I. AlTAQIiE U’AIIÊUIlli
corps composes est la différence des proportions suivant lesquelles les corps se sont combinés' » ; et ailleurs: « I,e but que se propose la chimie, en réduisant la matière inorganique et organique à des types dont chacun est défini par l'ensemble de scs propriétés physiques, chimiques et organoleptiques, distingue cette science de toute autre. Ces types sont appelés espèces chimiques »*? Kl Isidore Geoffroy Saint-Hilaire ne semble-t-il pas vouloir formuler cotte meme doctrine, lorsque, cherchant à percevoir toute l’étendue de l'action du type dans les êtres organiques, il dit : «Le type n’est pas une de ces vagues abstractions qu'on a si souvent fait intervenir dans l’explication des fails vitaux... C’est le modèle, propre à chaque existence, selon lequel elle se déroule, selon lequel s’exerce, tant qu elle subsiste, l’activité propre de l’être organisé... Action essentiellement élective , car elle amène et distribue dans les tissus de l’être vivant, non pas indifféremment et au hasard, les molécules de diverse nature, qui composent le milieu ambiant, mais, entre toutes elpar un véritable choix, celleslà seulement qui peuvent être utiles. Essentiellement élective encore par l’emploi qu elle en fait après s’en être emparée; les fixant, selon le besoin, sur un point, ou les transportant successivement d’organe en organe, jusqu'à ce que, leur rôle rempli, elle les rejette et en appelle d’autres ; ici formatrice, là momentanément conservatrice, parfois aussi réparatrice , et partout, selon ce type dont l'établissement ou l’entretien reste pour elle, dans la variété des maléiiaux et des moyens qu’elle met en œuvre, le but, la règle unique ut toujours présente. D’une activité élective et dont la source est dans l’être lui-même, à ce qu’on a si longtemps appelé
’ Histoire des connaissances chimiques, 1. 1, p. 70.
5 Ibid, p. 23».
I \ime végétative , à ce qu'un appelle encore dans une école justement célèbre le principe vital , il n'y a qu'un pas'. »
Or, si les idées ou les types de Platon pouvaient signifier soit* les lois qui règlent les forces, soit les formes que prennent les forces en déplaçant leurs axes sous l’action des lois; s’il fallait, pour parler strictement, admettre une distinction entre la matière d'un corps et sa substance, regarder celle-là comme étant, non pas ce quelque chose de grossièrement inerte et de nécessairement étendu que l’imagination se représente et que la raison tend à rejeter toujours de plus en plus, mais comme étant les forces ellesmêmes avant leurs déploiements d’action et leurs combinaisons chimiques, c’est-à-dire les forces dans toute leur simplicité et leur identité; s’il fallait ensuite regarder la substance comme étant ces mêmes forces, non plus avant leurs déploiements et leurs combinaisons, mais après que les idées typiques ou les lois se sont unies à ces force* pour les déterminer et les lixer dans tel genre, telle espèce et telle individualité ; alors il serait certain qu’il y aurait entre le système de Platon et le système qui tend à prévaloir parmi nous une grande analogie, pour ne pas dire une véritable identité*.
