‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au 12e siècleChapitre 2 sur 162 · PHYSIONOMIE GÉNÉRALE DF. GUILLAUME DE CHAMPEAUX · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE GÉNÉRALE DF. GUILLAUME DE CHAMPEAUX

Quoique nous ne soyons plus à ce temps sérieux et naïf, où l’on traduisait en vers latins V Introduction de Porphyre et les Catégories d’Aristote, cependant nous aimons à y reporter nos regards. Nous sentons en nous je ne sais quel instinct qui nous fait rechercher le passé et préférer les ruines de ce que le temps a renversé, pour construire l’édifice de l’avenir. « La philosophie scolasliqt», disait M. Cousin, a aussi sa grandeur : ello mérite l'intérêt de l'histoire et par elle-même et par les événements auxquels elle se lie; et quelque chose de cct intérêt doit se réfléchir jusque sur son enfance, si obscure et si négligée. » Des esprits éminents l’ont compris. Que d'études n'a-t-on pas faites sur le moyen âge pendant ces trente dernières années! que de choses perdues ont été retrouvées! et que de pièces inédites ont été publiées 1 Qui ne connaît, outre les travaux de M. Cousin, ceux de M. Saint-René Taillandier sur Scot Engine, de M. Charles de Rémusat sur

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Saint Anselme de Cantorbéry et sur Abélard, de M. Charles Jourdain sur la Philosophie de saint Thomas ?

Toutefois, ce qui reste à faire est encore plus considérable que ce qui a été fait. On a choisi , parmi les hommes, ceux-là seulement à qui l’éclat s’est attaché, et, parmi les questions, celles qui ont occupé le sommet de la pensée, mais qui n’en ont pas toujours été la base. On a quitté les sentiers isolés, pour ne prendre que les grands chemins au milieu des grands paysages. Il est, en effet, naturel à l’esprit humain de se laisser aller tout d’abord à ce qui le flatte et l'éblouit. Mais, après ce premier mouvement, un second beaucoup plus sérieux s'impose à lui ; et c’est à le commencer que nous voulons consacrer ce premier travail. Sans négliger les grands chemins, nous irons à travers les ronces et les épines, nous aborderons ces buissons embarrassés, dans la pensée qu'il y aura là des fleurs cachées et rares, peut-être même quelques nids pleins de vie et d’harmonie, et tout un monde tressaillant en secret dans la rosée et les rayons du soleil levant. Tel est le modeste, mais doux spectacle, que nous osons promettre au lecteur qui aura le courage de nous suivre.

Quand on contemple tous les travaux entassés les uns sur les autres par une activité étonnante depuis le quatorzième siècle jusqu’au seizième, et qu'on cherche à descendre de leur sommet à leur base, le premier fait que l'on constate, c’est que cette pyramide, qui se termine à Suarez, commence à saint Thomas d’Aquin. Si ensuite on cherche à descendre plus bas que ce premier fondement visible, si l’on veut creuser par-dessous la Somme de saint Thomas d’Aquin et voir sur quelles assises elle repose elle-même, on arrive, à travers les ouvrages d’Albert le Grand, jusqu’aux Sentences de Pierre Lombard. Et si l'on veut sou-

INTItOniCTlON.

mettre les Sentences de Pierre Lombard à la même inquisition que la Somme de saint Thomas d'Aquin, on s’aperçoit bientôt que Pierre Lombard est l’heureux héritier des deux plus grandes écoles de son siècle : l’école de Saint-Victor, où il eut pour maître le célèbre Hugues, auteur d’une Somme de sentences; et l’école de Notre-Dame, où il fut maître à son tour et où il dut nécessairement recueillir, dans dos échos qui avaient été trop retentissants pour être déjà muets, le souvenir des enseignements d'Abélard. Les Sentences de Pierre Lombard sont nées de la Somme des sentences d'Hugues de Saint-Victor et du Sic et Non d'Abélard. Or, si l'esprit, laissé à sa curiosité, veut descendre à des régions plus souterraines encore et chercher la pierre, obscure sans doute, peut-être même brisée, mais fondamentale, qui porte à la fois Abélard et Hugues de Saint- Victor, et sur eux Pierre Lombard, et sur Pierre Lombard Albert le Grand , et sur Albert le Grand saint Thomas d'Aquin, et sur saint Thomas d'Aquin toute la scolastiquo jusqu’à Suarez, que trouve-t-il? Un homme à peu près inconnu, Guillaume de Champeaux.

C’est de cet homme que nous voudrions parler. Nous voudrions approfondir ce qu'il a enseigné, pénétrer plus avant dans les problèmes qu'agita son esprit, le suivre de l’école de Notre-Dame à l’abbaye de Saint-Victor et de l'abbaye de Saint-Victor sur le siège épiscopal de Châlonssur-Marne; examinersa vie de docteur, sa vie de religieux et sa vie d'éveque ; chercher dans ses actes l’esprit qui les lui lit accomplir, mesurer la valeur de sa doctrine soit philosophique, soit théologique, soit mystique, et préciser avec exactitude la place qu’il occupe entre saint Anselme et saint Bernard, Roscelin et Abélard, Odon de Cambrai et son ami Hildeberldu Mans.

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Sans doute ce travail est plein de difficultés. « Quand il iaut pénétrer au fond d'une âme à travers les âges, dit M. Ch. de Rémusat, entrevoir comment s’y associaient ou s'v combattaient l'esprit du temps auquel elle n'échappait pas, et cet esprit de tous les temps auquel participent tous les philosophes ; comment s’y mêlaient, sans y disparaître, les habitudes religieuses, les habitudes logiques, l'érudition sacrée, l’érudition profane, le caractère ecclésiastique, le talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant involontaire pour la controverse, le goût de la subtilité, le désir de l’originalité, l’amour de la gloire enfin; alors la lâche devient bien difficile, et les conjectures les plus plausibles peuvent n’élrc que des mensonges historiques1.» Ce péril devient encore plus grand, lorsque les pièces originales manquent davantage. Malheureusement c’est le cas. Quelquefois c’est l’homme qu’il faut chercher dans le personnage : ici, le personnage n’existe pas; et la difficulté vient, non de l’éclat plus ou moins trompeur sous lequel l’homme s’est dissimulé, mais de l’obscurité dans laquelle il s’est enfoui. Des nombreux ouvrages philosophiques et tliéologiques que Guillaume avait composés’, il ne reste que quelques pages, débris à peine capables de nous aider à reconstituer sa pensée. Qu’il nous soit permis cependant d’oflrir au savant auteur de l’Esiai sur la métaphysique i l'Aristote , M. F. Ravaisson, l’hommage de notre vive reconnaissance pour la bienveillance avec laquelle il a daigné mettre à notre disposition les quarante-deux Fragments inédits de Guillaume de Champeaux, découverts à la bibliothèque de Troyes. Ces Fragments sont précieux, parce qu’ils nous indiquent à la fois

1 Ab/lard, par M. Ch. de Rémusat, l. II, p. 354.

* Cf. de Wisch, Bibliolh. cistere., p. 133.

