‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au 12e siècleChapitre 16 sur 162 · I.E REALISME · texte numérisé non relu

I.E REALISME

sensibilité et d'instinct » Isidore Geoffroy Saint-llilairc lui-même l'avoue. « La plante simule souvent le mouvement animal, elle ne le possède jamais... Il n'y a pas seulement dans la nature un règne organique, mais dans l’empire organique deux règnes au moins, deux divisions fondamentalement distinctes. Nous ne voyons pas en réalité le règne animal passer graduellement, et par nuances insensibles, au règne végétal ; et il est du moins vrai de dire, partout où les faits sont suffisamment connus, que la limite de l'un et de l'autre peut être déterminée, soit par l'observation seule, soit, dans les cas les plus difficiles, par l’observation, l’expérience et le raisonnement... Très-généralement niée depuis un siècle et plus, si bien qu’on eût pu la croire définitivement rejetée de la science, cette distinction des deux grandes espèces organiques ressort, au contraire, des travaux les plus récents et les plus approfondis sur l’organisation intime des animaux et des véeétaux5. »

Pareillement, la distinction des règnes organiques et du règne inorganique n’est pas moins certaine. Qu’on me permette de citer encore Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, un des hommes les plus compétents et les moins suspects sur ce sujet. « Il y a, dit-il, une opposition tranchée, et non une simple différence, entre les êtres organisés et les corps inorganiques5. » Mais depuis 1856, il s’est produit d’autres

1 Esquisse, elc., I. IV, p. 555.

* Histoire naturelle générale. etc., t. II, 1" partie, p. 159, 160, Hit- 166. — Parmi Ica auteurs, presque tous allemands, auxquels est dû ce retour de la science à une idée autrefois dominante, cl depuis si souvent condamnée, je citerai M. Sicbold qui a réuni ses vues dans une dissertation s|>éciale : De fmibus inter regnum animale et vegetabile constituerons, Erlang. 18 il, et dans son savant U'hrbuch der eergleicheuden Anatomie, publié en commun avec M. Stannius, Berlin, l. I, 1816, traduction française sous le litre de Nouveau manuel d'anatomie comparée, par MM. Lacordaire et Spring, Paris, 1819 et 1850.

1 Histoire naturelle générale, etc., t. II, p. 58.

témoignages que leur valeur nous oblige à résumer : « Devons-nous nous flatter, dit M. Alfred Maury, de pouvoir un jour non-seulement refaire artificiellement toutes les matières organiques, reproduire à volonté les conditions dans lesquelles naîtra la végétation ou la vie? Je ne le pense pas. La physiologie et la chimie sont deux domaines bien autrement distincts que ne l’étaient, il y a un siècle, la chimie organique et la chimie minérale. Nulle part la plante meme la plus élémentaire, l'animal le plus bas placé dans l'échelle zoologique, ne sont nés du concours d’affinités chimiques, de la combinaison de simples matières organiques et inorganiques... Il y a donc dans la formation d’un être vivant, d’un végétal nouveau, autre chose que du mouvement mécanique, de l’affinité, autre chose que des agents purement physiques1. » — M. Claude Bernard n'est pas moins explicite : « Je serais d’accord avec les vitalistes, dit-il, s’ils voulaient simplement reconnaître que les êtres vivants présentent des phénomènes qui ne se trouvent pas dans la nature brute, et qui par conséquent leur sont spéciaux. J’admets en effet que les manifestations vitales ne sauraient être expliquées par les seuls phénomènes physico-chimiques de la matière brute*. » — Et M. Paul Janet, résumant la pensée dcM. Claude Bernard, s'exprime ainsi : « Quant à la réduction possible ultérieure de tous les phénomènes vitaux aux phénomènes physico-chimiques, je me contenterai de rappeler que, suivant M. Claude Bernard, les forces physiques et chimiques ne sont que les conditions des phénomènes vitaux, mais qu'elles ne les constituent pas essentiellement. La nutrition ne s’opère dans un animal

’ Hernie de s Deux Mondes , 1" septembre 1865, p. 20‘2.

