I.E RÉALISME
Mais ne pourrait-on pas établir un accord plus parfait entre les aperçus du douzième siècle et les données du dixneuvième, en entrant dans des détails plus précis et en cherchant à concilier, par voie d’éclectisme, les arguments divers qui ont cours dans le monde scientifique, soit eu faveur de la fixité formelle des espèces, soit en faveur de leur réductibilité matérielle?
D’abord, la fixité des espèces est un fait que les penseurs profonds et les observateurs consciencieux ont constaté. « Dans les déformations variées que peuvent éprouver les êtres organisés, disait M. Serres, jamais ils ne dépassent es limites de leur classe pour revêtir les formes de la classe supérieure : jamais un poisson ne s’élèvera aux formes encéphaliques d’un reptile. Celui-ci n’atteindra jamais les oiseaux, un oiseau les mammifères. Un monstre pourra se répéter..., mais toujours il restera étroitement circonscrit dans les limites de sa classe1. » M. Flourens n'est pas moins explicite’. Pour la fixité des espèces, dit M. Ubaghs résumant M. Flourens, les faits surabondent... On allègue trois causes qui pourraient amener la mutabilité de l’espèce : 1° le développement insensible des êtres organisés; 2° les révolutions du globe; 5° le croisement des espèces. Mais aucune de ces causes n’a jamais produit un changement d’espèce : 1° la première ne fait pas varier l’espèce ; 2° la seconde peut étendre des espèces, mais n’en change
' Hecherches d'anatomie transcendante sur les lois de l organogenic appliquées à l'anatomie pathologique , pur M. Serres, p. 85 el 80.
* Cours de physiologie, leçon ; l/mgicité, p. 150-101.
aucune; 5° jamais le croisement des espèces n’a donné d’espèce intermédiaire*. »
Cependant, à côté de ces faits, il en est un qui confondait l’imagination de Bûchez. Quoique les classes, c’est-àdire les genres supérieurs, soient séparées entre elles par un abîme, quoiqu'il n’y ait pas le moindre rapport de structure entre un reptile et un oiseau, entre un oiseau et un mammifère, cependant, dit-il, tout mammifère, dans le sein de sa mère, a été successivement, complètement ou incomplètement, poisson, reptile ou oiseau *; et il en concluait « qu’il y avait quelque chose de profondément sérieux dans ces querelles du moyen âge, où la philosophie du dix-huitième siècle n’a voulu voir que la singularité des mots et la bizarrerie du langage*. » Du reste, c’est une idée à la fois plus ancienne et plus récente que Bûchez. Linné, selon M. de Quatrefages, n'a pas seulement douté de la fixité de l’espèce, il l'a niée; il a été jusqu’à regarder l'espèce « comme infiniment variable, » jusqu’à ne voir dans « toutes les espèces d’un même genre que des variétés d’une espèce principale appartenant à ce genre*. »
Bacon, lui aussi, n’a-t-il pas admis comme « un principe incontestable que les plantes dégénèrent quelquefois jusqu'au point de se convertir en plantes d'une autre espèce, » et n'a-t-il pas essayé en 1655 de donner des règles à l’art d'opérer ces conversions*? Buffon, après avoir changé d’opinion, s’est prononcé, il est vrai, pour l’invariabilité de
• Du Problème ontologique des universaux et de la véritable signification du réalisme, par G.C. Uhaglis, 8* édit. Louvain, 1801, p. 101-102.
* Traité complet de philosophie. 1. 1, p. 557-558.
5 Ibid., p. 500.
4 Qiialrefnjies, Cours tf anthropologie, publié dans le journal la Science par M. Delabordc, 1850. — Cf. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, llist. natur. générale, elc.,l. II, 2* partie, p. 580.
