‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au 12e siècleChapitre 44 sur 162 · UE U VIE ÉPISCOPALE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX · texte numérisé non relu

UE U VIE ÉPISCOPALE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX

puler. Voici, en effet, ce que raconte iloin Ceillier dans la vie de l’abbé Rupert.

Vers l'an il 16, Rupert étant à Sibourg, apprit par un des écoliers de Guillaume de Champeaux et d’Anselme de Laon, qu’ils enseignaient l'un et l’autre que Dieu veut ou permet qu’on fasse le mal, et que sa volonté a été qu’Adam désobéit à ses ordres; qu'en conséquence ces deux docteurs distinguaient d une part une volonté qui approuve le mal et une volonté qui le permet, et, d’autre part, admettaient en Dieu, non la première, mais seulement la seconde. il écrivit contre eux le livre intitulé: « Delà volonté de Dieu, » dans lequel il attaque cette distinction par ce dilemme : ou la volonté qui permet le mal est bonne, ou elle est mauvaise. Si elle est mauvaise, comment estelle opposée à la volonté qui approuve le mal ? Si elle est bonne, comment veut-elle le mal? Ce dilemme dans Rupert suppose que Guillaume et Anselme admettaient un genre de volonté du mal spécifié de deux manières, c’està-dire que les différences divisives de ce genre étaient la volonté qui approuve le mal et la volonté qui le permet. Pour lui, il soutint, appuyé de l'autorité des Écritures, que la permission du mal, en Dieu, n’est autre chose que sa patience ; que Dieu n’a jamais permis le mal en le voulait, mais qu’il a fait voir sa patience en supportant les méchants. Le livre de Rupert choqua Guillaume et Anselme. Leurs disciples prirent parti contre lui, disant que c'était un ignorant, qui n’était jamais sorti du cloître et n’avait jamais vu d’aussi grands maîtres*. Anselme écrivit à lléribrand, abbé de Saint-Laurent, à Liège, de qui Rupert dépendait quoiqu'il lût alors à Sibourg, pour se plaindre de sou livre. 11 expliqua dans sa lettre en quel sens il

> Matait., lit. LXX1I, Annal., n. 1-23, 124.

disait que Dieu veut le mal : selon lui, Dieu veut tout ce qui est, même ce qui renferme les choses mauvaises, sans toutefois approuver le mal comme lui étant agréable. L’abbé liéri brand cita Rupert devant le doyen de Liège et plusieurs autres savants. Rupert défendit iui-méme sa cause en leur présence, lit voir qu’il n’avait composé son traité De la volonté de Dieu que pour réprimer les doctrines téméraires d’après lesquelles Dieu a voulu la prévarication d’Adam et veut encore que le mal se fasse. Et, comme ils craignaient qu'en disant que le mal se fait, quoique Dieu ne le voulut pas, il s'ensuivit que Dieu n’est pas tout-puissant, il ajouta qu’il ferait voir la fausseté de cette conséquence dans un ouvrage spécial. Cet ouvrage est intitulé: « Delà toute-puissance de Dieu. » Rupert y prouve que le mal ne se fait pas par la volonté de Dieu cl que Dieu n’en est pas moins tout-puissant. Il tire ses preuves de l’Écriture et des Pères, surtout de saint Augustin, avec qui il dit : Que la volonté de Dieu étant que tous les hommes soient sauvés, il n’est pas douteux «pic les infidèles n’agissent contre sa volonté, lorsqu’ils ne croient pas à l'Évangile ; que toutefois la volonté de Dieu n’est pas vaincue par eux ; qu’ils se privent au contraire du souverain bien cl se jettent dans des supplices éternels, où ils éprouvent les effets de la toute-puissance de Celui dont ils ont méprisé les miséricordes ; qu’ainsi la volonté de Dieu demeure invincible malgré les contrariétés des méchants.

