DÉBRIS DD SYSTÈME PHILOSOPHIQUE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX
. Le Traité de l' Origine de Prime et 1 es Quarante-deux Fragments inédits.— IL* liais en Orient et en Occident sur l'origine de l’âme : le Iradueiani^me matéficl, le génératianisine, le ciéatiani>m** primitif et simultané, le rréatiariisme successif. — Odon de Cambrai et Guillaume de Champeaux. — II. La nature de Pâme. — Le simplicisme de Guillaume de Champeaux : identité réelle de la substance et des facultés. — III. L'animisme et le vitalisme. — L'essence de la personnalité humaine.
Le réalisme! tel est le centre du système philosophique de Guillaume de Champeaux.
Cependant , quoique la question des univefsaux ait à peu près absorbé tous les regards et tous les efforts en philosophie, Guillaume de Champeaux composa des écrits nombreux et variés *. Sa position à Paris et sa renommée dans toute l'Europe studieuse devaient, en effet, lui attirer, de la part des esprits que tourmentaient le désir de savoir, une foule de questions auxquelles sa science et sa bonté ne pouvaient éviter de répondre. De tous ces écrits philosophiques il ne nous reste que le fragment sur Y Origine de l’âme publié par Dom Martènc , et les quarante-deux
* Cf. de Wiscli, Hibliolh. eitlerc , p. 135.
Fragments inédits découverts parM. F. Ravaisson. D'après ces Fragments, Guillaume de Champeaux s'occupa surtout de la psychologie; il considéra l’âme soit dans son origine, soit dans sa nature, soit dans ses rapports avec le corps. Voyons quelle fut sa manière de penser sur ces diverses questions, si brûlantes même de nos jours.
C’est surtout dans les premiers siècles du christianisme qu’on se préoccupa de la question de l’origine de l’âme. 11 y avait, en Occident, des disciples de Tcrtullicn et d'Apollinaire qui, appuyés sur l’idée de la vie par le sang, enseignaient le traducianisme matériel, et, à côté d'eux, une seconde école qui, rejetant ce traducianisme matériel, n'admettait qu'un traducianisme spirituel, lequel fut plus tard désigné sous le nom de genératianisme et consistait en ce que l’âme du lils, loin de lui être transmise par le sang élaboré du père, était engendrée de l'âme même des parents *. En Orient, au contraire, dominaient les sectateurs d’Origène qui soutenaient la création des âmes, mais aussi leur préexistence et leur déchéance personnelle avant leur incorporation. — Le traducianisme dcTcrlullien et de scs disciples avait le double avantage de donner de la transmission du péché originel une explication suffisamment spécieuse pour frapper certains esprits et de ne pas
1 S. Hieronymi F. pi ni. ad Marcellimm et Anapsychiam : t Mnxima pars occidentaiium autuntanl ut qnomotlo corpus ex corpore, sic anima nascatur ex anima, a — Cf. S. Aujjust. ad Optai am, Fpisl. 1!H), e. ai, n“ ‘20. — Ililluart, Sutn Iheoloy., t. lit, p. 000.
DE GDILIAIÎME DE CHAMPEAUX
compromettre la sainteté de Dieu en cette affaire ; mais, en revanche, elle compromettait singulièrement la spiritualité de l’àme : car, si un être d une espèce ne peut produire qu’un être de cette même espèce, comment l’âme du fds peut-elle être d'une espèce immatérielle, si elle dérive d’un germe spécifiquement matériel 1 ? — Le génératianisme, sans être hétérodoxe1, était loin de satisfaire les esprits5. Car, si d'une part il facilitait l’intelligence de la transmission du péché originel, d’autre part, comment comprendre la génération d'une âme par une âme? Assurément l'âme du fils est une substance aussi bien que l'âme du père ; or, si l'âme du fils dérive de l'âme du père , comment l’âme du père est-elle une substance simple? Dira-t-on que l'âme du père, tout en étant une substance simple, contient avec elle la substance de l'âme du fils? Mais alors, l'âme du fils existe dpnc déjà, et substantiellement? et si elle existe déjà substantiellement avec l’àme du père, elle n'est donc pas réellement engendrée par l’àme du père? — Quant à l’opinion des partisans d’Origène, d’abord elle avait le tort de ne reposer sur aucune preuve positive ; ensuite elle donnait à l’àme de l’homme
1 n llli qui animas ex una propagnri assorunt, quant Deus primo homini «ledit, atque ila ras ex parenlihus trahi dieunt, si Tcrtullioni opinionem sequuntur. profit to eas non spiritus sed corpora esse contendunt, et corpulent!* seminibus exoriri. Quo perversius quid dici potest? a S. August., ad Optalum , Epist. 190, c. nr.