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la méthode théologique de Guillaume et les sujets sur lesquelstravaillaitsa pensée. Quoique insuffisants pour reconstituer son génie dans sa totalité et lui rendre tout l’éclat qu’il mérite, ils nous font soupçonner le chemin qu'il a parcouru et l’horizon que ses yeux se sont fait. Dans sa manière de dire nous chercherons sa manière de penser; et grâce à quelques-unes de ces propositions heureuses qui portent sur elles la marque de l’esprit qui les a conçues, peut-être pourrons-nous reproduire les trails principaux de cette physionomie où l'énergie, pour être sérieuse, n’est pas dépouvue de charmes, et qui, si elle en a eu de plus saillantes qu’elle, n’en a peut-être pas trouvé de plus arrêtées.

Archidiacre de Paris, écolàtre de Notre-Dame, fondateur de cette Université qui devait cire bientôt, comme dit M. Cousin1, la grande école de l'Europe ’, fondateur de cette abbaye de Saint-Victor qui donna à l'Église et à la France tant d'hommes en qui le mérite le dispute à la gloire, évêque de Chàlons, ami et directeur de saint Bernard, ambassadeur du pape Calixte 11 auprès de l'empereur Henri V, Guillaume de Champeaux eut une vie privée et une vie publique qui lui méritèrent chez scs contemporains les éloges les plus magnifiques. Saint Bernard, dans sa lettre XXXVI à l’a h hé Hugues, Uappelle « un évêque saint et savant , episcopum sanctum et doctum » ; et dans une lettre aux chanoines d’Audicourt, il le distingue entre les hommes les plus illustres de son temps5. Dans les actes du concilede Beauvais tenu en il 20, Lisiard, évê-

1 Cousin, Fragments philosophiques, Phil. du moyen Age. Didier, 1805.

* Cf. Pasquier, Recherches, édit. 1613, p. 803, 804. — ttist. littér. de la France, i. X.

* « ... V u 1 toru m illustrium virorum, et maxime clarissimi viri Willelmt Catalaunensis episcopi, » etc. Inter Epist. S. Bernardi, lit.

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que de Soissons le surnomme a la colonne des docteurs, columnu doctorum. »

La Chronique de Maurigny dit de lui ces belles paroles : « Il fut l’illustre soutien de Conon de Préncste, légat du siège apostolique. C’est lui qui avait dirigé les cours de hautes études, et il brillait alors sur tous les évêques de la France entière par son zèle de Dieu et sa science des divines Ecritures1. » Guillaume de Saint-Thierry, dans une lettre à saint Bernard, l’appelle « un des maîtres de la doctrine ecclésiastique. » Abélard dit qu’il est le premier homme de son temps en dialectique *. Un autre de ses contemporains le compare à un ange, tanquam angelum 3. Wibald, abbé de Corbie, parlant de lui, sous le nom de Guillaume de Paris, dans sa lettre à Manegold, chanoine et scolastique de Paderbonn, le compte parmi les maîtres modernes de l'Église, qui avaient rempli le monde de leur doctrine et de leurs écrits *. Olhon, évêque de Frisingue, n’a que des louanges à lui adresser3. Landulphc le Jeune, dans son Histoire de Milan, l’appelle un homme d'un grand nom11. Quand il meurt, c’est,

1 « Dicitur quoque in Chronico Maurigniacensi Cononis Prencstini cpiscop cl apostolicæ sedis legali auxiliator magnus, qui su Mimes scbolas rexcrat, et lune lelum Dci hâtions super omnes cpiscopos totius Galliæ, disinarum Scripluranim scienlia fulpebat. > liée, des Hislor., t. XII, p. 76.

* s Guillelmum sciliccl Campellcnsom praeceptorcm moum, in hoc tune masisterio rc et fama prtccipuum. a Abel., Hisl. calamit., c. II. — a Dans V II istoria calamilalum écrite à Sainl-Gildas entre scs deux condamnations, Abélard s’exprime sur son maitre, Guillaume de Champeaux, nvcc irritation cl dédain. Ici il le critique quelquefois, plus souvent il le défend, toujours il le traite avec une considération matqnéc. » Voir Cousin, Inlrod. aux Outruges inédits d’Abélard, Paris, 1830, p. xixv.

s Rec des llislor., t. XIV, p. ‘279.

* Inter Episl Wibaldi, cp. CXLVII, apud Marlen., t. Il, ampl. coll. p. 334. — Mignc, Patrol, cnrs., t. CLXXXIX, col. 1250.

5 Lib I, De rebus gestis Frcderici I, c. 47, etc.

6 tlislorin Média!., c. xm, n* 10 ; apud Muratori, Scriplores rermnilalic.. I. V, p. 485.

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d’après Hugues Metel, abbé des chanoines réguliers de Toul, « le feu de la parole de Dieu qui s'éteint sur la terre *. ». Quoi qu’il en soit de celte métaphore, il est certain que l'histoire l’a surnommé Vénérable. Aune époque plus récente, Fleury l’a appelé « le plus fameux docteur de son temps*, » et dom Jean-François lui reconnaît du génie*. De nos jours, M. X. Rousselot, l’adorateur de Roscclin, a pu dire de lui que ce n’était pas « un scolastique verbeux, un dialecticien creux, un ergoteur subtil, un de ces joueurs de mots, de ces esprits étroits qui ne méritent pas de sortir de l’oubli où ils dorment ; » et, non content de l’honorer jusqu’à l'accepter comme un philosophe profond « et qui occupe un rang élevé dans la famille des penseurs, » il ne craint pas de le placer au-dessus de saint Anselme lui-même, puisqu’il le nomme « le grand métaphysicien réaliste de l'époque .* »

Et de fait, quoique Guillaume de Champeaux n’ait attaché son nom à aucune de ces idées puissantes qui remuent le monde et vivifient les siècles, il a su dévouer son intelligence à ce travail obscur qui ne reçoit pas la gloire, mais qui la fait. 11 appartient à cette race d’hommes que les yeux superficiels n’apprécient pas, et que je comparerais volontiers à l’étoile polaire : ils brillent moins que les autres, et cependant c’est autour d’eux que les autres se meuvent. Ne mesurons donc pas son influence réelle à son

1 < MorluO Anselme Lauduncnsi et Guillielmo Catnlaunensi, ignis verb Dci in terra delècit. » Hugo Metellus, Epist. IV ad Innocent.

