‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au 12e siècleChapitre 45 sur 162 · DE LA VIE ÉPISCOPALE UE GUILLAUME DE CHAMPEAUX · texte numérisé non relu

DE LA VIE ÉPISCOPALE UE GUILLAUME DE CHAMPEAUX

l’homme tous ses moyens d’action, Dieu n'est étranger à rien de ce que produit l'homme; et par conséquent sa toute-puissance est sauvegardée partout, même dans ce que le mal a de réel. Mais s'il veut le mal, il ne le veut que dans ce qu’il a de bon, c’est-à-dire dans l'action elle-même et non dans l'intention qui vicie cette action ; et dès lors sa volonté conserve intacte toute sa sainteté.

La phrase par laquelle Guillaume de Champeaux termine ce Fragment mériterait à elle seule une longue étude. Bornons-nous ici à deux réflexions.

D'abord cette phrase contient une distinction manifeste entre l'objectif et le subjectif : l’objectif, qui est l’action elle-même, aparté rei; le subjectif, qui est l'intention de la volonté. De plus, elle donne la place d’honneur au sulr- >

jectif, parce que, comme l’exprimait le langage énergique de l’époque, l’objectif n’est que le matériel, tandis que le subjectif est le formel. Les esprits versés dans l’élude de la morale sentiront, au simple exposé de ces principes, combien certains théologiens du dix-neuvième siècle sont reslés en arrière du douzième. Car, quoiqu'il soit faux de dire que de nos jours la casuistique ait tué la morale, cependant n’est-il pas vrai que, depuis quelques siècles et surtout depuis quelques années, un trop grand nombre d'hommes semblent s’êlre imposé la tâche d’extérioriser la morale, de la faire sortir de ce sanctuaire intime, où, sur l’autel de la conscience personnelle, elle devrait accomplir le triple sacrifice de la foi, de l’espérance et de la charité, pour la conduire sous ce portail abaissé où elle ne produit plus que des vertus de parade ? N’est-il pas vrai que plusieurs

malum est. Quod et ipsum malum, quantum ad permittenduin (per) Deum, est bonum, quarc juslum. Deniquc eliam tota ejus actio bona, occulto Det jiidicio iu pluiibus, soin intenlio et voluntas quæ ex se est, mala est. » fragm. XXI.

s’éloignent île plus en plus de cette adoration en esprit et en vérité à laquelle Jésus-Christ a consacré et sa vie et sa mort ; qu’ils gonflent la lettre au détriment de l'esprit ; qu’ils relèguent à la seconde place la conscience, la liberté et l'intention ; qu’ils oppriment les caractères sous les formules ; qu’ils amoindrissent singulièrement la valeur des actes de la volonté sous la masse exagérée des pratiques matérielles ; et qu'ils endorment l’énergie personnelle dans une vie de routine, qu’on dit être pour la plus grande gloire de Dieu, mais qui ne glorifie pas plus Dieu qu’elle ne glorifie l'homme?

Les moralistes du douzième siècle allaient encore plus loin. Selon eux, le subjectif n’occupait pas seulement le premier rang, il était encore une forme. Or, dans le sens scolastique, la forme était le principe spécifique; c'est elle qui constituait les êtres et les opérations dans leur espèce propre. D'où il résultait que les actes extérieurs n'étaient strictement élevés à l'ordre moral que par l’information delà volonté; que sans cette informalion ils étaient comme des matériaux indifférents par eux-mêmes à devenir une maison sainte ou une maison profane; qu'en dehors de la volonté délibérée il pouvait y avoir des accidents et des défauts, mais qu’avec la volonté seule il j avait des vertus ou des crimes; par conséquent, que la bonté ou la malice morale, le mérite ou le démérite, découlaientde l'intention, suivant que cette intention était conforme ou non avec la conscience. « L’action tout entière est bonne, disait Guillaume de Champeaux ; ce qui est mal, c'est la seule intention et la volonté » Abélard était du même avis : « Le péché, disait-il, ne consiste pas dans l’acte, mais dans l’intention qui est l’arbre d’où naissent le bien et le mal1. » De là ces

' Voir C. Cnnlù, llitloir? mivenelle, l. X. p. 4HC.

DE LA VIE ÉPISCOPALE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX. 423 caractères intrépides, ce respect de soi-même, cette noblesse de sentiments, cette délicatesse de conscience, cette lovauté d'amour, en un mot celte chevalerie qui a été la plus belle gloire du moyen âge, et qui n’a survécu que dans les âmes élevées et généreuses, où la conscience est restée maîtresse delà volonté, et la volonté, maîtresse de la vie. •

Guillaume de Champeaux, après s’être occupé de la réforme de ses chanoines et de l’instruction de son clergé, après s’être dévoué à cette double tâche jusqu’à mener luimême la vie de communauté et jusqu’à donner lui-même des leçons publiques, étendit, dès le commencement de son épiscopat, sa sollicitude pastorale sur son diocèse tout entier, et sut encore faire bénéficier de son dévouement la province ecclésiastique à laquelle il avait l'honneur d’appartenir.