* Voir In dissertation du cardinal de Noris [Vindicte Auguxtinianæ, c. iv, g 3), — l'article de Mgr Beelen dans la Revue catholique de Louvain, septembre 1847, — M. Ulwghs, du Réalisme en théologie et en philosophie , p. 301-308; Louvain, 185G. Quant ù In lettre de S. Em. le cardinal Putrizzi à S. Em. le cardinal archevêque de Matines louchant les ouvrages philosophiques de M. Ubaghs, publiée le 2 mars 1806, elle condamne, non pas le génératiaiiismc spirituel, mais le traducianisme matériel, et encore ne le condamne-t-elle pas comme entaché d'hérésie, mais seulement comme ne pouvant t'enseigner sms danger. « opiniones quæ nhsqtic periculo tradi non possunl.»
5 « De traduce carnis non ambigitur, sed de auiin% nmbigitur. » S. Auguste ad Marcel linurn, Epist. Ü3.
une existence qui répugne à l'essence de l’homme luimême; de plus, elle attaquait le sens intime en faisant l'âme responsable d'une existence dont nous n'avons nulle conscience. — De là, une quatrième opinion se formula, enseignant la création de l’àme par Dieu , sinon dès le moment de la conception, du moins pendant le temps de la formation. Mais alors, comment justifier Dieu dans le cas de l’adultère? Si c’est Dieu lui-même qui crée I’àme, étant posé l’acte générateur, il coopère donc à cet acte, même lorsque cet acte est adultère? Et encore, si c'est Dieu qui crée l ame, comment le péché originel, qui est dans fa me, peut-il venir d'Adam à ses descendants? Ne vient-il pas plutôt de Dieu, créateur de l'âme? Ce sont ces difficultés qui ont tant tourmenté saint Augustin 1 et après lui tous les docteurs du moyen âge. De nos jours même, elles ont été agitées de nouveau par un puissant esprit, mais dans un sens certainement plus difficile et plus inextricable que les difficultés auxquelles il voulait échapper*.
A l’époque de Guillaume de Champeaux, l’opinion de Tertullien et celle d'Origène avaient complètement disparu du monde scientifique. Toute la lutte se livrait donc entre le traducianismc spirituel et le créalianisme. Guillaume de Champeaux mentionne le Iraducianisme spirituel comme
1 S. Angust. Epist.CXC, Optato (41 8) , c. i : « De anima* origine anlequam aliquid admoneam sinceritatem tuant, scire te volo in Uin mollis opusculis mois numquam me fuisse ausum de liac quæstione defmitam proferre sententiain, et impudenter referre in liltcras ad alios inlormando». quud apud me non fuerit czplicatuifi. » Cf. etiam De Anima et eju s origine ; De libero arbitrio, I. III, c. xx et §q.; Epist. CEXVI, Hieronymo; Confessionum , i.I, c. vu.— Beausobrc. Histoire critique de Manicht'e et du manichéisme, Amsterdam, 1734 ; 2 vol. in- 1. — Dont Martin, Comment . sur les Confessions, t. II, p. 72.— M. Nourrisson, ta Philosophie de saint Augustin, ouvrage couronné par l’Institut de France, 1. I, c. n, t. I, p 199-220; Paris, 1805.
Jean Reynaud, Terre et ciel, 1854; 3° partie : le Premier homme .
une opinion admise par quelques-uns, mais n’cntrc dans aucun détail de réfutation, comme si cette opinion se réfutait d’elle-même C’est donc pour le créatianisme successif qu’il se prononça, malgré les hésitations d’Anselme de Cantorbérv3 et les réfutations d’Udon de Cambrai3. Comprenant que toute la difliculté, dans cette dernière opinion, était de sauver la sainteté de Dieu et d'expliquer suffisamment le péché originel, il dirigea à plusieurs reprises tous ses efforts de ce côté. Son manuscrit des Sentences et ses Fraijments inédits nous en donnent maintes fois la preuve. Qu’il nous suffise de citer cet extrait de l'Origine de l’dme : « La loi que Dieu a établie dès le principe pour gouverner la création-successive des hommes, c’est qu’elle se ferait, quant au corps, par un réservoir séminal, et quant à l’âme, par l’infusion de Dieu ; en sorte que, si l’homme persévérait dans l’obéissance, la semence génératrice qui procéderait de lui serait sainte et pure comme lui-méme. Mais le premier homme, s’étant corrompu par la désobéissance, a dû subir la peine d’engen-
1 a Quidam iinpelluntur ut dicant an imam quoque ut corpus ex traduce descenderc : et sic a culpa immunis est creator, quia anima quoque a corrupla anima patris, ut corpus a cor pore, descendit. » De Origine animx , n* 2.