* Fleury, Bisl. ecclisiast., t. XV, p. 176. — Voir llcnrion, édit. Aligne, t. XX, col'. 808.

1 Hist. dit diocèse de Châlons-sur-Marne, par D. J. François, bénédictin de la Congrégation de S. Vanne. Ms. conservé à la bibliothèque de la ville de Chàlons. Voir p. 331.

• M. Rousselot, Eludes sur la Philosophie dans le moyeu âye. Paria, 1840* 1. 1, p. 209.

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influence apparente, et ne suspectons pas son génie parce qu'il manque d'auréole. Guillaume est plus grand que son nom. Moins théologien que saint Anselme de Cantorbéry, il est plus philosophe ; moins subtil et moins éclatant qu’Abélard, il est plus sérieux et plus profond; moins spirituel que Jean de Salisbury, il est plus nîodéré et plus exact; moins ardent que saint Bernard, il est plus prudent et plus sûr. C’est un de ces esprits qui agitent tout sans être agités de rien, qui n'entraînent personne, mais qui conduisent tout le monde, même leurs adversaires, parce qu’ils ont pour eux non pas la passion, mais la force des choses. Quelle sûreté de coup d’œil! quelle exactitude dans la méthode! quelle justesse dans l'appréciation!

En dialectique, c'est lui qui, le premier, définit la science de retrouver le moyen terme dans le raisonnement1, et met le svllogisme au service des idées théologiques*. En géométrie, il constitue le solide avec le point et l'étendu avec l'inclendu. En ontologie, il fait dériver lé compose du simple1, et prépare ainsi les voies à Leibnitz, qui n’aura plus qu'à formuler ce que Guillaume avait pensé. En philosophie, il traite des universaux, mais eu prenant de haut cette question, cl en lui donnant une étendue et une profondeur qui n'ont pas encore été épuisées. En théologie, il descend jusqu’à la question du péché originel, ne s’en servant toutefois que comme d’un échelon pour descendre

1 <t Ea eral invenlionis materia, qnam liilaris memoriæ Guilielmus do Cftmpcltis, postmodum Cntnlaunensis episcopus definivit, eUi non période, esse scicnliam reperiendi medium Icnninuni cl inde eliciendi argumentant... cujus (medii) intervenlu copulenlur extrenia. » Joan. Soresbcriensis, 1. III, c. ix.

* « Primus fertur diaiectica usas esse ad res théologiens exponendas. * Cl. Ilist. liliér . de ta France, t. X, p. 508.

5 Cl. Manuscript. S. Vict\ fol. 117 verso, c. . De puncio et qiue ex eo nascuntur quantitatibus, linca, superficie, corpore; iusuper de loco. » — Cousin, Ouïr, méd d'Abélard, p. 180; Fragments, Phil. du moyen âge. p. 4 5- JO.

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plus bas encore, jusqu’à cette question radicale de la dis* tinction de la nature et de la grâce, qui est à la fois le substratum et le nœud gordien de toutes les autres. En politique, il ne fait que rendre sociales les conséquences logiques de sa doctrine théologique. En mystique, il concilie, avec un bon sens qui subjugue même l’impétuosité de saint Bernard, les droits delà raison et les droits de la foi, la liberté de la nature et l’autorité soit des préceptes soit des conseils évangéliques, et enfin l’imperfection forcée dans laquelle nous vivons comme créatures humaines, et la perfection libre à laquelle nous sommes appelés en tant que créatures surnaturalisées.

Et cependant, malgré son mérite éminent, Guillaume fut méconnu, et même indignement accusé. Et c’est pourquoi cette étude n’est pas seulement une œuvre utile à l’histoire et à la science, mais encore un acte de justice.

Essayons de chercher quelles sont les causes de cet oubli et de ces accusations, et d’en montrer toute l’inanité.

D’abord Guillaume de Champeaux a été méconnu et oublié. Quand on parcourt les ouvrages des auteurs modernes qui se sont occupés du moyen âge, ou y trouve, à côté des louanges qu’on lui accorde presque par parenthèse, une tendance à amoindrir la grandeur de son caractère et de son esprit, et à restreindre le plus possible son rôle et son influence en faveur des personnages plus aimés dont nous le trouvons entouré. M. Rousselol, divisant l'époque qui va de Scot Erigènc à Abélard, ne le nomme même pas'. Pourquoi ce silence, pour ne pas dire cette ingratitude? Si je ne* me trompe, en voici deux raisons, l'une tirée du côté de Guillaume, l’autre de nous-mêmes. — La première, c’est

* 31. Rousselol, ouvr. cité, I. I, p. 15-10, 25

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que Guillaume fut un maître. Généralement nous sommes ingrats envers nos maîtres : pendant qu’ils passent leur vie, d’abord à s’occuper de nous, plus tard à s’en souvenir, nous, au contraire, nous ne songeons qu’à les oublier, et cela surtout quand ils ont le périlleux honneur d’avoir à leurs pieds quelque disciple brillant. Nous sommes ainsi disposés, que le génie du disciple nous séduit beaucoup plus que le génie du maître, et, au lieu de faire à l'un et à l’autre dans notre admiration la place que chacun mérite, croyant peut-être nous glorifier nous-mêmes en glorifiant davantage celui qui est plus semblable à nous, nous effaçons le maître au profit du disciple. Le treizième siècle nous en donne un illustre exemple : avant d’avoir pour élève Thomas d’Aquin, Albert le Grand était un prodige de science, un homme incomparable; quand Thomas cul grandi sous son enseignement, Albert fut oublié. Or, ce qui arriva au treizième siècle arriva aussi au douzième : quand Abélard eut enchanté ses condisciples par la souplesse de son esprit et les grâces de sa personne, Guillaume, lui aussi, fut oublié. — Une seconde raison achève d’expliquer cet oubli, ou, tout au moins, cette méconnaissance. La liberté de la pensée étant un droit que l’obligation d’agir suivant la conviction de la conscience rend imprescriptible et sacré, tous les esprits bien faits sont portés à glorifier cette liberté; mais tous ne savent pas distinguer la liberté d’avec la licence, et, quand la licence se suscite des obstacles, beaucoup d’esprits, au lieu de lui retirer des hommages qui ne sont dus qu’à la liberté vraie, les lui offrent plus ardents. On se passionne pour les thèses persécutées, sans rechercher si elles le sont à tort ou à raison ; et l’enthousiasme se refuse rarement aux malheureux, aux exilés, quels qu’ils soient, pourvu qu’ils aient le front paré

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lt

du nom de la liberté. De là cette admiration pour Roscclin et Abélard, et cet oubli pour Guillaume de Champeaux, qui n’eut pas, comme son maître et son élève, la bonne fortune d’être condamné par quelque concile provincial.

