‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au 12e siècleChapitre 30 sur 162 · L’ÉCOLE ET L'ABBATE DE SAINT-VICTOR · texte numérisé non relu

L’ÉCOLE ET L'ABBATE DE SAINT-VICTOR

vaquer à la prière et à la méditation des vérités chrétiennes1. C'est là que Guillaume de Champeaux vint se fixer avec ses disciples et jeter les premiers fondements de l'abbaye de Saint-Victor*.

1 Us vie t et let mauimet tainle» de t hommes illustres qui ont fleuri dans l'abbaye de Saint-Victor de Paris, par le P. Gourdan ; ourr. approuvé par le P. de Bourges, prieur de l'abbaye, en 1693; Ms. de la Mazarine, n. 2981, ch. n.

* On lit dans l’ Histoire de la ville de Paris , par DD. Félibien cl Lobineau, t. I, p. 145: n La chapelle qui servit de retraite à Guillaume et ses compagnons était un prieuré dépendant de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille, suivant la chronique d’Albéric, moine de Citeaux qui vivait dans le même siècle. On voit aussi que peu d’années auparavant il y avait dans le même lieu une communauté de moin< s dont le supérieur, nommé Anselme, se qualifiait abhé de Saint-Victor de Paris dans la souscription d une charte donnée par Philippe l*r, l’an 1085. L’ancienne épitaphe de Louis VI, exposée dans Saint-Victor même, porte expressément que ce roi fonda la nouvelle abbaye in cella veteri ; ce qui ne peut signifier nutre chose en cet endroit qu'un petit monastère ou prieuré. Aussi tout semble autoriser le témoignage d’Albéric qui dit que c’était originairement un prieuré de Saint- Victor de Marseille avant l’introduction des chanoines réguliers. » D’après cette opinion, Guillaume de Champeaux n’aurait été que le restaurateur de la première communauté disparue, et il aurait seulement remplacé le prieuré par l’abbaye.

C'est une erreur. En effet, d'abord la charte dont parlent DD. Félibien et Lobineau est complètement inconnue. M. I/opold Del i de lui-même nous a certifié n’en avoir jamais eu connaissance et en nie l’eflslence jusqu’à preuve du contniire. Le supérieur et la communauté dont il s'agit ne sont pas moins inconnus que la charte susdite. Ensuite, le mot cella ne signifie pas nécessairement un petit monastère ou un prieuré; rermilage dont parle llclyot nous donne de ce mot une explication parfaitement suffisante. De plus, le vocable de Saint-Victor donné à l'ancienne cliapelle n'exige nullement auprès d’elle l’existence d'une communauté de moines dépendant de l’abbaye de Saint-Victor de Marsoille. Le martyr saint Victor ayant fait à Marseille, où son corps repose, un grand nombre de miracles, Cassien y fonda en son honneur deux monastères, dont la réputation de sainteté se répandit dans toute la France. Plusieurs villes, particulièrement Paris, érigèrent des chapelles sous le patronage et le vocable de ce grand saint. Tel est le récit de Simon Gounlan. Il n’est donc pas nécessaire de recourir ni à un prieuré, ni à une communauté de religieux de Marseille. Enfin, les historiens de la Gallia christiana sont formel» sur ce point; on lit au t. IX, p. 877: i Guillelmu», melioris vitæ cupidus, ad cellnm velerem in suburbium Porisiorum. ubi oral ædicula quædam >ar\cti Vicions, cum discipulis aliquot migravit anno 1108; habiluque ordkris canonici nssumpto, ccleberrimniii sancti Victoris Parisiensis abbaliam fundavit. »

On était alors en 1108, après les fêtes de Pâques. Or, ce ne fut qu'en 11 13 que Louis VI, alin de témoigner à Guillaume de Champeaux et à ses religieux son respect et sa confiance, donna ses lettres patentes pour l’érection de la nouvelle église et pour la fondation et la dotation du monastère. De 1108 à 1115, c’est-à-dire tout le temps qu’y resta Guillaume de Champeaux, il fallut donc vivre dans une extrême pauvreté et une grande mortification. Guillaume de Champeaux prit immédiatement l’habit des chanoines réguliers et traça une règle dont les points principaux furent le silence, l’élude, la science ecclésiastique, la charité fraternelle, l’hospitalité, la pauvreté, le jeûne et l’obéissance. Le travail des fnains fut imposé, non-seulement pour donner au corps sa part des peines de la vie, mais aussi afin de pouvoir lui procurer sla nourriture *.