* Voir Introduction il la médecine expérimentale, par M. Claude Bernard ; Paria, 1865.

l'Ji

qu'avec accompagnement de phénomènes physiques et chimiques, mais elle n'est pas dans son essence un phénomène de ce genre. Si l’on convient de cette loi, que dans la nature l’inférieur est la condition du supérieur, on ne s’étonnera pas de voir la vie liée à des conditions mécaniques sans se réduire à un pur mécanisme, de même que la pensée est liée à des faits physiologiques et organiques sans être en clle-mêino et dans sou essence un fait organique et physiologique. Au reste, M. Claude Bernard lui-mème signale le fait caractéristique qui sépare d’une manière absolue les corps vivants des corps bruts, et il n’hésite pas à employer l'expression si discréditée de force vitale. « Ce qui est essentiellement du domaine de la vie, dit-il, ce qui n’appartient ni à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de l'évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l’organisation. Pendant toute sa durée l’être vivant reste sous l'impression de cette même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsqu’elle ne peut plus se réaliser. Tout dérive de l’idée qui seule dirige et crée; ceg moyens de manifestation physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature, et restent confondus pêle-mêle comme les lettres dcl’alpliabel dans une boite où cette force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. Cette remarquable page, où l'auteur développe à sa façon le principe que les philosophes appellent principe des causes liliales, prouve qu'il y a dans les êtres vivants au moins une force initiale qui ne se réduit pas aux forces physiques et chimiques, et rien jusqu'ici ne porte à croire qu’elle s’y réduira jamais. Quelle que soit d’ailleurs la solution que la science puisse donner plus tard au problème de la vie, n’oublions pas qu’elle ne peut com*

promettre en rien l'existence du principe immatériel que nous appelons l'ante pensante, car, si la vie se distingue des forces brutes par des caractères différents, l’âinc pensanlesedistingucde la matière par des caractères opposés'. »

Une preuve plus récente encore nous est donnée par M. Chevreul.

Un a aflirmé que les êtres vivants ont été formés, comme les cristaux de sel marin dans l’eau de mer des marais salants que frappent les rayons du soleil. — Mais, dit M. Chevreul, les formes régulières que prennent lcsespèccs chimiques par la cristallisation n’ont rien do comparable avec les êtres vivants, quelque admirable que soit d’ailleurs la symétrie des cristaux ; ceux-ci sont le résultat de l’équilibre le plus stable de leurs molécules, quant aux circonstances où elles s'agrègent, tandis que l’être vivant, au lieu d'un solide géométrique à facettes planes, affecte généralement des formes plus ou moins arrondies, composées de solides <ÿ de liquides, dans l’intérieur desquels tout est en mouvement : des molécules y pénétrent du dehors, pendant que d’autres molécules en sortent. La vie n'existe qu’à cette condition ; le mouvement est donc inhérent à l'être vivant, comme la stabilité au cristal, et, dans l'être vivant où la matière cristallise, la maladie existe. — Du reste, si les plantes et les animaux sont dés produits spontanés, pourquoi ne voit- on par les animaux sortir, aujourd'hui comme autrefois, du sein des eaux douces ou salées? C’est, dit-on, que, dans l’âge du monde où la vie apparut sur la terre, la nature jouissait d une puissance qu’elle a perdue. Mais, répond très-bien M. Chevreul, si je me représente sans difficulté des époques où les forces de la matière, au