Loin de moi, certes, la pensée d'attaquer le mérite, soit de Roscelin, soit d’Abélard! La gloire possède assez de rayons pour illustrer trois noms, et celui qui voudrait la soustraire d’un côté pour l’ajouter de l’autre, ne ferait que la détruire partout. Cependant, il faut que justice soit faite. La justice dont il s’agit ici est une équation entre le mérite et la gloire. Or, y a-t-il vraiment équation entre le mérite et la gloire, soit de Roscelin, soit d’Abélard, soit de Guillaume?

M. B. Hauréau, appelle Roscelin « un homme de courage et de génie1. «Sans aucun doute, Roscelin eutdu courage : car, bien qu’il ait pris, vis-à-vis des évêques réunis à Soissons, l’attitude de la présomption et de l’opiniâtreté,* et qu’il se soit réellement mis en opposition grossière avec la vérité, en méprisant l’enseignement de ceux qui sont préposés à sa garde, néanmoins la voix du concile de Soissons n’était pas pour lui la voix infaillible de l’Église ; il déclarait que, si les hommes qui le condamnaient étaient investis d’une autorité gouvernementale et disciplinaire, ils étaient privés de l'infaillibilité doctrinale, et dès lors, ne voyant plus sur leur front le seul flambeau capable de subjuguer sa raison, il se persuadait que parler clairement et franchement en face d’adversaires qui peuvent nuire, savoir soutenir à tout prix ce que la conscience déclare être vrai, supporter la persécution et même l’exil pour ce qu'on estime la vérité, préférer la conviction à l’amitié ,

1 De la Philosophie scolastique, par M. B. Hauréau, mémoire couronné par l'Académie des sciences morales el politiques. Paris, 1850, ». 1, p. 188.

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refuser la fortune qu’une seule parole de rétractation pourrait procurer1, c'était plus que du courage, c’était de la magnanimité.

Mais, si Iloscelin eut du courage, il n’eut pas ce qu’on appelle du génie. Le génie crée. Or, qu’à créé ltoscelin dans le inonde philosophique? de quelle découverte est-il l’auteur? — En philosophie, il a poussé le nominalisme jusqu'au ridicule, à ce point que son opinion était déjà ruinée, même sous Jean de Salishury*. — En théologie, il ne l'a pas poussé moins loin, puisqu'il l'a fait aboutir au trithéisme. D’après saint Anselme, « il disait que les trois personnes divines étaient trois choses séparées, comme trois anges; en sorte, toutefois, qu’elles n'avaicnl qu’une volonté et qu'une puissance. Assurément il. aurait fallu admettre, selon lui, que le Père et le Saint-Esprit s’étaient incarnés. 11 ajoutait que l’on pourrait dire véritablement que c’étaient trois dieux, si l'usage le permettait5. » Or, sérieusement, est-ce là une preuve de génie? Si Lanfranc de Pavic a combattu logiquement le faux nominalisme par lequel Bérenger renversait l’Eucharistie, si le concile de Soissons l'a condamné avec la même logique, à combien plus forte raison le concile de Soissons de 1092 a-t-il condamné, non pas le nominalisme en lui-

* Roscclin, en effet, plutôt que de mentir a sa conscience, refusa le bénéfice que lui offrit Yvesd eCharlres. Cf. Yvon Carnot. Epist.Vll : a Restai igitur ut palinodiam scribas... sic... bencliciis potens amplinri. » — Receveur, Hist. de l'Eglise, t. Y, p. 229; Iloscelin, par M. Fréd. Saulnicr, p. 17-18; Paris, 1H55.

* a Fuerunt cl qui voces ipsas généra dicebanl et species, sed corum jam explosa sententia est^ et fncile cum auctorc suo evanuit. x> Jean de Salisbury, Policralicus

3 Audio... quia Roscelinus clericus dicit in Deo très personas esse très res ad invicem separatas, sicul sunl tics angeli, ita tamen ut una sil voluntas et potestas, aut Patrem et Spiritum sanctum esse incarnalum, et 1res Deos rere posse dici, si usus admitlcret. » Lettre de S. Anselme du Bec à Foulques , évêque de Beauvais.

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même, mais le renversement du mystère de la Trinité par le nominalisme de Roscelin? Sans aucun doute, l’intelligence de Roscelin n’était pas à la hauteur de son caractère ; il a pu se croire le représentant du principe philosophique, et se mettre au nombre de ceux qui sont victimes pour le salut de la raison, mais en réalité, à le juger d'après le produit objectif de son esprit, c’est plus encore contre la philosophie que contre la foi qu’il s’est révolté1. W. Rousselot s'est donc réfuté lui-même, lorsqu’il a émis cette appréciation : « Un obscur chanoine, bravant, abjurant, pour ainsi dire, les dogmes d'une religion dont il était ministre, représentait au onzième siècle les libres penseurs de la Grèce, mais avec un danger que bien peu avaient eu à redouter. Ceux-ci, dans le calme d’une sécurité profonde, énonçaient librement leurs opinions sur la substance, sur la nature des choses et sur leurs principes; Roscelin, au contraire, ne pouvait entrer dans la voie des libres penseurs, qu’en soulevant contre lui un orage que d’autres avant lui avaient prévu, peut-être, mais que tous avaient craint... Mais il apparaît avec un caractère plus frappant encore, si l'on se rappelle que, le premier de tous les philosophes chrétiens et en face du Christianisme , il se pose, dans notre Europe, comme le représentant de l'école matérialiste ; c’est de lui que part la première réaction contre cette immatérialité chrétienne, mal prouvée peut-être, mais admise alors sans conteste... Supprimez Roscelin, et vous n’avez plus de nominalisme , partant plus de réalisme : Guillaume de Champeaux et saint Anselme sont inutiles1. »

Quant à Abélard, il n’avait pas seulement reçu du ciel la noblesse du caractère, mais encore tous ces charmes de