Telle est l’origine de cette abbaye qui eut l'honneur d’abriter les jours de tant d’hommes éminents, de donner à l’Eglise deux archevêques, six évêques, sept cardinaux, cinquante-quatre abbés, et d’attirer, par sa science et sa piété, des visiteurs tels que saint Bernard et saint Thomas de Canlorbéry. Cette congrégation acquit un tel ascendant, que plusieurs églises collégiales et plusieurs communautés religieuses désirèrent embrasser la même observance régulière. A la mort de Gilduin, le successeur de Guillaume de Champeaux, elle comptait déjà quarante-quatre maisons. Sa réputation se répandit non-seulement dans toute la

* Yuir le f. G ourdou, ouvr. cité, du ch. m au ch. xxx. — Voir aussi, sur l'abbaye de Soint— Victor, Uber ordinis, Ilibl. S. Vïct. , n. 987, Ms. de la Bibl. impériale; Antiquitates ejusdem abbatix, J. Tlioulouse auctore, Ms. n. IU38; Annales Eccletix S. Vict., J. Tlioulouse, n. 432; les n»1 004. 070 et 13 du fonds de Saint-Victor; Essai sur la fondation de l’École de Saint-Victor de Paris, par M. Hugonin.

•M L’ÉCOLE ET LABBAÏE DE SAIPiT-VICTOB

France, mais jusqu'en Angleterre et en Irlande1. Jacques de Vilry, dans son Histoire occidentale, lui donne les plus beaux éloges : « Comme le flambeau du Seigneur, dit-il, elle est élevée sur le chandelier. Elle éclaire non-seulement la ville, mais les contrées éloignées ; elle apprend aux peuples à connaître Dieu ; elle les excite è l'aimer. Elle fournil aux étudiants de Paris et à la multitude qui y afflue de toutes parts les eaux de la purification. Cette sainte et respectable congrégation, dans le camp des soldats du Seigneur, est le refuge des pauvres, la consolation de ceux qui pleurent, le soutien du faible; clic répare les forces de ceux qui sont fatigués, elle relève ceux qui tombent, elle offre à tous les écoliers un port assuré, elle ouvre un sein miséricordieux à ceux qui veulent échapper au naufrage de ce monde; elle les accueille avec bonté, elle les entretient, elle les nourrit. Dès son origine, elle a été ornée et embellie [iar des docteurs de Paris, hommes lettrés et honnêtes, qui brillaient au milieu d’elle comme des étoiles étincelantes ou comme des pierres précieuses *. » Le pape Innocent III lui-même reconnut les bienfaits et la grande influence de celte abbaye : car, lorsque les étudiants de Paris représentèrent au pape qu’ils ne pouvaient, soit à cause des dépenses du voyage, soit à cause de l'interruption des études, se rendre à Rome pour solliciter l'absolution de l’excommunication portée contre ceux qui frappaient les clercs, et si souvent encourue, c’est à l’abbé de Saint-Victor qu’innocent III accorda le pouvoir de^donner cette absolution.

Toutefois, ce ne sont là que ses succès extérieurs, et

1 Voir le P. Jourdan, ouvr. cite, introd. — llélyol, ouvr. citi, p. 150*154 et 155.

* Bit!, occid., p. 28.

quelque remarquables qu'ils soient, ils le cèdent à l'esprit admirable qui les lui Ht obtenir.

Cet esprit, à son origine du moins, était avant tout un esprit de conciliation. Quoique logique, Guillaume de Champeaux n’était nullement extrême ; et ses conséquences étaient comme ses principes, jamais timides, mais toujours modérées. Cette disposition à s'affirmer sans nier autrui, à réclamer ses droits sans blesser ceux de personne, fut comme la sève qui alimenta sa congrégation. C’est ainsi que, d'une part, son amour pour sa propre liberté et pour celle de scs frères lui lit obtenir du roi Louis VI que l'abbé de Saint-Victor serait élu et présenté à l’évéque de Paris pour la consécration sans l'approbation royale1 ; et que, d’autre part, son respect pour l’autorité, soit religieuse soit civile, le maintint toujours dans ses devoirs de sincère humilité et de. fidèle obéissance.

Lorsqu’il n’était encore qu’arcbidiacre, il était déjà au premier rang dans l’estime du roi ’. Cependant sous celte estime de Philippe I", Guillaume ne faiblit pas un instant. En effet, lorsque Pascal II approuva l’élection que le clergé de Paris avait faite de Galon pour le siège épiscopal de cette ville, rendu vacant par la mort de Foulques (1104), Guillaume et tout le clergé, sans se laisser intimider par la persistance avec laquelle Philippe 1" avait, de 1101 à

* Voir les lettres patentes données à ce sujet i Châlons-sur-Marne, en 1 115.