* Eadmer, disciple et biographe de saint Anselme, nous rapporte cette réponse qu'il fit à un de ses frères trois jours avant de mourir : « Si (Deus) mallel me adhuc inter vos sallem taindiu mancre, douce quæstioiiem quam de animx origine mente revolvo absolvere possein, gratiosus accipercm, eo quod nescio utrum aliquis cam nie defuncto sit absolu tu rus. » : Eadmer, de Vita S. Anteimi , lib. II, c. vu, n* 72). — D’où le cardinal de Noris conclut que le créatianisme n’était pas certain pour S. Anselme. Cf. Vind. Augusl.
5 « Si soluin corpus ab Adam liabeo, animam vero non nb Adam, sed a solo Deo. cum peccatum in anima tantum sit et non in corpore, quomodo dicor in Adam peccassc ? Peccavit Adam, et peccatum in anima sola fuit et non in corpore ; animam autem meam in qua peccatum est ab ipso non liabeo, quomodo dicor peccassc in ipso ? Quando peccavit et corpus meum tune in ipso erat, recte dicerer in ipso peccassc, si peccatum essel in corpore; nunc autem cum iu anima sola peccatum sit, quomodo dicor peccassc, quando peccavit, si iu ipso pemlus anima mca non fuit ?» B. Üdonis Camerac. episc. de Peccalo original i, 1. Il, g 2
drer avec concupiscence : c'esl pourquoi la substance par laquelle il engendre est corrompue à son tour. Or, de ce que l’homme a mal dispense ce qui lui appartenait pour la génération , résulte-t-il que Dieu, être immuable, ait dû changer son plan et renoncer à unir de nouvelles âmes à la substance séminale, en quelque état qu elle procédât des parents? Nullement. Dieu ignore l'inconstance ; il fait donc ce qu'il avait résolu dès l'éternité : il unit de nouvelles âmes à des corps souillés, et cela sans cruauté, mais suivant une juste providence; en sorte que l'âme n’a rien qui lui permette de se plaindre de Dieu. Il l'a faite pour l’unir au corps qu’elle doit animer : que si elle trouve un vase corrompu, elle-même en est corrompue à son tour, et elle a besoin d’être purifiée. Si donc l’âme peut accuser justement quelqu’un du mal qu’elle soulïre, ce sont uos premiers parents, qui par leur péché ont introduit la mort dans le monde: car, comme je l'ai dit, Dieu n’était pas tenu de changer son plan d’animation à cause de la sottise de l’homme'. »
* « Hac ergo legc créai us est homo, ut bominibus per su/ censionem cre andin scminariuni haberet quantum ad corpus, Deus aillent infunderet nova* animas. Si ergo homo in obedientia perseveraret, sicut ipse sanclus et mundus esset, ita et seminarium prolis quod ab co procederel. Sed quia ipso primus per iuobcdicnliain corruptus est, pœnam suscepit, ut in concupisceulia généra ret. Quæ ergo paiticula ad vim generalioni» proccdit, ipsa quoque corrupla est. Scd si homo quod ad eum perlincbat de gcneralione male dispensavit , debuitne Deus incommulabilis ideirco consi li u ut suum rmi lare ut novas animas non infunderet semini, qualecunque ex parenlibus procederel? Mon est penes quem ait inconslaritia. Facil ilaquc Deus quod ali ælerno proposerai : novas animas immundis corporibus iulundit , non utens crudelitale, scd justam providenliam implens : nec anima babet quid queratur de Dco. Idcirco caui l'ecit ut animando corpori cam infunderet : quod si corruption vas invenit, ipsa quoque iode corrumpitur, idcirco neccsse est ut purgelur. Nec babel anima quem posait juste accusai e de malo quod pnlilur, uisi priores parentes quorum peccalo mors iutravil in munduin, quia, ut dictum est, non debuit Deus propler slultiliam bominis mutare consibum ammandorum bominum. b De origine animæ , n° 3.