1 Histoire naturelle générale des régnés organiques . t. II, t™ p»rlic p. 88-OJ.
s « La science ancienne voyait dans les corps une sorte de dualité, elle imaginait d’une part une matière dépourvue de qualités propres, mais capable de les recevoir toutes, et de l’autre des essences qui s’ajoutaient aux corps pour en constituer les propriétés ; elle supposait que ces essences pouvaient être isolées par la distillation, et l’alchimiste s'efforçait de les recueillir pour les infuser à tou gré dans la matière. — Après la doctrine des essences, on vit prévaloir l'idée des formes ; une esthétique cachée déterminait au sein des corps les moules où se produisait la diversité moléculaire. Notons que cette conception nous rapproche de celle du mouvement. L’idée du mouvement ne va pas en effet sans une certaine idée de forme ; la géométrie détermine les courbes et les surfaces idéales où se produisent et sc limitent les mouvements. La physique nouvelle rapporte au mouvement
2‘2ti 1,'ATTAQUE D'AUÉLAHD
Mais Guillaume de Champeaux ignorait cette lumière et ce secours puissant que le système de la variété des êtres par les idées ou les formes de Platon devjit recevoir du progrès des sciences modernes. De son temps, ce système était complètement obscur et incapable de satisfaire l’avidité d’un esprit sérieux : aussi laissait-il vulnérable à cet endroit l’explication que Guillaume de Champeaux donnait du problème des universaux. Guillaume le sentit certainement, car c’est immédiatement après cette première explication donnée à l'école de Notre-Dame, que le dégoût de renseignement, le besoin de consacrer un temps plus libre et des réflexions moins distraites à la recherche de la vérité, s’emparèrent de sou âme tout entière, le décidèrent à se retirer dans la solitude avec quelques disciples qui travailleraient avec lui, et à fonder l’abbaye de Saint-Victor. Abélard, lui aussi, le comprit bientôt, et s’il faut en croire tous les témoignages qu’il nous donne de ses succès, il força son maître, dans une discussion publique, à abandonner celte première explication que ses arguments avaient anéantie'. Mais, de l’aveu même de ses amis, Abélard est ici plus emphatique que véridique. « Guillaume de Champeaux, dit M. Rousselet, ne s’est pas démenti, et la prétendue victoire
lu structure et les propriétés des molécules; elle tire cette conclusion" de l'ensemble des lois qu’elle a trouvées; elle s'y croit autorisée pur ce qu’elle suit de plusieurs grands phénomènes naturels, par ce qu’elle a appris de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, par les inductions auxquelles elle s’est élevée sur lu nature de l'attraction universelle ; mais l’avenir seul montrera si elle peut se rapprocher des conditions originelles qui diversifient les mouvements dons les profondeurs secrètes de la matière. 11 ne faut donc pas nous attarder à la métapliy siq :c des molécules. » M. Edgard Savenev. Ht’ rut: des Deux Mondes. 15 décembre IKOü, p 938-959.
1 « Tum ego ad eurn reversus ut ah ipso rheloricam audircm, inter cælera dispututionum ooslraruni conamina, antiquun ejus de universatibus sententiam pateutissimis argumentoruin disputationibus, ipsum commutare, imo desiruerc compuli. a Abélard, Hist. calamil.. p. 5 et 0.
tT LA NOUVELLE THÈSE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX. ‘227
d’Abélard ne lui a pas fait adopter un autre principe1. » Et M. Hauréau à son tour avoue que la seconde thèse de Guillaume n’est « qu’une modification de la première*. » En effet, après avoir enseigné « qu'une chose identique par essence, réside tout entière et simultanément dans chacun des individus qu’elle produit, en sorte qu’il ne se trouve aucune diversité dans leur essence, mais seulement une variété causée par la multitude des accidents , » Guillaume de Champeaux se corrigea en disant désormais que cette chose identique l'est non pas essentiellement, mais indifféremment*, c’est-à-dire qu’un être matériel est le même qu'un autre être matériel, non par son essence, mais par sa nondifférence, et pareillement, qu’un être spirituel est le meme qu un autre être spirituel, non par son essence, mais par sa non-différence. Tout à l’heure, l’essence d'un être était son
1 Ouvr, cité , t. I. p. 378. Voir aussi p. 274.
* Ouvr. cité, t, I, p. 223.