* « Cum essel arrhidinconus fercque apud regem primus, » etr. Cf. tire. de* hit!., t. XIV, p. 279.

l; ÉCOLE ET L’ABBAYE DE SAINT-YICTOR.

1104, éloigné Galon du siège de Beauvais, écrivirent à Pascal II afin de le remercier d'avoir approuvé pour le siège de Paris un évêque aussi recommandable. Et le dévouement de Guillaume à Galon ne cessa jamais : les auteurs de la Gallia christiania rapportent sous la date de 1107 un document, qui témoigne de la confiance que Galon avait dans le jugement et le caractère de Guillaume, et de l’intimité à laquelle il l'avait admis dans le gouvernement de son diocèse ‘. Du reste, c’est lui qu'il choisit entre tous les membres de son clergé pour se Caire représenterai! concile de Troyes tenu en 1107 et présidé par le pape. En 1108, lorsque Guillaume renonça à son archidiaconé, Galon lui continua son affection et étendit ses faveurs sur l'abbaye tout entière. Enfin, plus tard, Galon vint le voir jusqu’à Ghàlons, puisqu'on trouve sa signature dans une des pièces du concile tenu en celte ville le 12 juillet 1115 *.

Ce dévouement de l'abbaye de Saint-Victor à l’évêque de Paris et de l'évéque de Paris à l’abbave de Saint-Victor persévéra sous les successeurs de Galon. Girbert (1117 - 1 124) lui fit de grandes largesses s. Étienne 1" de Sentis (1124-1142) eut pour elle une affection et une vénération singulières ‘, qui toutefois lui étaient rendues : on sait comment le B. Thomas fut tué entre ses bras à cause du

1 (X Di pl orna quo ejectis mouialibus ccdesiam Sancti Eli^’ii mun&chis Fofsatensibus concedit, anno 1107 : a ... Ego igitur Gnlo, Dpi grnlia Pnrisiorum ppiscopu*. ot Guillclmus nrchidiaconus. tantum scaudnlum, tanta m pestent minime ferentes,... infâmes et ineorrigihiles personas prcr turpitudinc vit» a prædieto monasterio eliminavimus , » etc.

* i Nomen ejus reperitur in synodicis ronrilii Catnlauncnsis litteris de controversia Yedastinus interet S. Quintini monochos agitai*. » Gali. christ., t. VII, col. 57.

* « Mulla Victoria» do roui bon» largitus est. » Gall. Christ, t. VU, col. T»0.

4 Ibid., col. 00: «Ob singulnmu quo Yictorinis prosequebatur amorern

largitus eis est capiluli* quorum inlererat asacn tien ti bus.» Hist. de Paris, DD. Fclibien et bobineau, I, 153.

dévouement qu'il lui portait. Celte abbaye fut aussi trèsliée avec le clergé de Paris, notamment avec le doyen el les chanoines de là cathédrale, tellement que ceux-ci lui donnèrent en 1 122 une ferme avec vingt- six arpens de terre, du côté de Cbevilly et d'Orly, au-dessus de Choisy, « avec dimes, champarls et toutes les autres dépendances » *. En 1145, lorsqu’on voulut réformer l’abbaye de Sainte-Geneviève, c'est à l'abbaye de Saint-Victor qu’on s'adressa, et celle-ci y envoya treize de ses religieux.

Ce n’est pas seulement envers l’évêque de Paris que l'abbaye de Saint-Victor sut allier la liberté et l’obéissance, c’est encore envers le rpi. Autant Guillaume de Champeaux avait été l'ami de Philippe I", autant il l’était de Louis VI. Lorsque Guillaume eut quitté Paris, les religieux de l’abbaye conservèrent à Louis VI l’amitié que leur père leur avait appris à lui rendre. C'était une amitié qui ne les enchaînait pas, et qui était trop pleine du leur propre dignité et de leur indépendance pourètre capabled’uneflatterieou d'une servilité. En 1127, en effet, lorsque l'évèque Étienne mit à leur propos l’interdit sur les terres du roi, ils ne désapprouvèrent nullement sa conduite, mais lui restèrent fidèlement attachés.

Telle fut l’altitude de respect et de liberté que Guillaume de Champeaux sut donner à sa communauté dans ses rapports avec l’autorité religieuse et l’autorité civile.

Mais ce n'est là qu’une vue extérieure. Si l’on veut découvrir complètement l'esprit d'une société et de son fondateur, c’est surtout dans l'intérieur de cette société qu’il faut pénétrer. L'extérieur* quand il n'est pas un masque, n’est qu’un miroir incomplet. Or, lorsqu’on réfléchit sur* la règle de la congrégation de Saint-Victor, < Hitl. de Paris, t. I, 147.

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