IS LE RÉALISME APPLIQUÉ A LA PSYCHOLOGIE
universelle*. C’est ce que saint Thomas devait si bien exprimer plus tard par cette formule qui est devenue un principe dans l’école : « Dieu n’est dans aucun genre, il est en dehors el au-dessus de tous les genres’. » — Du reste, une nouvelle preuve qui, tout en étant indirecte, n’en est pas moins forte, c’est que Guillaume de Champeaux n'a jamais été ni persécuté ni même inquiété par ses contemporains. Or, ce calme laissé autour de sa doctrine, bien plus, cette faveur dont on l'honora personnellement en l’élevant sur le siège épiscopal de Châlons, sont-ils explicables, s'il lut coupable de panthéisme? Pourquoi donc sa culpabilité eùt-elle été ignorée de ses contemporains ? Serait-ce parce qu'il était inconnu? Mais quand il parlait, c’était à toutes les écoles de Paris que sa doctrine s'adressait, et par elles à l’Europe tout entière. Serait-ce parce qu’on était indifférent à la question des universaux? Mais tous les esprits en étaient passionnés, et nul n’ignore l’éclat qu'ont jeté sur elle les débats de Guillaume et d’Abélard. Serait-ce enlin parce que le panthéisme était alors en faveur ? Mais qui ignore qu'en i'209 douze disciples d’Amaurv deBèneontété brûlés à cause de leur doctrine panthéiste5? Et, si nous nous reportons au quatorzième siècle, ne voyons-nous pas les scotislcs admettre un universel formel a parte rei ? Bajle lui-même en convient. Or, qui jamais, parmi les théologiens et les philosophes bien pensants, a songé à accuser de panthéisme les scotislcs? Dans Scot, qui a si clairement déclaré que Dieu n’est dans aucun genre*, s’en
1 S. Anselm., Monol., cap. xxvi et xxvii.
* a fieu* non est in aliquo généré, sed est exlra omne genus. » S. Thom., I, ni, 5 et 0.
’ Voir M. Ihureau, ouvr. cité, t. î, p 300, 403.
4 <y Teneo quod Oeus nam est in generc ; nain quod est in se et ahsoluto
fût lui-même indigné. — Donc c’est sans aucun fondement sérieux que l’accusation de Bayle a été produite et répétée après lui.
infinitum. non potest esse in généré. Deus est sic : ergo. Probntur major : i(uia <j u od est in genere, est fmitum ; ergo Deus non esl in généré directe, nam est ens illimitatum ; nec ml uct ire, ut dicit «nnctus Thomas, quia non supponil aliud; quod autem est rediiclive, «upponit aliud. » J. D. Scot. I. I, Comment, xentent.. quæst. m.
f.HAl’ITRK VIII
l’attaque d * a h k i. a n d f.t i.a nouvelle thèse I» E GUILLAUME DK CHAMPEAUX^
l .i genèse du multiple. - Le*> i lient do Platon, 1rs formet scolastiques, les forcez cl les loin du dynamisme moderne. — Objection d'Abélard. — Le système de la non-différencc . — Opinion de M. < ou»in. — Réponse délinitive de Guillaume de Champeaux aux trois questions de porphyre. — Conclusion.
Si l’on voulait combattre Guillaume de Champeaux, c’était autrement qu’il fallait procéder.
L’explication qu’il donnait de son système n'était attaquable, ni en tant qu’elle affirmait l’unité, ni dans le sens où elle l'affirmait; mais ne l'étail-elle pas dans la part de réalité qu’elle accordait à la multiplicité? Guillaume de Champeaux disait que la multiplicité n’était qu’une réalité accidentelle, sola multitudine ncciflfiitinm varielas : mais cela suffisait-il pour sauvegarder ce que le sens ordinaire semble nous révélera ce sujet ? Il enseignait que les individus procèdent des espèces, les espères des genres, les genres des règnes, et par conséquent que la multiplicité procède de l'unité, le différent de l'identique, comme le relatif de l'absolu : mais expliquait il cette difficulté? Kn voulant sortir du mystère, ne tombait-il pas dans la contradiction? Kn affirmant d’un côté la réalité de la multiplicité, ne la
U NOUVELLE THÈSE DE GUILLAUME DE LH AMI’ EAUX. tHJ niait-il (lis de l'autre V Comment enfin la conciliait-il avec la réalité de l'unité ? Essayons, sinon de résoudre, du moins de jeter quelque lumière sur ce problème.
D'après Abélard , Guillaume de Champeaux regardait l 'accident comme le principe de la variété. Dans un texle déjà cité de ses Fragments inédits , il admettait, à coté de la matière, des formes qui constituent, par leur union avec elle et leur action sur elle, lavariétédes règnes, des genres, des espèces et des individus. En sorte que les accidents dont nous cherchons à pénétrer la notion, ne sont pas autre chose que les formes1. Reste donc à savoir ce qu’on entendait par formes au commencement du douzième siècle, l’our cela faut-il chercher dans quel sens les expliquaient les scolastiques des siècles postérieurs ? Nullement ; mais il faut interroger les documents contemporains, soit de la lin du onzième siècle, soit du commencement du douzième. Or, à cette époque la doctrine de Platon et d’Aristote n'était qu’un simple tissu, qui n'avait pas encore subi celle charge de distinctions, ou plutôt de subtilités, qu’on voulut bien, plus tard, regarder comme des ornements. Par conséquent le sens des formes dont parle Guillaume de Ghampcaux est le sens même des types ou des idées dont parle Platon : Bernard de Chartres, quelques anuées plus tard, nous en donne la preuve dans sou Megacosmns *.
1 a Inde concludimus apud Willelmum imlitiduuiii quodcuinquc, praiter Dcum, in duas partes dividi qute su rit rcalcs, sciliect in maleriatn ont uni vertale, et in formant nul accident. » Willelini Campell. de Satura et de origine rerum planta, juct G. A. l’atru, p. 47.
4 Le Megacosmun commence par un dialogue entre l'Intelligence, Soi/tt, et la Nature, Satura. Ces deux personnages allégoriques s'entretiennent ensemble de la nécessité de tirer le monde du cliaos. ttylra, où il est encore enseveli; puis ils se mettent à l’oeuvre. La matière dont toutes choses doivent être tirées est la matière première :
< Erat vie vultus antiquissimus, gencrationis utérus indeiestus, furmarum prima subjeclio, uratcria corporuui, substantiel l'undamciilum. Ea siquidciu