lit
Aussi, à partir de Guillaume de Champeaux, le créatianisme successif fut-il non plus seulement la doctrine commune, mais la doctrine universelle des écoles. Saint Thomas lui consacra dans sa Somme sept articles en deux questions*, et désormais la difficulté passa pour être résolue, sinon avec évidence, du moins avec certitude, dans cette sentence que M. Ubaghs en ces derniers temps a remise en suspicion*; « Dieu crée les âmes quotidiennement et les infuse dans les corps, au sein des mères, lorsque, les corps sont prêts à l'animation. » Quand les corps ont-ils cette préparation requise? Saint Anselme de Canlorbéry, en 1099, avait ainsi répondu à cette question : « Que l'enfant ait une àmc raisonnable immédiatement après la conception, cela est contraire à tout sentiment humain. Car de là il suivrait que, chaque fois que le germe humain périt, même dès l’instant de la conception, avant d’être parvenu à la forme humaine, une âme humaine serait damnée en lui, puisqu'elle n'aurait pas été réconciliée par le Christ ; ce qui est par trop absurde \ » Peu ému de cette solution qui avait été écrite en France * et qu'il ne pouvait conséquemment ignorer, Guillaume de Champeaux se souvint de Grégoire de Nazianze « qui, disait-il, était un homme sage, » et qui cependant enseignait la présence de l’àniedès la conjonction des deux substances génératrices, disant qu’alors l àine n’exerce pas scs puissances, de même que, lorsque l’enfant est né, il ne discerne ni ne juge immédiatement, ce qu'il fait plus lard à l’âge adulte 5. Et, fort de cette autorité,
1 Siinini. Iheol , I, q.q. xc cl cxvm.
1 M Uluigh», du Réalisme en théologie el en philosophie. Louvain, 1830.
5 S. Ansclin. liber de conceplu rirginali et original i peccalo, c. vit ; traduction de M. Ubaghs. ouvr. cité, p. 117-1 II).
4 Saint Anselme, eu effet, composa son livra de Conceplu, etc., pendant bon séjour à Lyon .
s Ve Origine anima:, n' '2.
il se permit de combattre le sentiment des docteurs de l'Église (quamvis nec hoc doctores Ecclesiu1 consenliant ), rejeta le délai de soixante-six jours et même de six mois que l’arbitraire des anciens physiologistes avait établi et que les docteurs du onzième siècle avaient conservé, adopta ranimation immédiate et fut ainsi le seul anneau, peutêtre, qui relia, en cette question, le siècle de saint Grégoire de ÎS’azianze au siècle deStahl1.
Si l’opinion de Guillaume de Champeaux sur l’origine de l ame peut s’appeler du nom de créatianisme successif , son opinion sur la nature de l’âme ne saurait mieux s’exprimer que par celui de simplicisme. Dans un temps où la passion de connaître poussait les esprits à tout distinguer et à faire de la psychologie comme une anatomie et une dissection de l’âme, il y avait le- péril de la multiplication exagérée des entités, péril si réel que le treizième siècle, si grand qu’il fût. y succomba presque tout entier. De nos jours on s’est moqué spirituellement de toutes ces entités scolastiques : « 11 y a vingt-ans, dit M. Boursier, en parlant de la relation comme entité réellement distincte de l’entité de son sujet, il y a vingt ans que personne au monde n’avait un front, des yeux, une physionomie semblables à la mienne : depuis ce temps-là il est né au Pérou un
1 De Origine anim. Polest cliam lune noYamanimam Deusinfuridere,
nec hoc doctores Ecclesiæ consentant, sed vel seiagesimo scito die poal conception), vel sexto mensc novnm asserant a Deo infundi aoimam. s Cf. etiam
il’ 5 : « Debuilnc Deus consiliuui suum rnulare ut notas animas non
infunderet eemini? » etc.
