressions; et pour la solution de cette question il faut étudier en premier lieu les traits correspondants, ensuite les points de différence des deux relations.

(') Tom. I, pag. 454.

(2) Invasions des Sarrazins en France, pag. 107.

La chanson telle que nous la possédons encore aujourd'hui , mais dégagée de l'introduction explicative que les. jongleurs postérieurs ont cru devoir y ajouter (*), la chanson ellemême nous montre par son début que le souvenir de la bataille quelle glorifie était profondément gravé dans l'esprit des peuples,

A icel jor que la dolors fu grans, Et la bataille orrible en Aleschans, I.i cuens Guillaumes i soffri grant ahan. /rEn ce jour de douleur et d'anxiété extrême, lorsque la terrible bataille fut livrée en Aleschans, le comte Guillaume y soufi'rit une grande peine." Cette journée, cette horrible bataille était encore tellement présente à l'esprit que le jongleur n'a qu'à la nommer pour reviveir tous les souvenirs et éveiller la sympathie de son auditoire.

Ensuite le caractère du poème est tel qu'il porte en soi la trace des vives émotions contemporaines; car c'est surtout par rapport à cette chanson que Eauriel a dit avec vérité : //îsulle autre épopée Karlovingienne n'est si fortement empreinte que celle-ci d'un certain sentiment d'inquiétude et d'effroi, que l'on pourrait prendre pour une tradition, pour un reflet des émotions contemporaines, excitées par cette terrible lutte de deux siècles entre le midi de la Gaule et les Arabes andalousiens" (2).

Les Sarrasins ont déjà remporté une victoire, ils ont défait un corps de troupes, fait bien des prisonniers, enlevé un énorme butin. Guillaume, averti par un fugitif, vole à leur rencontre, mais délaissé des siens, qui sont tués ou faits prisonniers, après avoir seul soutenu le combat et fait des prodiges de valeur, il est obligé de chercher son salut dans la fuite.

(*) C'est ainsi qu'elle se trouTe dans le manuscrit de l'Arsenal, Belles Lettres françaises. No. 185, et dans celui de la bibliothèque de Saint-Marc à Venise, voyez M. Ad. KeUer, E.omvart, pag. 29.

Wolfram von Eschenbach n'a pas encore connu l'introduction du Serment de Vivien, puisqu'il a du en composer une nouvelle pour sou imitation qui parut vers 1217.

(-') Histoire de la Poésie Proveuç., ïom. III, pag. G6.

Voilà pour la conformité de l'histoire et de la tradition dans leurs traits généraux; à côté de cette similitude de faits il y a d'autre part une différence notable.

L'histoire nous montre la France délivrée du joug des infidèles: la chanson de geste suppose leur domination toujours établie sur le Midi; l'histoire parle d'une bataille près de rOrbieux: la poésie populaire chante la fameuse journée dans l'Aliscamp d'Arles.

Les deux faits s'expKquent par la nature de toute tradition, qui rapproche facilement des faits et des situations analogues, les fo.ud et amalgame et en combine les traits les plus saillants.

Or , quand à la première observation , nous savons que //h grand nom de Cha'rlemagne avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même ceux de son aïeu" Charles- jMartel et de son père Pépin. Plusieurs auteurs d( romans de chevalerie [mieux vaudrait dire: la tradition populaire], et après eux la plupart des chroniqueurs, mireni sur le- compte de ce prince les événements les plus importans qui l'avaient précédé ou suivi. C'est ainsi que la prétendue chronique de l'archevêque Turpiu place sous le règn( de Charlemagne l'ensemble des invasions sarrasines er France à partir de Charles-Martel jusqu'au dixième siècle.... n en est à peu près de même du roman de Philomène, qui suppose sous Charlemagne les Sarrasins maîtres de tout le midi de la France, à peu près comme ils l'avaient été ur moment sous Charles-Martel, et qui fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée longtemps avant lui (*)."

Pour expliquer ce fait, auquel se rattache esseutiellemeni le second, il faudra examiner si réellement l'histoire nous ofl're des événements antérieurs plus ou moins conformes à ceux de notre chanson.

Dès l'année 721 les Arabes d'Espagne, qui depuis onze

(*) M. Reiuaud, Invasions des Sarrazins, pag. XX VIII— XXIX; voyez aussi pag. 107.

ms s'étaient rendus les maîtres de cette contrée, menacèrent de ruine le royaume de France. Une armée formidable commandée par Alsamah prit et saccagea Narbonne, et le liî se porta sur Toulouse , alors la capitale de l'Aquitaine. Eudes , duc d'Aquitaine , vola au secours de sa capitale ; telle était la multitude des Chrétiens sous ses ordres, quau rapport des auteurs arabes, la poussière soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. La lutte entre les deux armées fut terrible, et le succès longtemps incertain; mais le chef arabe ayant été tué, les Sarrasins furent défaits, et sous le commandement d'Abd-alrahman regagnèrent tant bien que mal l'Espagne, en gardant Narbonue.