1 Cf. Isidore Geoffroy Saint-ililairc, ouvr. cité, p. 585-384.
LE RÉALISME
l'espèce, mais seulement dans ses traits principaux*. Lama rck va beaucoup plus loin que Buffon, car il ne se contente pas, comme lui, de la variabilité limitée, il soutient encore la variabilité illimitée*. Quant à Geoffroy Saint-llilaire, le rival de Cuvier, on sait qu'il ne voyait dans les espèces que « les diverses générations d'un meme type5, » et combien il inclinait, sans nullement partager toutes les idées de Lamarck, à ne voir, depuis les infusoires, point dedépart de la nature, jusqu’aux mammifères et .à l'homme, dernier terme de scs efforLs, qu’une vie une, quoique toujours progressive et ascendante ; « de sorte que le règne animal tout entier ne lui apparaissait plus que comme un seul être qui, en voie de formation, s’arrête dans son développement, ici plus tôt, là plus lard, et détermine ainsi, en chaque temps de ses interruptions, les caractères distinctifs des classes, des familles, des genres et des espèces*. » C’était tcllpment là le résumé de son esprit, que pour déposer sur sa tombe un dernier éloge, M. Dumas disait dans le même sens que M. Serres: « Cette unité de composition, cette unité de type qui sert de base pour classer tous les faits de l’anatomie comparée, la science des végétaux s'en est emparée et a su l’entourer des démonstrations les plus convaincantes. Elle pénètre maintenant dans les sciences chimiques et y prépare peut-être une révolution dans les idées !. »
Isidore Geoffroy Saint-llilairc ne fut pas moins convaincu
1 Bul'lbn, voir ses ouvrages de 1705 à 1778. — Isidore Geoffroy Saint' Hilaire, ibid., |». 500-391.
* Ibid., p. 404-411.
5 Ibid., p. 412-121. — Vie, travaux et doctrine de Geoffroy Suinl-llilaire, p. 544 et suiv.
4 Extrait du discours prononcé aux obsèques de Geoffroy Suinl-llilaire, par M. Serres.
5 Voir Gazette medicale , 2* série, t. XII, p. 416.
que son père de la mutabilité des especes et des genres. Sa grande Histoire naturelle générale des règnes organiques se termine en effet par une Conclusion générale de la variabilité limitée du type, où on lit ces paroles: «Les caractères des êtres organisés ne sont fixes qu’antant que les circonstances extérieures restent les mêmes : si elles changent, et selon le sens et le degré des changements qu elles subissent, l'organisation se modifie, et il se produit de nouveaux caractères dont la valeur peut être spécifique et plus que spécifique. Qu’est-ce donc que le principe, si longtemps affirmé, de la fixité du type, de l’immutabilité de l’espèce ? Nous disions au commencement de ce livre : Ce prétendu principe n’est qu’une hypothèse; nous sommes maintenant en droit d’ajouter : Cette hypothèse est erronée. Et c’est en vain qu'on voudrait recourir , pour la maintenir dans la science, à ces réserves, à ces concessions, dont Cuvier et ses disciples ont fini par reconnaître la nécessité; s’il est faux que l’espèce soit immuable, qu'elle ne se modifie en aucune façon, il n’est pas vrai non plus que les modifications qu’elle subit n’aillent jamais au delà des caractères accessoires et superficiels. Si ceux-ci sont seuls atteints dans le plus grand nombre des cas, les variations portent aussi, dans d’autres, sur les organes profonds et sur les caractères considérés par tous les naturalistes comme spécifiques ou même comme génériques1. »
Deux ans avant la mort d’Isidore Geoffroy Saint-IIilairc, un livre parut en Angleterre et produisit dans le monde savant une émotion qui, sans être aussi vive qu’à son origine, est loin d’avoir disparu’. D’après M. Naville lui-même, en
' L. Il, ch. ix, l. III, p. 517-518. — L. Il, ch. vi, t. II, p. 451-438.
' Ch. Darwiu, On lhe origin of speciet bg means of nalural sélection.
le nÉAUsue
effet, les découvertes de M. Darwin laisseront une trace assez profonde dans l’histoire de la science1. Sans doute sa théorie est loin d'être à l’abri de toute objection, et en France elle compte peut-être encore, à l’heure qu’il est, plus d’adversaires que de partisans; mais, dit M. Radau, elle semble résoudre un si grand nombre de problèmes, coordonner tant de faits et lever d’un seul coup tant de difficultés eu portant la lumière dans les coins les plus obscurs de la science, qu’il n’est point aisé de se soustraire à la séduction qu’elle exerce surl’esprit. Voici le raisonnement sur lequel M. Darwin appuie ses déductions: Les organes et les instincts sont variables jusqu’à un certain point. Or, grâce à la concurrence vitale, toute variation favorable devra se perpétuer, tandis que les déviations nuisibles seront éliminées. Les variations les plus légères, pourvu qu'elles soient avantageuses à l’individu dans lequel elles se produisent, en le favorisant par rapport à ses congénères, contribuent à sa conservation et se transmettent par héritage à sa postérité ; celles au contrairequi diminuent la résistance vitale de l'individu hâteront sa destruction et disparaîtront le plus souvent avec lui. C’est là ce que M. Darwin appelle le principe de l 'élection naturelle. On sait à quels résultats étonnants les éleveurs et les jardiniers arrivent par une élection méthodique qui a pour but de fixer les déviations utiles, en accumulant avec soin toutes les variations accidentelles qui se produisent dans le sens voulu. L’élection naturelle, selon M. Darwin , produit des effets incomparablement plus grands, et de modifications en modifications fait naître d’abord les variétés, puis les espèces, qui ne sont au fond que des variétés bien tranchées dont