1 M. Paul Janet, la Méthode expérimentale et la physiologie [Heine des Deux Mandes, 15 avril 180(5* p. 051-052).

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point de vue de la constitution chimique du globe, agissaient dans l’atmosphère et dans l’écorce terrestre avec plus d'intensité qu'aujourd'hui , de sorte que de vastes chaînes de montagnes étaient soulevées et que de grands cataclysmes, en creusant de profondes vallées, changeaient le relief des plaines ', je ne me représente plus l'influence de cette puissance pour développer la vie ; car la composition chimique des êtres vivants ne souffre ni une grande chaleur ni une forte électricité. Elle cède même à ces forces en se simplifiant dans sa composition. Les composés produits sous l'influence de la vie sont plus complexes généralement que les composés de la nature inorganique ; leur stabilité est moindre et leur formation fort lente. Dans cet état de choses, il faudrait donc expliquer comment cette nature serait assez puissante pour engendrer la vie, tout en étant cependant incapable d’altérer la composition chimique des produits vivants. Si on alléguait que cette nature puissante n’a pas créé les espèces actuelles, mais les espèces antédiluviennes, que l’on prétendait avoir été plus fortement constituées, au point de vue chimique, que les autres, je rappellerais que les conditions où vivaient les espèces antédiluviennes devaient avoir les plus grands rapports avec les conditions du monde actuel, à en juger par les formes de ces espèces, par la composition des os que nous trouvons à l’état fossile, et par l'habitude de leur vie sur la terre et dans les eaux douces ou salées ’.

Donc, d’après la science contemporaine, il est constaté que les trois règnes sont réellement distincts entre eux.

1 Voir à ce propos l'intéressante conférence faite à Auxerre, le 20 fév. 1866, sur les Oscillations de l'écorce terrestre pendant les périodes quaternaire et moderne , par M. Hébert, profe^eur «le géologie à la Faculté des sciences de Paris,

8 M. Cbcvrcul, ouvr. cité , 1. 1, p. 354-558.

Mais, d’après cetle même science, esl-ce là une distinction qui rejette toute identité? Nullement. C’est une distinction de formes et de types, mais non de matière. Voyons-le d’abord pour les deux règnes organiques.

« Les résultats des observations et recherches à ce sujet, disait Tiedemann, nous mettent dans la nécessité d'admettre l’axiome établi par G. R. Treviranus, qu’il existe une matière propre aux êtres organiques, apte à la vie et jouissant de la propriété de revêtir certaines formes , en même temps qu'elle acquiert un mode particulier d’action. La manière dont cette propriété se manifeste dans le développement réel de la forme est subordonnée au conflit et à la réciprocité d’action qui existe entre la matière organique et les influences extérieures ou physiques, circonstances en raison desquelles elle prend on une forme animale ou une forme végétale*. » Et, en effet, ne parait-il pas vraisemblable de le conclure, à la vue de ces êtres ambigus que l’on dit être animaux pendant quelques minutes ou quelques heures, végétaux pendant le reste de leur existence, et qui semblent marquer, sous les formes d'une transition entre le règne animal et le règne végétal, un fond réellement identique’? Aussi Goethe a-t-il dit dans ses Pensées : « Lorsqu’on observe des plantes et des animaux inférieurs, on peut à peine les distinguer. Un point vital immobile ou doué de mouvements à peine sensibles , voilà tout ce que nous apercevons. Ce point peut-il devenir l'un ou l’outre suivant les circonstances, plante sous l'influence de la lumière, animal sous l'influence de l’obscurité ? Quoique l'observation et l’analogie indiquent qu’il en doit être ainsi, nous

1 Tiedemann, 1. 1, p. 153 et 151.

’ Voir Bory de Saint-Vincent sur le règne psycliodiairo. Art. Histoire naturelle du Uicliimn. classique <t Histoire naturelle, t. VIII, p. 247.