Trois ans plus tard, en 724, une nouvelle invasion leur livra Carcassonne etXîmes, et bientôt, comme dit un auteur arabe, le vent de l'Islamisme commença à souffler de tous les côtés contre les Chrétiens : tout le midi de la France fut en proie aux plus horribles dévastations (^).

En 730 le gouvernement d'Espagne fut déféré à Abdalrahman (le Desramé de la chanson), le-même qui, après la défaite de Toulouse , avait ramené l'armée musulmane. Impatient de venger les échecs essuyés les années précédentes par les armes musulmanes eu France; il voulait subjuguer cette contrée tout entière. Ayant agrandi ses forces par les guerriers qui lui arrivèrent continuellement de l'Afrique et de l'Arabie, après des préparatifs qui durèrent deux années, il réunit une armée formidable, avec laquelle il entra en France, ravageant tout sur son passage.

A peu près à la même époque (-) les troupes sarrasines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles, qui opposa une vive résistance. L'histoire parle d'un sanglant combat qui fut livré sur les bords du Khône, et où un grand nombre de Chrétiens perdirent la vie. Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône, les autres furent

(') V^oyez pour les détails M. Reinaud, 1. c. pag 20 — 32.

(*) Dumoins d'après Roderic Ximenès , archevêque de Tolède , qui écrivait dans le treizième siècle , principalement d'après les auteurs arabes .

recueillis respectueusement et enterrés dans TAliscamp (FAleschans) nom de Tantique cimetière d'Arles, où encore au treizième siècle les fidèles alaient visiter dévotement leurs tombeaux {*).

Les témoignages chrétiens contemporains sur cette sanglante bataille nous font défaut; il n'y a que les historiens arabes qui en parlent (^); mais l'auteur de la chronique de Turpin connaissait vaguement la tradition, puisqu'il affirme que les tombeaux de l'Aliscamp recouvraient les restes des héros de Roncevaux; ce qui prouve d'ailleurs que vers la fin du onzième siècle les souvenirs de cet événement étaient fort embrouillés et la tradition fortement altérée. Et rien n'est moins étonnant; car presqu'en même temps les Chrétiens essuyèrent sur la Dordogne une nouvelle défaite, qui fut suivie bientôt après par une troizième bataille bien autrement renommée , celle de Poitiers , qui mit toute la Chrétienté en émoi.

Abd-alrahman s' étant avancé toujours, brûlant tout sur son passage, prit Bordeaux. En vain le duc d'Aquitaine essaya-t-il d'arrêter les Sarrasins au passage de la Dordogne ; il fut battu, et le nombre des Chrétiens tués fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de Beja, Dieu seul put s'en faire une idée.

L'histoire a gardé le souvenir de ce second échec, qui obscurcit le premier parce qu'il se trouve en quelque sorte lié à la glorieuse victoire qui le suivit; mais l'imagination populaire s'en tenant à la première impression qui dut être bien vive, et qui resta vivante sous l'influence de circonstances heureuses , et aussi probablement parce que les attaques des Sarrasins sur Arles se renouvelèrent plusieurs fois (5); —

(') M. Reinaud, 1. c. pag. 38 — 39; comparez Dora Yaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom. L, pag. 402.

(*) M. Reinaud, 1. c. pag. 39—40.

{') En 734 le gouverneur sarrasin de Narbonne, Youssouf, passe le Rhône avec des forces considérables, et s'empare, sans coup férir, d'Arles. Voyez M. Reinaud, 1. c. pag. 54 et les auteurs cités à la note 2 , auxquels on peut ajouter Dom Bouquet , Recueil des Hist. de

l'imagination populaire vengea le désastre d'Arles de l'oubli des chroniqueurs, et si elle s'occupa de la seconde défaite, ce ne fut probablement que pour ajouter quelques traits au tableau déjà esquissé.

Le duc d'Aquitaine cependant n'étant plus en état de tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, qui marcha à la rencontre des ennemis et les joignit sur les bords de la Loire, où les deux armées se préparèrent aussitôt au combat qui devait décider de la destinée de toute la France (*).

//Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence," dit un auteur qui a parfaitement saisi et rendu l'impression de l'ensemble des invasions des ennemis de la foi et de la civilisation chrétienne {^). //Pour les Chrétiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les Musulmans, outre l'intime persuasion oiî ils étaient qu'ils défendaient la cause même de Dieu , ils avaient à conserver le riche butin dont ils s'étaient emparés ; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur assurer une retraite honorable."

La bataille fut terrible: le combat dura tout le jour, et la nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain l'action recommença, mais Abd-alrahman ayant été tué, la victoire se déclara en faveur de Charles.

Les Sarrasins décampèrent à la faveur de la nuit, et le vainqueur se contenta de piller leur camp, et après avoir partagé les dépouilles entre ses soldats, repassa la Loire.