C'est à 1115 que remonte le prieuré de Courtisou, Guillaume de Champeaux le fonda de concert avec Hugues I", comte de Champagne, autrement de Vitry et de Troyes, qui, avant de partir pour son premier voyage de Terre- Sainte en 1115, contribua en grande particàsa dotation*.

Le prieuré de Louvemont fut fondé quelque temps après, et Hugues F fut aussi son bienfaiteur*.

Dès le commencement de 1111, Guillaume de Champeaux confirma la possession de tous les biens de l’abbaye de Saint-Pierre par une charte qui en spécifie le détail5.

1 Voir dom J. François, Ms. cité , liv. III, p. 228. — Mémoires concernant l'évêché et la ville de Châlons, par M. Fradcl. Ms. des archives «le levtVIié de Châlons, t. I. — Marlot. liv. III, ch. xii.

* Dom J. François, Ms. cité, ihid.

r* Ibidem.

Vers le même temps, il réconcilia les chanoines de sa cathédrale et ceux de Notre-Dame en Vaux. Grâce à son esprit de pacification, la cathédrale donna l'exemple et se départit généreusement de plusieurs de scs droits dans une transaction du 8 des calendes de juin 1114*.

"Au mois d’août, il se rendit à Laon pour la dédicace de l’église Sainte Marie, <)ui était l’église cathédrale’.

Au mois de septembre, il assista au concile provincial de Reims, où Raoul et scs suffragants approuvèrent la donation faite par l’archidiacre Clarem hauld de la terre de Luslingchcm au monastère de Saint-Berlin’.

Le G décembre il assista également au concile de Beauvais, dans lequel, après avoir discuté la question des investitures et excommunié l’empereur Henri V, on s’occupa des moyens efficaces de rétablir la discipline, de réformer les mœurs, et particulièrement celles du clergé de Normandie*. Guillaume se montra le plus ferme appui de Conon de Prénesle dans l’affaire de la réforme5, et en cela l’Eglise de France tout entière lui doit de l’admiration et de la reconnaissance. Il est certain que le clergé de Normandie vivait alors en opposition manifeste avec les lois disciplinaires de l’Église d’Occident. Soit à cause des empiètements, de la tyrannie et de la débauche, auxquels s’étaient livrés visà-vis de lui Guillaume le Conquérant et ses fils, Guillaume le Roux et Henri Ier; soit à cause de l’influence qu’exerçait nécessairement sur lui ce clergé anglais, à qui un concile de Winchester, en 1 07 G, sous l’épiscopat du pieux Lanfranc,

* Dom J. François, ibidem. — Cf, M. L. Uarbat, ouvr. cité, p. 210'.

* Gall. christ., l. IX, p. 877.

5 Cf. I). Narlcn. , Thés, anecd., t. IV.

4 Cf. Rabin- , t. XXVI. — Mabill., lit.. LXIX, Annal., n. 87, «2.

5 Cf. S. Iliigonin, Essai sur la fondation de l’abbaye de Saml-Viclor, page 0.

DE U VIE ÉPISCOPAI.E DE GÜILLAUMB DE CIIAMPEAI'X «5

avait dû permettre le mariage, du moins dans les châteaux et les campagnes1 * 3, le clergé normand, à en croire le biographe do saint Vital, vivait dans un concubinage éhonté et transmettait même les bénéfices comme des héritages de filmille. Ces désordres, du reste, se constataient ailleurs qu’en Normandie. A la fin du onzième siècle, saint Pierre Damien ne s’écriait-il pas : « Le monde se précipite violemment dans l’abîme de tous les vices ; plus il approche de sa fin, plus il voit grossir la masse énorme de ses crimes. La discipline ecclésiastique est presque universellement négligée. Les prêtres ne reçoivent plus le respect qui leur est dû ; les saints canons sont foulés aux pieds ; et l'ardeur qu'on devrait avoir pour le service de Dieu est uniquement employée à la poursuite des biens de la terre. L’ordre légitime des mariages est confondu... Qui a honte du parjure, de l'impudicité, du sacrilège et des plus horribles forfaits?

Il v a déjà longtemps que nous avons renoncé à toute vertu, et que les désordres de toute espèce nous inondent de toutes parts*. Aussi le monde entier n’est-il plus, de nos jours, qu’un théâtre d’intempérance, d’avarice et de libertinage ; et comme autrefois il était soumis à trois Césars, de même le genre humain courbe aujourd’hui sa tète sous ces trois vices, et obéit servilement aux lois de ces tyrans*. Au commencement du douzième siècle, nous trouvons dans les deux premiers conciles de Latran, en 1125 sous Calixte II, et en 1139 sous Innocent 11, des canons disciplinaires dont la seule existence est la confirmation des plaintes

1 € Decrctum est ut nullus canonicu* uxorcm habc.it : sacerdolum vero in caslellis vel in vieil hubitantiuin, liai tentes uxorcs non cogantur ut dimittant... » Hard., t. VI, p. 1, 1559.

* S. Pétri Damiani, Epiai ., lib. II, episl. I ad S. II. E. cardinales.

3 Idem, lib. I, Epist. 15, ad Alexand. Il, Rom. Pont.

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