I.E IIÈU1SME APPLIQUÉ A 1.1 PSYCHOLOGIE
répartie entre elles. Distinguez ces trois choses, non pas à l'aide des sens seuls, mais aussi à l'aide de la raison : car ce n'est pas au moyen des sens, mais par la raison seule <|u’on distingue l’individu de l’espèce On peut demander comment Dieu crée tous les jours des âmes humaines. En effet, si la substance de la nouvelle âme est identique avec son espèce, comment peut-on appeler nouvelle celle dont la substance est ancienne? De quelle manière est-elle créée à présent, celle dont la substance a été depuis le commencement? Car la nature spécifique de l'âme nouvellement créée est permanente. Comment donc la nouvelle àine estelle faite aujourd’hui, elle dont la nature existait dans l'espèce? elle est laite à présent, et elle était déjà? Qu’est-ce que cela signifie ?
« On répond à celte question de la manière suivante:... Dieu fait une âme nouvelle qui n’a pas une nouvelle nature. La même nature est donc nouvelle et non nouvelle : elle est nouvelle selon la personne, elle n’est pas nouvelle selon l’espèce ; elle est nouvelle par sa propriété personnelle, elle n’est pas nouvelle par sa propriété commune. Dieu créé, de choses existantes ou de rien, l’âme nouvelle personnellement de celte nature qui exista dès Adam universellement. Eu disant qu’un individu d’âme humaine est crée, vous ne dites pas que l’âme humaine est créée, mais qu’un individu est créé. Or, un individu d’âme humaine est une âme individuelle ; ce n’est donc pas l’âme humaine qui est créée, mais une âme individuelle. Il est créé une âme individuelle, qui n’était pas auparavant; l’âme humaine n’est pas créée, puisqu’elle existait déjà et qu’elle existait dans d’autres personnes.
• B. OJoiiis caincr. episc. De Peccato vriginali, lili. II, g IV.
« Cependant l'âme individuelle est aussi une âme humaine, et elle est substantiellement la même chose que l’àmc humaine ; c'est-à-dire que celle qui est créée à présent et celle qui dure depuis le commencement, l’individuelle et la spécifique, la singulière et la commune, sont une seule et même substance, et cela, parce que, quand l'âme individuelle est créée, elle appartient à la nature humaine, et aussitôt qu'elle est faite de rien, elle reçoit en elle celle qui a été faite dès le commencement. L aine individuelle, dis-jc, reçoit l’âme commune pour avoir avec clic-ci la même substance; et tout en étant distinctes par leurs propriétés, elles sont par leur substance tout à fait identiques.... On peut dire aussi que les nouvelles âmes sont créées, non quant à ce qu’elles sont, mais quant à ce qu’elles ont, c’est-à-dire quant à leur propriété et non quant à leur substance, de manière qu’il ne sc fait pas une nouvelle substance, mais une nouvelle propriété, et qu’à cause de la création de la nouvelle propriété on dit que la création a eu lieu à l’égard de l’ancienne substance, et qu’ainsi l’ancienne substance est appelée nouvelle parce qu’il y e.->t formé une propriété nouvelle. Aussi, quoiqu’il n’y ait point de personne sans substance, cependant ce n’est pas la substance, mais la -propriété de la substance qui fait la personne, et pour cette raison l'âme est appelée nouvelle à cause de la nouvelle propriété. Dieu donne à l’âme existante une propriété nouvelle et fait une nouvelle personne; l’espèce existait, Dieu lui donne la propriété et elle devient une personne nouvelle. La commune nature reçoit la propriété, et par celte propriété ce qui était commun devient individuel. Et ainsi la propriété seule est faite et non la nature, la propriété seule et non la substance ; néanmoins on dit que la substance est créée à cause de la propriété,
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de manière que cette âme dont la propriété est nouvelle soit une nouvelle âme »
11 est évident, d'après cette simple citation, que jamais le réalisme n'a eu d’application aussi hardie. Elle peut être obscure, et même fausse, soit en elle-même, soit dans la notion qu’elle donne de la personne, de la création, de la propriété et de la substance. Comment cependant ne pas admirer en elle celle largeur d'esprit, cette hauteur de vue, cette liberté et cette franchise d’affirmation, qui indiquent dans son auteur un caractère sérieux, noble, indépendant des vulgaires pensées, et qui nous réjouissent nous-mêmes, alors même qu'elles ne répondraient pas à toutes les exigences de notre raison ?
Mais l’application du réalisme à la psychologie n’a été au douzième siècle qu’un moyen. On voulait avant tout l’appliquer à la théologie ; c'était là le but, et Odon de Cambrai lui-même ne s’occupait guère de la nature de l’âme que pour découvrir une explication plus intelligible de la transmission du péché originel.
Autant le réalisme rencontrait de difficultés dans les sciences naturelles et dans la philosophie, autant il semblait être à son aise en théologie, dans cette science si vaste, où l’opinion tient une place si considérable et où les articles de foi, loin de détruire notre liberté, ne font qu’en assurer la possession et la jouissance. Il avait, en effet, avec les dogmes de la Trinité et de la transmission du péché originel, ainsi qu'avec le fait de la solidarité humaine, des rapports sinon de parenté, du moins de grande analogie. — Un Dieu en une seule nature et en trois personnes, tel est le nnslèrc de la Trinité. Or, il est manifeste qu’un tel mystère implique en Dieu un réalisme infiniment vrai. — De
1 U. Odon., op. cil., lih., II, g XX; lib. III, g VIII.
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même, en s a|>|>uyaul sur le réalisme, dit M. Lbaghs, on trouve une base naturelle non-seulement à la confraternité et à la solidarité des hommes considérée eu général, mais aussi à la différence des degrés de cette espèce d’attribution ou responsabilité morale, admis par le sentiment universel entre les individus, suivant qu’ils appartiennent seulement à l’espèce commune, ou à telle race, ou à une même famille particulière. Le droit d'hériter, ajoute-t-il, nous semble même trouver dans le réalisme un fondement naturel, antérieur à toute législation humaine ou positive1. — Qui ne voit encore tout le parti que les théologiens pouvaient tirer du réalisme dans l'explication qu'ils cherchaient à donner de la transmission du péché originel ? Peut-être celle explication a-t-elle été matérialisée par quelques-uns, mais elle n’en reste pas moins susceptible d’être prise dans un sens très-spirituel et en même temps très-exact.
Le réalisme est donc un système vraiment immense et profond, un effort sérieux contre le scepticisme, une tentative de passage du subjectif à l’objectif, une recherche de la vérité par l’unité, soit dans les trois grands règnes de la nature matérielle, soit dans l’âme, soit dans la religion. Et l'on s’étonne qu’ Abélard, avec son esprit si perspicace, ait pu lui opposer des sophismes tels que ceux-ci : « L'universel, a-t il dit, est le contraire du particulier; or on ne peut admettre simultanément deux contraires dans le même sujet ; Boéce s’y oppose expressément*. » Et encore : Les genres et les espèces sont ou créateur ou ciéature. S’ils sont créature, le créateur a été avant la créature ; donc Dieu a été avant la justice et la force, que quelques-uns n’hésitent pas à poser en Dieu comme quelque chose d'au-
1 Du Druhh me ontologique des universaux, t’ édil. 1801 , p. 1 1,".
- Voir N. Ikiurcau, oitvr. cité, t. t, p. 273.