X L’ÉCOLE ET L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR
sur le caractère des hommes qui y occupèrent le premier rang, sur les ouvrages qui y furent composés, on découvre bientôt qu'à côté de la piété qui est de règle le fond commun de toutes les congrégations religieuses , il y avait, dans la congrégation de Saint-Victor un élément scientifique et littéraire qui était comme son cachet distinctif.
Guillaume de Champeaux était un professeur, et ses compagnons des étudiants. S’il renonça à l'enseignement, il ne renonça jamais à l'étude. Et encore sa résolution de garder le silence ne dura-t-clle pas longtemps. Ses disciples, sentant tout le vide où les plongeait sa retraite, le supplièrent de reprendre ses cours. Son ami, Hildebert, évêque du Mans , s’émut à son tour de le voir se retirer du mouvement intellectuel qui agitait si vivement les esprits à Paris, et qu'il avait jusqu’alors dirigé avec tant de profondeur et d’éclat; dans le but de le ramener à l’enseignement, il lui écrivit une lettre pieuse et délicate comme lui-mèine, que nous voulons nous donner le plaisir de traduire :
« Le changement que vous venez d’opérer dans votre manière de vivre réjouit mon âme et la fait tressaillir. J’en rends grâce à Dieu, car c’est de sa bonté que vous est venue celte résolution d’ètre enfin philosophe. Jusqu’ici vous ne l’étiez pas, puisque de toute la science philosophique que vous avez acquise, vous n’aviez pas encore fait jaillir cette pureté exquise qui en découle maintenant sur toutes vos actions, comme le miel découle de son rayon. C’est ainsi que, renonçant aux dignités ecclésiastiques, vous avez mieux aimé vivre humble et caché dans la maison de Dieu qu’habiter sous la tente des pécheurs. C’est ainsi que le luxe ambitieux ne vous inspire qu’une haine impitoyal le: que vous renoncez à faire de l’enseignement un moyen île trafic, et que vous estimez comme une grande richesse
LEim FONDATION ET LE U H ESPRIT. ‘249
la piélé quand elle est jointe à ce qui suffit. Enfin, c'est ainsi que, vous renfermant tout entier dans l'intérieur des vertus, vous ne délibérez plus avec la nature sur la direction de votre vie, et que vous èles moins attentif à ce que peut la chair qu'à ce que veut l’esprit. C’est là la vraie philosophie. Oui, vivre ainsi, c'est déjà commencer à vivre avec le ciel, c’est prendre le chemin qui y mène le plus brièvement. Vous y arriverez facilement, si vous y marchez libre de toute entrave. Or, l'Ame est à elle-même un fardeau tant qu elle n’a pas cessé et d’espérer et de craindre : car celui-là n'a pas encore la vie heureuse, qui se tourmente du délai apporté à ses espérances ou qui se laisse déchirer par la crainte des déceptions. Pourquoi Diogène n’a-t-il redouté la puissance de personne? Parce qu’il n’a espéré les faveurs de personne. Cet homme, dans son tonneau, sut s’affranchir des liens de l'espérance comme des liens de la crainte ; et c'est pourquoi il vécut riche et heureux dans sa pauvreté. Or, ce que ce païen, ce cynique, avait en horreur, ne faut-il pas qu’un docteur chrétien l’abhorre d’autant plus que sa vie, enracinée dans la foi, fructifié davantage. Ce sont là des pièges pour les moeurs et des retards pour la vertu. Au contraire, une parole savante, un extérieur humble, une règle religieuse sévère, tout en restant vraie , sont les marques auxquelles on reconnaît le chrétien qui veut être religieux. Vous serez donc parfait religieux et parfait philosophe, si vous n’espérez et ne craignez plus rien : car c'est là le signe de la véritable force d’Ame et du complet mépris du monde.
« Le bruit court que quelques-uns vous ont persuadé de cesser complètement vos cours. A ce propos, voici mon sentiment. Celui qui ne se rend pas utile à autrui quand il