1 Cf. Itoscelin, sa vie et ses doctrines, par Frédéric Saulnier

1 M. Rousselot, oHvr. cite, 1. 1, p. 113, 147.

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finesse, de poésie, de flexibilité, de hardiesse et d’indépendance, qui constituent ce qu’on appelle l'esprit français. C'était, comme dit Cantù , « un beau et élégant jeune homme, issu d’une famille noble, qui composait des vers en langue vulgaire, et les chantait avec une grâce merveilleuse1 ; il connaissait le droit, le grec1, même l’hébreu, et variait ses occupations en rompant des lances dans les tournois aussi vaillamment qu'il déployait d'habileté en argumentant dans les écoles*. » « Son costume grave et pourtant soigné, ajoute M. de Réinusat*, le luxe sévère de sa personne, l’élégance simple de ses manières tour à tour affables et hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'était pas sans cette négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et l’habitude de la puissance, » rehaussaient encore le prestige extérieur de sa personne. Aussi, n la foule des rues, jalouse de le contempler, s’arrêtait sur son passage ; pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes, et les femmes écartaient leur rideau derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre '. » Plus tard, la persécution et le malheur achevèrent de lui faire une physionomie à part, et donnèrent à sa gloire une popularité qui jeta ses rivaux dans l'ombre. Que lui fallait-il de plus pour réussir? D'une part il était fin, piquant, frondeur et même romanesque ; d'autre part il luttait contre le réalisme que favorisaient les conciles et passait conséquemment pour un penseur libre. On connaît du reste sa devise : « Quand il s’agit de la vé-

' Voir Abélard, llist. catamUatum, p. 12. — Héloïse, Ep.. I.

* M. Cousin soutient la thèse opposée, s'appuyant sur quatre passages du manuscrit de S. Victor ( Fragmenté, Phil. du moyen Age, 40-M).

5 Histoire universelle, par César Canin, 3' édit. Paris, ltMJÔ, t. X. p. 493.

4 Abélard, par M. Ch. de Remuait, 1. 1. p. 43.

4 Ibid., p. 44.

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rite et de la science, j’obéis non à l'usage, mais à la raison1. » Cependant, s’il était loyal de caractère et souple d’esprit, était-il profond d’intelligence? S’il était chevalier, poète, musicien et orateur, était-il également philosophe? Les hommes brillants font de belles synthèses, mais les hommes profonds seuls font de solides analyses : or, avec toute sa subtilité, Abélard n’a-t-il pas manqué de justesse dans ses analyses et ses critiques? Ces questions sont graves, et pour que la réponse que nous devons leur faire ne soit suspecte à personne, nous la tirerons non pas de nous-mème, mais de la doctrine même d’Abélard et des jugements dont elle a été l’objet dans la postérité.

La doctrine d’Abélard, c’est le conceptualisme. Or, le conceptualisme a été enseigné avant lui. Boëce, en effet, enseigne positivement que les genres et les espèces ne sont pas des êtres en soi, mais des vues de l'intelligence, des manières de concevoir les véritables êtres en soi ou les substances sensibles ; ce sont les conceptions des ressemblances entre les individus. Conséquemment, comme conceptions, ces universaux sont incorporels, non pas à la manière de Dieu ou de l’àme, mais à la manière de la ligne ou du point mathématique, c’est-à-dire qu'ils sont des abstractions. Boëce se sert même de ce mot’. Du reste, un manuscrit du dixième siècle, sans nom d'auteur, découvert par M. Cousin, contient celle définition du genre, certes la plus conceplualistc qu'il soit possible de donner : « Geniu est coyitatio collecta ex sinyularum similitwline specierum, le genre est une conception qui résulte de la comparaison de plusieurs espèces semblables. » Donc rien d’o-

1 « Non este mex consuptudinis per usum proGcere, sed per ingenium. > Cpist. I, p. 8.

4 Boët. m Porphtjr. a ne transi I. I p. 55. — Voir M. Ch. de l\émtis»t Abélard , I. II, ». I, p. 550.

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riginal clans le système d'Abélard, rien surtout qui soit en équation avec sa gloire.

Mais, aux yeux des hommes sérieux, soit de son siècle, soit des siècles postérieurs, Abélard a-t-il vraiment mérité sa célébrité? Othon de Frisinguc , qui l’avait connu, n’en convient pas. Il lui reconnaît une grande subtilité, d'heureuses dispositions pour les lettres, une facilité augmentée par une application infatigable, de la hardiesse dans la dispute, et l’art d’égayer, d'intéresser et de rendre piquants les sujets qu’il traitait; mais il lient que pour le lond de l’esprit, il ne l’avait ni sur, ni juste, ni réglé*. Saint Bernard, dans sa lettre à Innocent II, dit, avec une apparence d’aigreur, il est vrai, mais avec un certain fond de vérité : « Je ne sais ce qu'il daigne ignorer, si ce n'est lui-même; aussi fait-il de sa voix l’écho du ciel1 * * * 5. » « Il aimait plus, dit un ancien auteur, la raillerie et les jeux d’esprit que la discussion sérieuse; il ne se rendait pas et n’acquiesçait à la vérité que lorsqu’elle était de sa façon’.» Malheureusement il est lui-mème le premier à confirmer l’exactitude de ces jugements ; car plus d’une fois il parle de lui. Or, c'est tantôt pour se comparera Ajax, disant avec autant d’orgueil que lui : a Si quxrilis hujus Fortunam inignæ, non sum superalus ab illo* ; » tantôt pour se dé. clarer, et par écrit, « le seul philosophe qui fût alors en ce

1 De Geslis Fred., lib. I, c. 47 : « T*m arrogans, suoque tanlum ingenio

confirions, ut vix ad audiendos magistros ab altitudine mentis suac humilintus descenderct, a etc.

* « Procter sc solum nescio quid ncscirc dignalur, (xinit in cario os

suum a

5 « Non disputator, sed cavillator, plus joculalor quant doctor. . Quod perlinax csscl in orrnre. et quod, si secundum se non esset, minquatn acquiesceret veritati. a lF.x vila S. Gosvmi, Acquicinct. abb., 1. 1, Dec des llisl.. I. XIV, p. MS).

* Ovid. metam., I. XIII. — Ab.vl. op., F put. I, p. 7.

INTRODUCTION

monde1 * * *. » Un tel langage n’indique-t-il pas une légèreté extraordinaire et d'esprit et de cœur?

