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LE RÉALISME APPLIQUÉ A LA PSYCHOLOGIE

dans le règne psychologique? Et comme la religion cherche, en vertu même de son essence, à relier à Dieu le monde des âmes et le monde des corps, pourquoi le réalisme, qui pénètre dans les âmes et dans les corps, ne pénétrerait- il pas à son tour dans la religion?

Mais avant tout il ne faut pas confondre le réalisme en psychologie avec le monopsvehisme.

Le monopsychisme prétend qu'il n’y a qu’une âme réellement subsistante, dont toutes les âmes individuelles ne sontquedes modifications passagères. — C’est au neuvième siècle, au monastère de Corbie, que cette opinion apparut pour la première fois. — Quoi qu’en dise M. Renan1, elle a été renouvelée par Averroès. Averrocs, en effet, distingue l'intellect matériel, l’intellect actif et l’intellect acquis. Selon lui, l’intellect acquis n’est pas une entité réellement distincte des deux autres; c’est simplement l’intellect humain, nommé différemment par suite des deux intellects qui le constituent : en sorte que toute la difficulté porte sur l'intellect matériel et sur l'intellect actif. Or, l'intellect matériel n’est pas essentiel à l’âme, puisqu’il disparaît avec le corps par la mort, tandis que l'âme, même après la mort, subsiste dans son essence et conséquemment avec son in-

* « Los réfutations que le moyen âge a tentées de la théorie d’Ibn-Roschd ont, en général, porté à faux, comme toutes les réfutations qui cherchent à prendre un système par son côté faible plutôt que par son côté vrai. Certes, s’il est au monde une révoltante absurdité, c’est l'unité (les âmes, comme on a feint de l’entendre, et si Averroès avait jamais pu soutenir à la lettre une telle doctrine, l’avcrroîsmc mériterait de figurer dans les annales fie la démence et non dans celles de la philosophie. L’argument sans cesse répété contre la théorie averroïsle par Albert et saint Thomas : Eh quoi ! la même âme est donc à la lois sage et folle, gaie et triste; cet argument, dis-je, qu’ Averroès avait prévu et réfuté serait alors péremptoire et aurait suffi pour balayer celte extravagance «lu champ de l’esprit humain dès le lendemain «le son apparition. Mais en y regardant de près on voit que telle n’est pas la pensée dTbn-Roscbd. » Averroès el l'nverroixme , par M. Ernest Itennn, !'• partie, ch. il, p. iôfi.

tcllect. C’est donc l'intellect actif qui seul tient à l’essence véritable de l’àme. Mais qu'est ce que l’intellect actif? Averroès le déclare positivement impersonnel, il le traite comme une raison extérieure à la subjectivité personnelle de l’àmc, et il le fait un dans tous les hommes, quelque nombreux qu’ils soient. Dire, après cela, qu’Averroës n’enseigne pas le monopsychisme, c’c-st jouer sur le mot et tenir un parti pris, à moins de soutenir qu’Averroës admettait une distinction réelle entre l’intellect et l’âme, ce qui l’eût placé dans l’alternative anlirationnclle, ou de faire de l’àme une substance inintelligente par elle-même, on d’en faire une substance composée. Saint Thomas, qui fut presque son contemporain, puisqu'il n’en était séparé que par un intervalle de vingt-neuf ans (1198-1227), et qui, du reste, était bien capable de le comprendre, n’a-t-il pas composé contre lui un opuscule intitulé : De unitale intellectus ' ? et n’est-ce pas en ce sens qu’il l’a rélulé dans sa Somme* ? — En 1270, le monopsychisme avait fait de tels progrès, qu’Etienne, évêque de l’aris, dut condamner cette proposition : « L’intellect des hommes est numériquement un et identique5. » Le concile général de Vienne en 1511 et le cinquième concile général de Latran en 1515 condamnèrent aussi l’opinion de ceux qui prétendaient que tous les hommes n’ont qu’une seule àme\ Et cotes, ces condamnations n’étaient pas imméritées. Car, si l’on peut invoquer en faveur du monopsychisme des comparaisons, dans lesquelles l’àmc universelle, produisant des pensées différent es dans les diffé-

* Opusc., XVI.