1 M. Erncsl Naville. le Pi're Colette, Paris. 1805, IV” disi-ours : la Salure, p. 179.
les liens intermédiaires se sont perdus. Ce procédé naturel a donc pour conséquence finale un perfectionnement graduel par lequel toute forme vivante devient de mieux en mieux appropriée à ses conditions d’existence. Les formes de transition qui ne répondent à ces exigences que d'une manière imparfaite sont bientôt sacrifiées. On en retrouve quelques-unes dans ce vaste cimetière que nous appelons les couches géologiques, et chaque jour les fouilles qui sont exécutées dans les terrains anciens nous font connaître quelque chaînon perdu de l’immense série des êtres organisés*. D’après M. Navillc, M. Darwin avait même émis l’hypothèse que non-seulement tous les animaux, mais tous les animaux et tous les végétaux, pourraient provenir d'un même type primitif, d’une même cellule vivante. 11 n’y aurait eu au commencement qu’une seule espèce, organisation élémentaire et très-peu définie, dont fout ce qui vit serait descendu par voie de génération régulière’.
Or, ce système de l’illustre naturaliste anglais peut être envisagé soit au point de vue philosophique et religieux, soit au point de vue purement scientifique. — Si l'on définit la loi « la série des faits telle qu’elle nous est connue, » en excluant l’idée de cause ; si l’on entend que les êtres organisés se sont formés sans plan, sans direction, par la simple action des agents matériels et le résultat de modifications fortuites d’abord et lentement accumulées; que cette action, fortifiée par la longueur du temps et la diversité des circonstances, explique parfaitement, à elle seule, la diversité des développements, et qu’il n’est nul besoin de recourir à l’intelligence et à l’action d’une cause première ; il est manifeste qu'on affirme du même coup le ma-
1 Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1860, p. 213-214.
* M. Ernest Naville, ouvr. dte, p. 179-180, 182-183.
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térialismc et l’athéisme. Mais si l’on admet l’intervention de la puissance et de la sagesse de Dieu soit par les lois soit autrement ; si l’on se borne à dire que les plantes et les animaux sont descendus par voie de génération régulière de cellules vivantes primitivement semblables; que la matière du globe, à un moment donné, s’est rapprochée pour former ccs cellules : peut-être pourra-t-on se tromper ' et heurter certains principes des sciences physique, chimique et biologique ; mais nie-t-on pour cela l’existence de l’àme humaine et sa spiritualité? Aflirme-l-on que l’homme n’est plus qu'un singe perfectionné, et Dieu une hypothèse superflue ? Attaque-t-on vraiment soit la psychologie soit la théodicée? Jusqu’à démonstration du contraire, pas plus que Guillaume de Champeaux, nous ne saurions le croire. Mais ce système ne blesse-l-il pas les données des sciences naturelles? Plusieurs savants semblent le prétendre, tels sont : M. Robert Owcn, M. Agassi/', peut-être même M. Pictel *. Néanmoins voici ce qu’en écrivait M. Radau, au mois de juillet 1866 : « Est-il vrai, dit-il, comme le suppose M. Darwin, que les variations accidentellement avantageuses, après avoir assuré la conservation de l’individu où elles se sont produites, se transmettent ensuite de préférence par voie d’héritage, et se fixent à la longue de manière à déterminer les variétés et les espèces? L 'élection naturelle, qui a pour résultat la divergence des caractères, suffitelle pour expliquer les différences aussi profondes que celles qui séparent les espèces, c'est-à-dire les groupes dont les individus ne peuvent pas se féconder d'une manière continue par croisement? Les espèces connues ne
1 Voir lettres sur tes États-Unis d Amérique, par M. Ferri Piîani, p. 100, lettre du 25 septembre 1861.
* Voir Archives des sciences de la Bibliothèque universelle , mars 1800.