Celte légèreté, du reste, n’a pas échappé aux auteurs modernes, même les plus sympathiques à la personne d'Abélard. — « II cherchait dans l'étude, dit madame Guizot, non des opinions faites, mais la matière de ses propres opinions; et le besoin de penser par lui-même, uni à l'ambition du succès, ne lui permettait guère d’écouter tranquillement ce qui lui semblait pouvoir être combattu.... Abélard, plus d'une fois, disputa, non en disciple qui cherche à provoquer une plus complète explication, mais en adversaire qui veut vaincre*. » — M. Hauréau reconnaît « qu’il était trop ami de l’équivoque..., qu’il avait trop dégoût pour les arguments sophistiques, et que, toujours pressé de réduire à l’absurde les thèses opposées à la sienne, il leur donnait volontiers le tour qui semblait offrir à sa polémique les plus grandes facilités5. » M. de Rémusat est encore plus explicite : « Les infirmités de son âme, dit-il, se firent sentir dans toute sa conduite, même dans ses doctrines, même dans sa passion*. » Et plus loin il ajoute . « Si l’on néglige l’homme pour les choses, on est plus embarrassé de saisir le sens et de mesurer la grandeur de son œuvre, et sa gloire parait supérieure à ce qu'il a fait..., et si ses aventures dignes du roman n’avaient jeté sur lui l'intérêt et l’éclat, on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa mémoire5. »

Si donc la gloire d’Abélard a fait méconnaître le mérite

1 « Cum jarn me solum in mumlo superessc philosophum æstimarem. a Epist. /, p. U.

* M"’ Guizot, Essai historique sur Abélard et Héloïse, X.

' M. Hauréau, ouvr. cité, 1. 1, p. 280, 263.

* U. Ch. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 27t.

* Ibid., p. 276.

INTRODUCTION

de Guillaume de Champeaux, c’est à lort. Guillaume fut plus obscur, moins bien doué à l’extérieur, moins audacieux de paroles, mais plus profond. Abélard séduisait plutôt qu'il ne convainquait; Guillaume, au contraire, convainquait plutôt qu’il ne séduisait. I.a pensée d'Abélard gagnait à être vue, celle de Guillaume à élre méditée. Abélard cherchait d'abord la célébrité, Guillaume d'abord la vérité. Abélard ébranlait, Guillaume édifiait. Plus on éclaircira les questions qu’ils ont agitées, plus Abélard descendra de son piédestal, et c’est Guillaume qui y montera, parce que le bon sens, qui est le tact de la vérité, est quelquefois supérieur à ce génie d’apparence qui n’en est souvent que le désordre.

Cependant Guillaume de Champeaux n'a pas seulement été oublié et méconnu, il a été aussi accusé dans son caractère et calomnié dans sa doctrine. Il a été accusé, en effet, et de jalousie, et d’ambition, et de panthéisme.

M. Ch. de Rémusat est-il juste envers lui, lorsque, pour le juger, il se sert de ce langage sceptique : « Il parait avoir brillé dans la dialectique, donné de quelques-unes des questions qu'elle pose des solutions nouvelles, et appliqué le premier, dans l’école de Notre-Dame, les formes de la logique à l'enseignement des choses saintes... On l'a surnommé la colonne des docteurs1?» Est-il juste surtout, lorsque, parlant de l’abbaye de Saint-Victor, il ajoute : « C’est là que, commençant une vie de paix et de piété, il espérait trouver un abri contre les attaques et les luttes qu’il prévoyait, ou même se préparer à l'épiscopat , qu'il pouvait souhaiter comme une délivrance ou comme un asile’? » — Madame Guizot se laisse aller au même soup-

1 Abélard, I. I, t. I, p. U.

1 Ouvr. cite, p. 17. Voir aussi p. 28

ÎXTRODUCTION.

çon : « Le cloître, dit-elle, offrait également aux uns les austérités de la pénitence, aux autres les espérances de l'ambition. Ce n’était pas le repos qu’on demandait alors à la vie monastique... Vénérés des peuples, honorés des princes, chers à la cour de Rome, ils se trouvaient naturellement désignés pour les hautes fonctions ecclésiastiques. La plupart des papes, à cette époque, et un grand nombre d'évêques, ont été tirés des monastères ; et la science, sans récompense pour les laïques, sans attrait pour le clergé séculier, devenait pour le clergé régulier la route à peu près assurée des honneurs et de la fortune. Champeaux l’éprouva peu de temps après; elles avantages qu’il tirade sa retraite dans le cloître donnent quelque poids aux insinuations de son adversaire sur les motifs d'ambition qui l'y avaient poussé. Du moins est-il sûr qu'il n’y chercha pas le silence et l'oubli '. » Et un peu plus loin, madame Guizot va jusqu'à insinuer qu'il ne soutint le réalisme que pour devenir évéque : « Champeaux, comme on peut le croire, archidiacre de Paris et aspirant à l’évêché, s'était déclaré pour les réalistes*. »

Roscelin, il est vrai, avait été condamné en t0!>2 au concile de Soissons. Mais est-ce une raison pour suspecter la conviction de tous les adversaires du nominalisfne? — Madame Guizot se méprend encore, lorsqu'elle laisse entendre que Guillaume s'est fait religieux pour être cher il la comité Rome : car, lorsque Guillaume voulut établir l’abbaye de Saint-Victor, il n’eut pas recours à Rome et sc trouva personnellement satisfait de l'approbation de Galon, son évêque. Ce ne fut (pie Gilduin, son successeur, qui commenta toute négociation avec Rome, et meme, d après le

1 K an ni historique, clc., inlrod., p. xi.

* Ibid., p. xiii. — Voir p. 331 el 333.

iO

INTRODUCTION

manuscrit de Pierre Garnier, ce ne fut pas à la prière de Gilduin, mais à celle du roi, que la bulle de confirmation fut donnée1. — Du reste, les témoignages ne nous manquent pas pour rétablir la vérité sur ce point. « Lorsqu’il était archidiacre et peut-être au premier rang dans l’estime du roi, nous dit un auteur contemporain, il renonça à tous ses biens, et quelque temps après la fête de Pâques il se retira près d’une petite église fort pauvre, pour ne plus servir que Dieu seul*. » Les auteurs de la Gallia christiana nous donnent la même assurance : « L’an 1108, disent-ils, embrasé d'amour pour la religion, il institua une discipline plus sévère, et, renonçant à larchidiaconé de Paris, il embrassa la règle des chanoines réguliers5. » Robert de Mont l’appelle « un homme fort lettré et religieux *. » Rupert nous dit que ce ne fut qu’après avoir refusé trois fois l'épiscopat qu’il sc rendit enfin et l’accepta malgré lui5. Abélard lui-même avoue qu’il s’est retiré dans un monastère pour un motif religieux *. Enfin, comme l'a remarqué Mgr llugonin, « au douzième siècle surtout, Guillaume, pour arriver à l’épiscopat, n’avait qu’à suivre la carrière qu'il avait embrassée et à conserver les titres dont il était revêtu : il était archidiacre et écolàtre d'une des premières

1 Histoire des triques de Clidlons-sur-Marnr.

* t Cum esset archidiaconus fereque apod regem primas, omnibus quæ possidcbnl demissis, in præterito Pnschæ, ad quamdam pauperrimam ecclesiolam, soli Deo servi turus, sc contnlit. » Cl. Hec. des llist.. t. XIV. p. 279.