* I, Ltxvi, 2 et 3.

3 a Intrlledus hominum est iinus et idem numéro. » Cf. Du Boulny, flist. univ. Paris., III, 458.

4 Voir la bulle de Léon X, lue à la 8* session du V* concile de Latran : a Ileprobamus omnes assercnles animant intclleclivam mortalcm esse aut unicarn in cunctis hominiluis, et hæc in dubium vertenles.

I,E RÉALISME APPLIQUÉ A LA PSYCHOLOGIE renls individus, est assimilée à un instrument qui, touché par des artistes divers, rend, quoique toujours le même, des sons divers, on ne peut faire en sa faveur aucun raisonnement sérieux. Au contraire, en réduisant la personnalité à n'étre plus qu’une réalité passagère, une simple modification de l'impersbnnalité, le monopsychisme enlève à l’homme ce qu’il a de plus essentiel et de plus digne de respect.

Tel n’est pas le vrai réalisme appliqué à la psychologie. Le vrai réalisme aflicme l’existence réelle de l’individu aussi positivement, proportions gardées, que celle de l'universel. Nous l’avons constaté en physique, en chimie, en botanique, en zoologie ; pourquoi en serait-il autrement en psychologie?

Cependant cette doctrine était difficile à saisir; car, de deux choses l'une : ou la personnalité consiste essentiellement dans la substance même de l’âme, ou elle n’est qu’une propriété de celte substance. — Dans le premier cas, comment concilier la pluralité des personnes avec l'idée d’une seule substance spirituelle, toujours identique? S’il n’y a qu’uncseule substance spirituelle toujours identique, et si la personnalité consiste essentiellement dans la substance même de l’âme, n'est-il pas évident que la pluralité des personnes est impossible? — El dans le second cas, comment établir l’immortalité de la personne? Si la propriété de la substance n’est pas la substance même, elle n’en est donc qu’une relation? Alors la personnalité n’est donc qu’une chose relative? Or, une relation n’est elle pas, dans les choses matérielles, une réalité transitoire? Et s’il en est ainsi dans les choses matérielles, qui me prouvera qu’il en est autrement dans les choses spirituelles?

Assurément ces objections étaient graves. Aussi la plupart des réalistes n’appliquaienl-ils le réalisme qu’aux

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sciences naturelles et à la théologie. Abélard lui-méme, avec son esprit frondeur et sa prédilection pour la critique, n'ose pas aborder la question de l'universel dans lésâmes; il la constate, mais se garde bien de cherchera l’expliquer : « L’universel, dit-il, n’est pas toute cette collection de toutes les essences qui, ayant reçu les formes des contraires, se divisent en corps et en esprits, mais seulement ce qui dans cette multitude est le substratum de la corporéilé, ce en quoi l’essence n’a rien de commun avec les esprits1. » Les écrits qui nous restent deGuillaumc de Champeaux ne laissent pas même soupçonner cette question, bien qu’elle n’ait pas dû être étrangère à son enseignement verbal. Odon de Cambrai est le seul, du moins à notre connaissance, qui ait formulé par écrit sa pensée sur cette partie du réalisme.

Or, c’est ainsi qu’Odon de Cambrai s’exprime lui-méme : « Lorsque l’homme a été fait primitivement, l’àmc humaine, faite d’abord dans un seul individu et ensuite répartie dans un autre, était la nature de l’âme humaine elle-même, se trouvant toute et entière en deux personnes. Je dis toute, parce qu’elle n’était nulle part hors de ces personnes, et entière parce qu à aucune d’elles ne manquait rien de Pàmc humaine. Remarquez ici trois choses. Il y avait l’âme humaine, il y avait l’âme d’Adam et il y avait l’âme d’Ève. Ce sont trois choses différentes. L’âme d’Adam est un individu, ou si vous voulez l’appeler ainsi, un être singulier, ou une personne, qui n’est l’attribut d’aucun sujet ; l’âme d’Ève est de même un individu, ou une personne, ou un être singulier, qui n’est l’attribut d’aucun sujet. L’âme humaine est une nature spécifique, non individuelle, mais commune, qui s’affirme comme un attribut de deux personnes et est * Cf. De generibus et tpeciebut, p. 53».

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