liomme qui me ressemble. Dira-l-on qu'une petite entité, nommée rapport de ressemblance, est partie du Pérou, a traversé les mers, est venue nie choisir au milieu de tous les peuples de l’Europe pour se iixcr sur mon visage? Mais si l’on me répond qu’elle est restée au Pérou, et qu’il n’y a que mon confrère américain qui ait par devers lui cet être de ressemblance, j’aurai lieu de me plaindre de ce qu'on le fait plus riche que moi. Je ne suis pas moins semblable à lui qu’il l'est à moi. Je veux donc avoir part à cet être nouveau; et s’il liait un million d'hommes semblables à moi, j’aurai aussi l'avantage de me voir grossir à vue d’oeil parun million d'êtres qui viendront fondre sur moi1.» Et ce qu'on affirmait en ontologie sur la relation, on l’affirmait en psychologie sur les facultés et les opérations de l'âme. Sans doute l’âme était simple, mais d’une simplicité d’essence qui ne répuguait pas à une certaine composition de puissances jet d’actes. Tout en admettant que l'âme vit d’une vie vraiment ad infra et que sans la puissance et l’opération cette vie, qui alors n'est qu'une vie in actu primo, n’est aussi qu’une vie illusoire, néanmoins on déclarait les opérations des entités réellement distinctes des puissances, et les puissances des entités réellement distinctes de l’essence. Telle fut la doctrine qui régna dans l’Ecole jusqu’à l’apparition du cartésianisme et peut-être même jusqu’au kantisme*. Toutefois elle ne remonte pas jusqu'au fondateur de l’École. Guillaume de Champeaux, en effet, quoique naturellement porté vers elle par ses opinions réalistes, sut cependant, à force de perspicacité, résister .à eette tendance et mettre dans l’àmc la simplicité la plus complète, en déclarant n'être que de pures formalités d’une
1 M. Boursier, Action de Dieu sur la créature.
i Billuart lui-même, dans ses divers traités, enseigne cette doctrine»
m DÉBRIS DU SYSTÈME PHILOSOPHIQUE
même essence les facultés qu'on devait plus tard traiter d’entités réellement distinctes de cette essence : « L’Ame, dit-il, pense par elle-même sur ce qu’elle touche, flaire, goûte, entend . » Et identifiant l’opération intellectuelle avec la faculté qui opère, il ajoute : « Et ce jugement de l’âme, lorsqu’il porte sur des individus et sur des corps individuels, s’appelle la vue. Lorsqu'il considère ces individus d’une manière universelle, comme par exemple l'homme en général, l’animal, le genre, le corps en général, la substance en général, alors ce jugement s’appelle la raison. Et lors qu’il porte sur Dieu et les essences invisibles, ce même jugement s'appelle l'intellect. Tels sont les trois jugements dont l'âme se sert par elle-même'. » Guillaume enseigne donc le simplicisme le plus complet, et les philosophes de l’Allemagne contemporaine ne l’ont pas surpassé sous ce rapport *.
* « Quæritur an anima, dum sit in corpore, præter corporis instrumenta per sesentiat? Respondetur : Postquam anima per prsrdiclos (voir 37* Fragment (inédit) sensus aliquid sentit, veluti per oeulurn vidit parietem. redit in se et cogitât per se ex quibus parti bus constaret paries quern vidit. Item tractai per se anima de eo quod tangit. ol/acit. guslat , audit ; quod judicium anima* dum lit de individuis et circa individua corpura, visas appellatur. Cum ipsa individu» universaliter considérât, ut quid sit homo universalis, animal, genus, universale corpus, universalis subslantia. illud judicium ratio appellatur. Cum vero de Dec et de invisibilibus essenliis tractai, illud judicium intellect us appellatur. Quibus tribus judiciis per so anima utitur. v 58* Fragment (inédit).
* Il serait donc difficile d'accorder Guillaume de Champeaux avec luimême, s'il exprimait sa propre doctrine et non-seulement celle de saint Augustin, lorsqu’il dit dans son Ier Fragment (De Essentia et de subslantia Dei et de tribus ejus personis , à propos de l’unité de substance entre le Père et le Fils : n Ponil S. Auguslinus de anima et ratione similitudinem. sed ratio, licet pntenlia sit animée, non Ionien ejusdera cuin anima substantis, sed ejus inseparabilis forma. Nam quod in prædictis ratio et anima una est anima, convemenler est intelligendum, ul polïus ilia dicamus, simul et inseparabiliter inberere et non cliam idem in subslantia esse. » Peut-être encore, en s’exprimant ainsi, Guillaume de Champeaux n’a-t-il voulu nier l’identité entre l’âme et ses facultés quant à la substance, que dans le sens où elle serait égale à l'identité substantielle du Père et du Fils. Le contexte semble assez favoriser celte dernière explication.