sont-elles réellement que des chaînes géologiques isolées par la destruction des intermédiaires? Toute séduisante qu’cMe soit par sa simplicité, cette théorie du renouvellement des formes et de la filiation des espèces est loin de s’appuyer sur des faits incontestables. Elle gague en probabilité, à mesure que l’étude des couches terrestres fait découvrir des liens plus intimes entre les êtres d'époques consécutives; mais il reste d’immenses lacunes à combler: il n'est que trop vrai que les documents géologiques sont encore insuffisants pour démontrer d’une manière positive que les espèces que nous connaissons sont descendues les unes des autres par d’in9ensibles dégradations. D'un autre côté, il reste à prouver que le progrès organique général fol que le conçoit M. Darwin, comme une conséquence nécessaire de l’élection naturelle, est un fait réel, et que les modifications successives d’une espèce ont toujours lieu dans le sens d’un perfectionnement, d’une plus grande force ou d'une plus grande beauté. L’examen des bassins géologiques les mieux étudiés ne semble pas confirmer cette hypothèse dans sa généralité, et la persistance des types inférieurs lui est, jusqu’à un certain point contraire. M. Darwin lui-même ne se dissimule pas la gravité des objections. U est possible que l'avenir les fasse disparaître une à une en comblant les vides qui existent encore dans nos connaissances paléontologiques, et en éclaircissant les conditions qui iniluentsur la mutabilité des types1. »
M. Chevreul lui-même, sans aller aussi loin, n’ose • cependant pas se prononcer pour la fixité absolue de l’espèce. Il s’arrête à ce qui lui paraît la limite actuelle des laits, et ne veut donner qu’une solution provisoire, parce qu’il suppose que la doctrine de l’avenir pourrait n’ètrc pas 1 Revue des Deux Mondes , 1" juillet 1800, p. 224.
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d’accord avec la doctrine de l’immutabilité radicale. Ce n’est, dit-il, que dans les circonstances actuelles que l’essence de l’espèce est fixe1 * * *. — Et M. Godron n’est-il pas de son avis, lorsqu’il affirme que l’espèce n’est immuable que « depuis l’origine de la période géologique actuelle*? »
En résumé, la fixité des espèces est un fait controversé parmi les naturalistes, ou du moins un fait que les uns admettent dans un sens, les autres dans un autre.
On a dit que des embryons d’espèces diverses, à une certaine époque de leur vie, ont une même forme. On en a conclu qu'ils sont les mêmes et que si plus tard les uns deviennent des animaux d’une organisation supérieure à celle des autres, c’est par la raison que ceux-ci ont subi un arrêt de développement ; par conséquent, que l’embryon de l'homme est le seul qui parvienne à son complet développement, après avoir été successivement embryon de rayonné, embryon d'articulé, embryon de mollusque, embryon de vertébré5. Cette opinion est certainement fausse, car elle ne fait consister la multiplicité des espèces que dans la variété des degrés d’avortement, ce qui ne saurait être admis.
Mais ne peut-on pas admettre que les genres et les espèces, tout en étant réellement multiples, tout en ayant des formes variées et fixes comme formes, ont cependant un fond commun, réellement identique? Les faits allégués par les naturalistes ne semblent-ils pas nous en convaincre? Or . celte opinion, originale et conciliatrice, à qui la devonsnous? Sans doute, à nos travaux et à nos découvertes. Mais
1 M. Chevreul, ouvr. cité, 1. 1, p. 165. — Voir aussi les Mémoires île la
Société royale et centrale d' agriculture, 1846, p. 287.
* De l'espèce et des races.
5 Voir M. Chevreul, ouvr. citi, l. T, p. 180-187.
ISO
ne la devons-nous pas aussi à cet homme qui, il y a sept siècles, presque sans ressource pour vaincre la nature, sans instruments pour l’interroger, mais avec son seul génie, la devina plutôt qu'il ne la vit, l'enseigna avec hardiesse dans les écoles, qui s'en émurent, et sut la défendre envers et contre le génie d’Abélard lui-même? Le temps, qui épargne si peu, a détruit les écrits qui contenaient les détails de son système. Nous ne possédons que sa conclusion. Mais n’estce pas assez pour assurer sa gloire et légitimer notre admiration ?