5 Gall. christ., t. VII, col. 657 : « Anno 1108, religioms amorc succensu* sereriorem disciplinant instituit, et reliclo archidiaconalu Parisicnsi, regulnrinm canonicorum instituta soctari cœpit. »

4 « Vir admodum litteratus et religiosus. » Rob. de Mont, ex quodam chronico nbb.itiæ Gemmeticcusis, Tract, de immntatione Ordinis monachorum , cap. v.

5 « ...Torque licet sublcrfugisaet, tandem invitus episcopus eflicitur. » Rup., apud Marte»., t. IX, ampl. coll., p. 1023. — Cf. Hist. tilt., t. X, p.3I0.

6 « ... Monastcrio ad quod se causa religions conlulemt. a Abel. O/)., oc. cit.

INTRODUCTION. 21

églises du royaume. Chacune de ces fonctions, prise à pari, le conduisait naturellement aux premières dignités de l’Église, surtout si l’on considère quelle renommée il s’y était acquise. Les pontifes étaient plus rarement alors choisis parmi les religieux que parmi les professeurs distingués. La plupart des grands évêques de cette époque durent leur élévation à l'éclat de leur enseignement. Yves évêque de Chartres, Hildebert évêque du Mans et plus tard archevêque de Tours, Baudry évêque de Rennes. Albéric archevêque de Bourges, Goscelin ou Joscelin évêque de Chartres, Gdbert de la Porrêe évêque de Poitiers, Ulger évêque d’Angers, Gauthier de Mortagnc évêque de Laon, avaient été écolàtres de quelque cathédrale. On sait aussi combien l'archidiacre avait de part à la nomination de l'évêque, lorsque chaque église avait le droit de présenter son candidat à l’approbation du Roi. D’ailleurs nous ne trouvons que dans Abélard cette malicieuse insinuation contre Guillaume. La chronique de Maurigny nous le représente non-seulement comme trcs-versé dans les saintes Écritures, mais comme plein de zèle, de piété et de religion '. Il est en effet difficile de croire que l’ami intime de saint Bernard, d'Uildcbert du Mans, d’Anselme de Laon, de Galon de Paris, et de tout ce que le douzième siècle eut de plus distingué par la science et par la vertu, ne fût au fond qu’un hypocrite et un intrigant, voilant, sous les dehors d'une piété affectée, une misérable ambition *. # Il est donc manifeste que cette accusation est, comme l’a dit M. Cousin, « une accusation gratuite’. »

Mais il en est une, plus audacieuse encore, dont on n’a

1 Mirtcni', A necdot , I. V, p. 879.

* Euai sur la fondation de l'École de Saint-Victor de Paris, p. 0-8 r- M. Cousin. Fragments philos , Ph i. du moyen dge, p. 123

ISTH0DUCT10N.

pas craint de le charger. M. de Rémusat, en effet , a écrit qu’il n’a su ni souffrir la contradiction ni repousser l'attaque, et que son caractère manquait à la (ois de générosité et d'énergie1. M. Rousselot est allé plus loin : « Instruit, dit-il, éloquent et doué d'un talent remarquable, Guillaume de Champeaux était prévenu de son mérite, jaloux de celui des autres, orgueilleux, et de plus, ù ce qu'il parait, envieux et vindicatif; ne souffrant pas la contradiction, et ne pardonnant pas les blessures faites à son amour-propre, d’autant plus que dans sa conviction il était sincère *. »

La manière dont s’exprime M. Rousselot, indique assez que la seule source qui puisse donner cours à cette accusation de jalousie, est le témoignage d’Abélard. Or le témoignage d’Abélard doit-il faire autorité en pareille matière ? « L'histoire, a-t-on dit, doit être plus impartiale qu'un adversaire contrarié. » D’une part, nous savons qu’Ahélard n’était pas exempt de complaisance en sa faveur, tellement qu'il a oublié dans ses écrits un fait qui cependant n’avait pas dû s’effacer de sa mémoire, nous voulons dire l’échec qu’il subit publiquement dans la dispute que lui proposa Gosvin, ce dialecticien vigoureux qui étudia avec lui cl que nous retrouvons abbé d’Anchin en ilôL M. de Rémusat lui-mème nous raconte ce petit événement5. D'autre part, nous savons que Guillaume, embarrassé par les objections d’Abélard, n’a pas refusé d’y faire droit publiquement et de donner de son système une explication nouvelle. Ces deux faits peignent assez le caractère des deux hommes qui les accomplirent, pour que nous sachions facilement découvrir

' Abélard, l. I, p 28.

5 M. Rouuelot. ouïr, cité., t. II, p 210. 3 Quvr. cité, l. t. p. 2t-2ü.

INTRODUCTION

dans lequel se trouvent davantage la sincérité de l’esprit, l'amour naïf de la vérité, et la loyauté du cœur.

Enfin, Guillaume, après avoir été attaqué dans sa conduite, le fut encore dans sa doctrine. On l’accusa de panthéisme. A en croire Ilayle ', Tennemann % de Gérando *, Guillaume mu ait posé un universel complètement panlhéistique et serait un prédécesseur de Spinoza. Actuellement encore M. Bousselol et M. llauréau sont du même avis. — M. Rousselot, en effet, dit ceci : « On peut ‘donc admettre, à la rigueur, que les grands docteurs de la seconde époque *, qui défendaient le réalisme, n’ont pas vu toute la profondeur des questions qu’ils débattaient ; je n’aflirme rien à cet égard; mais les principes poussent les hommes, et il n’est pas toujours bon que ceux-ci voient leur œuvre tout entière. Qu'auraient fait les Anselme et les Guillaume de Ghampeaux, s'ils avaient découvert, à priori, toutes les conséquences du système philosophique qu’ils soutenaient? Sans nul doute, ils I auraient poursuivi du même anathème qui frappait le nominalisme ; ils l'auraient fait comparaître devant un concile, comme ce dernier ; ils l’auraient chassé de la France, comme Roscelin, et c’en était fait, pour longtemps, de la philosophie sur un sol qui devait être son plus beau théâtre. Quelles eussent été les conséquences d un pareil fait? Tour les montrer, il faudrait entrer dans une nuit profonde... *. » Plus loin il ajoute : « En résumé, le réalisme de saint Anselme consiste à affirmer l’existence réelle : 1° des individus; 2° des universaux ; 3" des qualités perçues dans les individus. Cette doctrine est si loin de

* Dicl. hilt., art. Abélnnl.