Paul Diacre affirme que ce fut le duc d'Aquitaine qui , en arrivant inopinément avec un fort détachement sur le champ de bataille , décida la victoire ; mais Dom Vaissette présume que probablement cet auteur s'est trompé en confondant les batailles de Toulouse de 721 et celle de Portiers {^).

la Gaule, Tom II, pag. 656, ponr l'année 737. En 840 les Maures dévastèrent encore une fois les environs d'Arles, M. Reinaud, 1. c. pag. 138; de même en 848 (pag. 141) et de nouveau en 869 (pag. 151),

(') Dom Yaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom. I, pag. 398.

(-) M. Reinaud, Invasions des Sarrazius, pag. 43.

(:■) Histoire Génér. du Languedoc, Tom I, pag. 398 et 697b.

La Trance haletante sortit victorieuse de cette formidable épreuve; cette bataille décida du sort de l'Europe entière. Dès ce moment ce fut là la persuasion du peuple et de ses historiens, comme le prouve indubitablement la grande place que cet événement n'a pas cessé d'occuper dans la mémoire des hommes.

Nul doute que l'impression terrible de ces événements ne se traduisit en chants populaires ou en poétiques traditions; mais aussi il n'y a aucun danger à admettre que les souvenirs de ces batailles qui se pressèrent s'entremêlèrent d'assez bonne heure : le récit de Paul Diacre semble nous en fournir une preuve qui remonte jusqu'au huitième siècle même (*).

Avant d'aller plus loin une observation générale vient naturellement se placer ici.

Il existe, dans les nations aussi bien que dans les individus, une tendance à comparer le présent au passé, à se rappeler les faits antérieurs lorsqu'ils présentent une conformité quelconque avec ce qui se passe actuellement sous les yeux, et à raviver ces souvenirs, soit parce qu'ils contiennent d'utiles leçons , soit parce que l'esprit qui les anime correspond avec les idées du jour. Presque toujours en même temps les poésies de ce passé revivent avec plus d'éclat, comme de lointains échos; elles n'ont besoin que d'un léger retouchement pour faire de nouveau battre les cœurs, et se mariant aux faits nouveaux elles produisent de nouvelles traditions. L'histoire en fournit des preuves éclatantes à plusieurs reprises, et l'époque que nous étudions pas les moins convaincantes.

Pour l'histoire littéraire de l'Allemagne, M. Gervinus à prouvé à plusieurs reprises cette vérité (^); il en a été de même en Prance. A propos de la chanson de Eoncevaux, p. e., M. Paulin Paris a rendu fort probable la fusion de chansons plus anciennes avec les traditions sur la défaite

(4) Il vécut de 740 à 790.

(*) Voyez son admirable livre Geschichte der Deutschen natioual Litteratur, Th. 1.

de Charleinague ('). Il a fort judicieusement observé une frappante analogie avec les traditions poétiques du règne de Charlemagne dans le caractère des événements connus du règne de Dagobert I. Il nous montre l'armée de ce roi conduite par douze chefs, tous nommés, défaite par trahison dans les Pyrénées ; et il trouve dans ce récit le prototype des douze pairs tués à Roncevaux et sur lesquels , dit-il , l'histoire se tait complètement P). //Il y a donc lieu, poursuit-il, de conjecturer que ce désastre a pu fournir le sujet d'une ancienne chanson française ou tudesque, et que le langage en ayant vieilli ou s' étant perdu, les poètes du siècle suivant en auront cousu des fragments à la trame d'une chanson nouvelle, de façon à réunir, dans le même récit, la mort de Eoland et celle des douze ducs de Dagobert."

Ce sont là, d'après le savant auteur lui-même , //desimpies conjectures;" mais dont rien n'infirme la probabilité: surtout parce que nous croyons réellement fournir un autre exemple d'une semblabe confusion chronologique, née de la réunion de deux gestes en une seule.

En 793 la situation du midi de la France présentait de fortes analogies avec celle de soixante ans auparavant. Le maître de l'empire, nommé Charles, comme son aïeul, guerroyait comme celui-ci en Allemagne; une armée formidable se jeta sur l'Aquitaine, et une opiniâtre bataille fut livrée, 0x1 un dilb d'Aquitaine fit des prouesses admirables: son armée fut défaite, mais les Arabes se retirèrent. L'imagination frappée par les terribles événements contemporains, dut reprendre en sous-œuvre les chants déjà populaires, la tradition poétique sur la défaite sur les bords de la Dordogne ou les rives du Rhône près d'Arles, deux faiîe d'ar-

(') Hist. Littér de la France, Tom. XXIT, pag. 731—733. (-) Cependant on lit dans le poème historique du poète saxon (apud Leibnitz, Rerum Brunsvic. Scriptores, Tom. I, pag. 12S) :

Namque Palatini quidam cecidere ministri. Et nous avons vu que déjà l'Astronome dit que de son temps leurs noms étaient généralement célébrés.

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