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n'oserions l'affirmer ; mais ce qu’on peut assurer, c’est que les êtres issus de ce principe intermédiaire entre les deux règnes se perfectionnent suivant deux directions contraires. La plante devient un arbre durable et résistant, l’animal s’élève dans l’homme au plus liant point de spontanéité et de mobilité. » Darwin, on le sait déjà, pense ici comme Tiedemann et commç Goethe. Enfin Isidore Geoffroy Saint- Hilaire, résumant sa pensée, s’exprime ainsi : « L'animalité et la végélalité nous apparaissent donc, au terme de cette longue étude de leurs caractères essentiels , comme des formes distinctes de l’organisation et de la vie'. »

Les naturalistes modernes vont encore plus loin, quoique timidement. Plusieurs d’entre eux ne voient dans les trois règnes qu'un triple règne, c’est-à-dire trois formes d’un règne matériellement unique : tria régna , triplex regnum. — « Goethe, dit M. Caro, dans ses belles éludes sur ce poète philosophe, va plus loin que M. Darwin ; non -seulement il fait dériver toutes les espèces de chaque règne d’un genre supérieur qui les contient tous, mais il ramène, par une hypothèse qui lui semble infiniment vraisemblable, les deux règnes eux-mêmes, animal et végétal, à n’ètre que les transformations du point vital , selon la double et contraire influence de la lumière et de l’obscurité. Le commencement de tout organisme, le principe de toute vie est la cellule. Elle est la même pour les deux règnes, pour tous les genres et toutes les espèces des deux règnes. La métamorphose suffit à tout expliquer. Et la cellule elle-même ne devrat-elle pas sa naissance équivoque à quelque affinité chimique qui reliera entre eux les deux mondes, organique et inorganique, et qui fera le passage entre la mort et la vie’? »

' Omit, cite, t. II, p. 1 G t.

* Itei'iie dru Deux Mondes. 1" novembre ISGô, p. 182.

ET LES SCIENCES MODEItNES.

Écoutons encore Isidore Geoffroy Saint-Hilaire: « Il n’y a donc pas, dit-il, comme on l’a si longtcmpsenseigné, comme on l’enseigne encore dans quelques écoles, des lois particulières aux corps bruts, d’autres aux corps organisés et vivants; unephysique inorganique et une physique organique, profondément séparées... Il n’y a pas, à vrai dire, de matière organique ou vivante, de matière propre aux êtres organisés, à plus forte raison à tel être organisé en particulier, mais une matière commune il tous les règnes, dont les éléments, aptes à jouer dans la nature les rôles les plus variés, forment, par leurs combinaisons les plus complexes, ce que nous appelons les composés organiques... De même que les êtres organisés sont soumis, dans des conditions spéciales, à l’empire des lois générales de la nature, de même ils sont composés de la matière commune, engagée toutefois dans des combinaisons d'un ordre spécial ; et, comme où est la même matière sont nécessairement les mêmes propriétés, après avoir dit: Il n’y a qu’une physique, nous sommes en droit d’ajouter, tout en tenant compte de l’activité propre des êtres organisés : Il n’y a non plus qu’une chimie *. »

L’application que Guillaume de Champeaux fit de son réalisme à la physique, à la chimie, à la botanique et à la zoologie, est donc vraiment originale et hardie. Quoiqu’elle ne soit pas encore démontrée par la science, elle est conforme à sa tendance la plus manifeste. Attendons de l’avenir ce qui nous manque ; les omhres du présent sont encore trop épaisses. C’est l’avenir qui sera le juge du passé. Pour lui faciliter cette grande tâche, ne soyons exclusifs ni dans le vrai ni dans le bien. Le douzième siècle procédait trop par la seule spéculation ; aussi n’enfantait-il que des 1 Omit, cité, t. II, p. 70, 78-80.

théories dont la démonstration lui était souvent impossible. Le dix-neuvième procède peut-être trop par la seule expérience ; et n’est-ce pas là la cause pour laquelle ses démonstrations scientifiques restent infécondes pour l'esprit? La vérité est dans l’union des deux méthodes, quoi qu’en disent lesidéologues et les positivistes, et son triomphe ne sera complet et stable qu’autant que l’analyse démontrera la synthèse et que la synthèse agrandira l'analyse.

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