1 Tinnemann, Histoire de /a Philosophie, t. VIII, p. 100.

5 De Géramlo, Histoire coinpart'e des systèmes tle philosophie, 1. 1 V, p 100

* CVst-à-ilirc île Roscelin à Abélanl.

* Ouvr cité, 1. 1, p. 90

Si

IMRODICTIOX.

celle de Guillauiue de Champeaux et du vrai réalisme (juc c’est à peine si elle en mérite le nom... Saint Anselme ne va pas jusqu'à la négation positive de l’individu... Cette négation forcée, conséquence première du véritable réalisme, était réservée à Guillaume de Champeaux '. »

Puis, précisant davantage l’idée qu’il veut nous en donner : « Guillaume, dit-il, c’est Parménide luttant contre la pluralité ionienne avec l’unité absolue ’.... Si d une part le nominalisme eu niant la généralité niait la Trinité, le réa. lisme, en niant les individus, niait la distinction des trois personnes et arrivait ainsi à la même conclusion. Ce n'est pas tout. Comme les individus n’existent pas, toute réalité se confond en Dieu, tout est sa manifestation, tout est lui ; c’est le panthéisme s.... Son système, poussé à ses dernières conséquences, détruit toute individualité ; la personnalité disparaît, et les êtres rentrent dans l'abîme de

l’être, comme des Ilots dans l'Océan C’est la doctrine

du système panthéiste1.... L'examen du nominalisme a montré toute l’incompatibilité de ce système avec le christianisme ; et le réalisme irait plus loin, s'il était possible. L’un semble reconnaître trois dieux, et l'autre n'en reconnaît point ; car le réalisme de Guillaume aboutit à cette formule de J. S. Erigène, et répétée après lui, même au siècle de Guillaume, comme je le montrerai : Deux omnia , omnia Deux. La différence entre les deux écoles, c’est que l’erreur de Roscelin sautait aux yeux de tous, et que celle de ses adversaires était comme non avenue, mais elle n'en était pas moins réelle5. » Voilà donc Guillaume de Cliam-

' M. RoumoIoI, omit, cite, l. I, p. 230-2'58.

* Ibid., p. 2tl.

5 Ibid., p. 210.

4 Ibid., p. 267.

* Ibid., p. 281-282.

INTRODUCTION. J5

peaux accusé plus (pie de panthéisme, mais d’athéisme. Ce n’est pas encore assez. M. Roussclot, en terminant son premier volume, l'accuse de fatalisme : « Telle était, ditil, la philosophie au commencement de ce siècle ; comme systèmes métaphysiques, elle donnait le matérialisme et l’idéalisme, et comme conséquence immédiate, la négation de toute liberté dans l'homme : voilà ce que trouva Abélard, à son entrée dans l'arène philosophique. »

M. Hauréau, tout en appelant le réalisme de Guillaume de Champeaux « un réalisme éclairé, scientifique ', » le déclare identique avec le panthéisme, approuve le jugement de Bayle sur Guillaume*, et compte celui-ci parmi les précurseurs d’Amaury de Bène, de David de Dinant et de Spinoza 5.

Que ces messieurs nous permettent, pour nous servir des propres expressions deM. Hauréau, « de n'avoir pas recours à ces précautions oratoires dont les rhéteurs recommandent l’usage, mais dont les philosophes tiennent si peu compte , » et de repousser comme erroné le jugement qu'ils ont porté, soit sur la nature et la valeur du réalisme en lui-même soit sur le sens que Guillaume de Champeaux lui a donné dans son enseignement. Nous espérons mettre plus tard ce point en pleine lumière. En attendant, qu'il nous suffise de faire les deux remarques suivantes.

La première, c’est que Guillaume n’a jamais été accusé ni de panthéisme, ni d’athéisme, ni de fatalisme, par aucun de ses contemporains, mais seulement par quelques auteurs modernes. Celte simple remarque nous semble très-forte en

1 M. Hauréau, ouvr. Cité, t. I, p. 21t.

4 » L hypothèse de Guillaume csl, au jugement de Bayle, le spinozisme non développé. C’est une assertion que nous allons confirmer en quelques mots, » etc. Ibid., p. 232.

3 Ibid., p 276-217.

INTRODUCTION

faveur de Guillaume : car, d'une part, ses contemporains avaient, pour le juger, non-seulement ses paroles, mais ses nombreux écrits ; d'autre part, les auteurs modernes n’ont à leur service que quelques pages échappées à l'oubli. Et, pour arriver à ma seconde observation, ce qui est plus grave, c'est que la plupart des auteurs modernes jugent le passé avec un esprit systématique qui change le caractère des choses et la physionomie dos personnes. M. Rousselot n’a pas su échapper à cette tendance, qu’on ne saurait trop condamner au nom de l'histoire et de la science ; la page 215 de son premier volume nous en est une preuve trop évidente, car saint Anselme de Cantorbéry y est à priori déclaré « incomplet, parce qu'avant tout il était catholique; » et que d’autres pages no pourrions-nous pas citer ! M. Uauréau, sans être moins systématique, a contre la valeur de son ouvrage un ennemi de plus : la précipitation. Qu'est-ce, en effet, que deux ans passés sur un sujet aussi immense que celui de la philosophie scolastique1? Il ne faut donc pas s'étonner d’y trouver de nombreuses erreurs soit de détail soit d'ensemble, d’y apprendre, par exemple, qu’AI-Farabi fut disciple d’Avicenne, et surtout d’y lire une phrase comme celle-ci : « On se rappelle que Guillaume de Champeaux mourut sur le siège épiscopal de Paris, consolé par saint Bernard de3 persécutions que lui avait fait éprouver le patriarche des nouveaux hérétiques »

Donc étudier Guillaume de Champeaux, c’est à la fois sc procurer une joie, être utile à la science, et faire un acte de justice. D’abord, c’est se procurer une joie, car I intelligence se délecte toujours à la vue des figures lumineuses et des caractères arrêtés. Ensuite, c’est être utile à la science,

1 Voir Omit, cité, Avertissement, p. m.

* Ibid., t. I, p. 21 i

INTRODUCTION

car à Guillaume se rattachent des questions très-importantes, non-seulement sur l’histoire, la discipline et l’esprit de son temps, mais encore sur des points de philosophie dont la gravité réclame une place dans nos réflexions et dont la solution fera la gloire des siècles futurs. Enfin, c’est faire un acte de justice envers un homme quia été méconnu et même accusé d’amhilion, de jalousie et d'erreurs pernicieuses, malgré l’éclat solide qu’il a jeté sur son siècle et la gratitude que lui doivent l’Université de Paris et l'Église de France tout entière.

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