3 « Sic auleni islam »uani correxil senlentinm, ul demeeps rem ennuient non cssenlialiter, sed indifferenter diceret. * Abel., Hist. calamit., p. 6. — Un premier lexle portait individuaiiter au lieu de indifferenter. Mois les manuscrits de d'Amboise, les recherches de Meiners et de M. Baumgaiien- Krusius, et surtout le Iragmcnt de Saint-Germain mettent hors de doute la nécessité de lire indifferenter et non pas individuaiiter. On lit en elTet dans ce dernier fragment : « Nunc illam quæ de indiHVrentia est sententiam; » et plus bas : « Ipsi tamen ad indilTercntiam currcntes, » etc , etc. Malgré l'autorité de M. Rousaelot et de M. Ubaghs [Problème onfologique , etc., p. 33), nous tenons avec M. Cousin ( Philos . du moyen âge, p. 115-121) a la variante de d’Amboise pour inconle>lablc, et nous regardons comme définitivement résolu par nos manuscrits ce point de critique si souvent controversé. » Du reste, peut-être M. Hauréau (I, 272) a-t-il raison, lorsqu’il dit que les mots a individuaiiter, indifferenter, sont des termes opposés, qui toutefois ne se contredisent pas en ce lieu, indifferenter étant pris pour signifier le même incorporé aux différents, individuaiiter pour signiüer le» différents ayant le même pour suppét commun : or, dire que riutégralilé de l’essence est la nature commune des individus, et qu'à ce titre elle subsiste universellement, mais sous la forme de l’individualité, ou bien, dire que la substance universelle est ce qui se retrouve non* différent en chacun et est communément un en tous, c’est, il nous semble, traduire la même opinion en des termes divers. »
•ifli I.’AITAQUE D'ABÉLARD
genre et son espèce seulement ; ses formes individuelles lie touchaient nullement à sou essence, car elles n'avaient eu lui qu'une réalité accidentelle et relative. Maintenant, l’essence est tout ce qu’est l'individu, tout ce qui le constitue dans son être propre ; elle n'implique plus seulement le genre et l'espèce, mais encore les formes individuelles ; elle perd en extension, mais elle gagne en compréhension. Dans la première explication, Socrate et Platon, tout en étant deux hommes d'une individualité multiple et réellement différente, avaient une seule et même essence: dans la seconde, Platon est un homme comme Socrate est un homme, mais Platon n'est pas essentiellement le même homme que Socrate'.
Pour bien comprendre cette seconde explication, il faut se placer au point de vue de Guillaume de Champeaux. Ce à quoi tendaient surtout les efforts de son esprit, c’était d'augmenter ou du moins de rendre plus saisissablc et plus visible la réalité de la variété individuelle. Or, en rangeant dans l'essence des individus non-seulement leur genre et leur espèce, mais encore leur individualité propre, il est évident qu'il mettait hors d'atteinte la réalité du multiple et de l'individuel.
Mais alors que devenait l'un, l’universel? Guillaume de Champeaux en admettait-il encore la réalité? n'en faisait-il pas un pur concept?
M. Cousin a répondu à celte question ; mais sa réponse, tout illustre qu elle est, ne nous a pas paru douée de la netteté qui caractérise habituellement son éminent auteur. Elle se compose en effet de deux parties. I,a première con-
1 i fini» similiter lioino e>L ut Socrates. quamvis non Ml idem liuniu cMcnlialiter qui est Socrates, a Fragm. de Saint-Germain, fol. 43 recto, c. il ; Ouvrage! inédits d'Abélard, p. 518
ET LA NOUVELLE THÈSE !>E GUILLAUME I>E CHAMPEAUX. 220 tient l’appréciation suivante : « L’identité des individus d’un même genre ne vient pas de leur essence même, car celte essence est différente en chacun d'eux, mais de certains éléments qui se retrouvent dans tous ces individus sans aucune différence, imlifferenter. Celte nouvelle théorie diffère de la première en ce que les universaux ne sont plus l’essence de l’être, la substance même des choses ; mais elle s'en rapproche en ce que les universaux existent réellement, et qu'existant dans plusieurs individus sans différence, ils forment leur identité et par là leur genre. La différence des deux théories est grande, il est vrai, mais elle ne va pas jusqu’à mettre en cause la réalité des universaux. Celle-ci subsiste dans l'une et l'autre théorie. Passer de l'une à l’autre, c’était changer sans doute, mais ce n’était pas abandonner le réalisme, et la seule conséquence qu’il faut tirer de la phrase d'Abélard, c’est que, dans son premier enseignement à Notre-Dame, Guillaume de Champeaux faisait des universaux l'essence même des individus du même genre, et que, dans son second enseignement à Saint-Victor, il finit par les considérer non plus comme constituant l’essence des individus d'une même classe, mais comme formant leur identité, parce que dans tous ces individus, différents d'ailleurs, ils se retrouvent sans différence1. » — La seconde partie est ainsi conçue : « Grâce à nos manuscrits, nous avons restitué pour la première fois la seconde opinion de Guillaume de Champeaux, cl nous pensons que celle opinion appartenait encore au réalisme; mais nous convenons avec Abélard que la substitution de celle opinion à la première dut paraître et est en effet une concession à L école nominaliste*. »
• FngmcnU, Philosophie du moyen dqe. Aln'lnrd, p. ttfl-117.
* Ibid . p. 12ri