Enfin, après avoir étudié l’origine et la nature de lame, il étudie quels sont ses rapports avec le corps et quelle influence elle exerce sur lui. Sans aucun doute il puisa dans les théories d'Aristote sur la vie, qui étaient toutes dans cette définition de l ame: « 'I V/f, Isrtv èvcE/.r/ct* f, zpton; sw[Ax:5; 5uKxsÿ c'jvâp^: £wr(v IjrevTs;*. » Toutefois, cette définition pouvait se traduire de deux manières, à savoir : « L'âine est l'entélécliie première d’un corps naturel qui a la vie en puissance , » ou bien : « L'âme est l'entélécliie première d’un corps naturel qui a la vie par su puissance. » Et selon qu’on acceptait Tune ou l'autre de ces définitions, on entrait dans un système tout différent : la première conduisait à l'animisme, la seconde au vitalisme. Guillaume de Champeaux ne fut pas de l’opinion qui devait trouver un jour un asile aussi célèbre que l’université de Montpellier*. La première traduction de la définition d’Aristote était, du reste, la seule qu’on se permit alors; et, sans entrer dans aucune discussion, Guillaume de Champeaux enseigna l’animisme et en donna des explications si formelles que saint Thomas iui-inème ne fit que les répéter. « Nous avons coutume, dit-il dans le trente-deuxième Fragment inédit , d’appeler sensualité, la force inférieure de l’âme, en tant que l'ûme elle-même vivifie et sensifie le corps; et raison, la force supérieure de l’âme, selon laquelle nous
1 Arist., de Anima, II, c. i, g VI.
* Cf. M. Lordat, Réponse h de j objections faites contre te principe de la dualité du dynamisme humain. Montpellier. 1854. — M. Flourcns, De la vie et de l'intelligence, Paria, 1858; — etc., etc.
lie DÉBRIS DU SYSTÈME PHILOSOPHIQUE
sommes faits à l'image de Dieu1. » Il est plus explicite encore dans son opuscule sur Y Origine de l'âme : « Le corps et l’âme, dit-il, sont l’un dans l’autre et enserrés de telle sorte, que le corps est sensifié par l’esprit, c'est-à-dire, lient de lui ses cinq sens, et que l'âme détermine la nature du corps au point de le sensifter , de le rendre capable de colère, de concupiscence, de faim, et autres appétits semblables*. »
lin mot du de Origine animas nous révèle dans Guillaume de Champeaux un esprit vraiment éclectique. Libre de tout parti, il cherchait la vérité partout et, après l’avoir trouvée, la disait sans s'inféoder à personne. C’est cette largeur et cette indépendance d’esprit qui nous le montrent d'accord tantôt avec Aristote contre Platon, comme dans les débats sur le procédé logique, tantôt avec Platon contre Aristote, comme dans la question de la personnalité humaine. Guillaume de Champeaux, en effet, tout en plaçant l’intégrité de la personne humaine dans l’àme cl dans le corps réunis, en place l’essence dans l'âme seule5 et incline ainsi d’une manière évidente à la spiritualisation platonicienne de l'homme. Ce simple mot du de Origine nnimæ : se et corpus cui junctus fuit, est à lui seul la plus belle apologie que l’homme puisse faire de lui-même, car d'une part il sauve son dualisme in-
* ■ Sensualitatem solemus appel lare inleriorem vim anima» secundum quod ip$a anima vivifiât et sensifuat corpus ; rnlioncm quidem dicimus superiorem vim animfc secundum quam ad imaginem Dei facti sumus. » Fragmentum •de anima.
* De Origine anime, n. 3* : « Quæ duo (corpus seilicet et anima) ita
quodammodo sunt ina rta, ut et corpus per apiritum scnsificaretiir, id est illos quinque sensus haberel, et anima nnturam corporis ita contraberet . ut inde sensificaret et irasceretur, vel concupiscerel, vel esurirel, et cætera bujusmodi. a
3 « ..... Et sic se et corpus cui junctus puiT beatificaret. » De Origine animæ , n°3.
tégral en maintenant l'union de l’àme avec le corps, et d'autre part il place l’essence dans la substance spirituelle, et conséquemment dans lesactes de l’esprit et de la volonté, quels que soient ceux de la matière et de l’instinct.