Toutefois Guillaume de Champeaux est allé encore plus loin. Quand on descend l’échelle des êtres, et qu’après avoir passé des individus aux espèces, des espèces aux genres et des genres aux règnes, on arrive en présence du fondement de tous, la matière première, l’esprit est saisi d’un tourment qu’aucune des régions traversées ne lui avait fait connaître. Plus on descend dans la profondeur, plus on descend dans le mystère, et c’est alors que se produisent dans l'intelligence ces agitations douloureuses que le vulgaire ne soupçonne même pas, ces questions ardentes, entassées, qu'aucune réponse claire ne vient satisfaire. Tel est, entre tous les autres, le problème de la matière première, surtout si on l'envisage dans ses rapports avec le règne végétal et le règne animal. Quoi ! cette matière qui sert de hase et d’essence première au règne inorganique, pourrait-elle être aussi la base et l’essence première du règne organique. A part les différences formelles et lypi-
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ques, y a-t-il identité radicale entre les mouvements mécaniques, les mouvements organiques ou automatiques, et les mouvements autonomiques? Le règne végétal et le règne animal, tout en étant deux règnes par leurs formes respectives, n'ont-ils qu’un fond matériel identique? La nature matérielle n’csl-elle qu’une force ad extra partout homogène, qui, en se combinant avec elle-même suivant des lois diverses, produit là des phénomènes purement physiques et chimiques, ici des phénomènes végétatifs, plus loin des phénomènes sensitifs? En un mot, ces êtres inanimés et ces autres êtres que nous appelons vivants sans savoir ce qu’est la vie, ne sont-ils au fond qu'une force identique eu elle-même, que des formes et des lois diverses ont modiliée diversement, de manière à lui faire produire, là des mouvements qui ne trahissent qu'une simple activité minérale, ici des mouvements qui révèlent la végétation et la sensation ?
Abélard ne dit rien d’explicite sur cette partie de la question des universaux ; et rien dans les ouvrages qui nous sont restés de Guillaume de Champeaux, ni dans ses Sentences ni dans ses Fraymenls inédits, ne nous explique les développements de sa pensée sur ce point difficile. Mais sa pensée elle-même nous cs\ implicitement révélée par le fond de son système, qui est tout entier dans ce mot déjà cité d’Abélard : « Eamdem essentialiter rem totam simtil siiujulis suis inesse individuis. » De même que les espèces sont comme des individus pour le genre et les genres pour le règne, de même les règnes pour l’universel qui leur sert de fondement. Il faut donc admettre dans les trois règnes, aussi bien que dans les genres et dans les espèces, un universel commun à chacun et partout identique. Or, si l’universel commun aux espèces est le genre, si l’universel
commun aux genres est le règne, il est manifeste que l'universel commun aux règnes ne peut être que la matière première. En sorte que la doctrine deGuillaume de Champeaux sur les règnes peut se résumer, comme sa doctrine sur les genres et sur les espèces, en deux idées : leur dis linction formelle et leur identité matérielle.
Cette doctrine, concorde-t-elle avec les tendances de la science moderne ? Distinguons, pour plus de clarté, le règne inorganique et le règne organique, et dans le règne organique, le règne végétal et le règne animal.
D'abord, il est certain que les deux règnes organiques sont réellement distincts par les types qui président à leur détermination. L’animal, en effet, est un être organisé qui a une certaine conscience de lui ; il y a en lui de la spontanéité, de la sensibilité, de l'instinct. Le végétal en est complètement privé. C’est en vain que Linné se plaît à raconter avec une poésie gracieuse les amores, sponsalia et nuptiæ plantavum', il n’y a dans les plantes aucune sensibilité véritable ; entre elles et les animaux les formes sont analogues, mais nullement identiques, a Jamais, disait Buffon, l’on n’a vu le végétal produire un animal1. » En 1 840, la Mennais écrivait : « Au plus bas degré du règne animal, alors meme que l’organisation présente une complication moindre de beaucoup que celle qu'on observe chez les végétaux supérieurs, un principe nouveau apparaît, la réelle spontanéité, obscure sans doute à son origine, mais dont le développement, à mesure qu’a lieu Dévolution des formes animées, l’accompagne constamment, se caractérisant de plus en plus dans l’innombrable variété des phénomènes d action, de
1 Cf. Am.vnilates academiex.
* liuffon, Histoire naturelle, l. II, p. 207; édit. 1719.