Ces débats so passaient en 111 G et 1H7. Mais Rupert, non content d'avoir combattu par écrit Guillaume de Champeaux et Anselme de Laon, lit, en 1118, un voyage en France pour avoir l'honneur de les combattre de vive voix. Il nous apprend lui-méme qu'il fit ce voyage, monte sur un âne et accompagné d'un seul domestique. Comme il

DE LA VIE ÉPISCOPALE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX. 419 entrait à Laon, Anselme mourut; en sorte qu'il n’eut à disputer qu’avec Guillaume de Champeaux, ce qui se fit à Chàlons devant une nombreuse assemblée de maîtres et d’écoliers. La dispute fut poussée avec chaleur de part et d'autre1. Mais Rupert ne dit pas de quel côté resta la victoire. Est-ce humilité? est-ce orgueil? Il est permis de croire que dans son silence, ce dernier sentiment l'emportait sur le premier : car son opinion, forcée comme elle l’était, présentait peu de consistance philosophique. 11 s’agissait en effet de concilier la sainteté de Dieu avec sa toute-puissance. Or, en soutenant que Dieu n’a jamais voulu que le mal se fît, il sauvegardait parfaitement sa sainteté. Mais ne blessait-il pas sa toute-puissance? Rupert disait que les damnés, en se jetant dans les supplices éternels, éprouveraient les effets de la toute-puissance de Celui dont ils avaient méprisé les miséricordes. Mais n’était-ce pas là prendre la tangente et changer le lieu de la difficulté? Rien de plus juste, en effet, que la puissance de Dieu se manifeste dans la peine que sa justice décrète. Mais il ne s’agissait pas d'expliquer la cause efficiente de la peine ; il fallait expliquer celle du mal. Le mal, disait Guillaume de Champeaux, n’est pas seulement un concept, mais un fait, attendu qu’il serait fort absurde que l’homme fût damné pour quelque chose de chimérique*. Il faut donc que le mal ait une cause réelle. Or, Dieu a-t-il une part dans celte causalité. Si l’on répond négativement, que devient la

1 Dom Gcillicr, Histoire générale des auteurs ecclésiastiques, t. XIV, cli. xxiii, p. 281, 285*286.

8 c Dicunl quidam pcccatum milium promis esse essenliam. Alii autem dicunt pcccatum aiiquid cssc. Nec dico esse large secundum Doelium qui dicit esse non tantum ca quæ verc existant, sed ctinm ea quæ animus fingit et concipit esse, etiam si non tit, ut du niera. Scd polios dicunt peccaltxn non tantum coucipi, scd vere esse, ut albedo existit ; judicantes mulluni absurdum cssc liomiucm dampnari pro eo quod non esset. » Frayui., XX.

toutc-puissancc de Dieu ? Car voilà un effet réel à la causalité duquel Dieu est absolument étranger. Aussi Guillaume de Champeaux répondit-il affirmativement. Mais alors que devenait la sainteté de Dieu? Quoi! Dieu entrer dans la causalité du mal 1 Guillaume de Champeaux répondait par une distinction que le vingt-et-unicme de ses Fragments inédits nous a conservée : « Il faut savoir, dit- il, que le mal, soit dans le démon, soit dans l’homme, n’est ni la substance, ni la nature, mais seulement la volonté ; et encore ne fautil pas entendre ici la volonté en tant qu’elle est la nature : car celte faculté naturelle, cette liberté par laquelle l’esprit peut être incliné et à vouloir le bien et à vouloir le mai, est de la nature et de Dieu. Et Dieu a bien fait, en la donnant à l’homme pour qu’il pût mériter. Cette liberté de vouloir et de ne pas vouloir étant donnée, Dieu ajouta le précepte de vouloir ceci et de ne pas vouloir cela ; en sorte qu’il fût naturel et libre de- vouloir et de ne pas vouloir. Mais que l'on veuille le malctquc l’on ne veuille pas le bien, celan’csl ni de Dieu ni de la nature, mais du démon lui-méme ou de l’homme lui-méme. Et si Dieu permet le mal, ce n'est pas en tant que le mal est mal, mais en tant qu'il est bon et par conséquent juste. Il faut savoir en effet (et c’est ma dernière proposition), que toute l’action est bonne, quelque caché que soit le jugement de Dieu en plusieurs choses, et que ce qui est mal, c’est la seule intention et la volonté qui est d’elle-mèmc'. » En un mot, si c’est Dieu qui a donne à

1 « Scicndum quod niliilmalumestvclindemone vclinhnminenisi roluntas, non substantia, non natura , ncc omnimodo roluntas in quantum natura. Ilia cnim naluralis focultas et libel las qua potuil inclinare nniinum et ad relie bonum et ad vcllc maluni a natura et a Deo est, qui bene feeit duni esm illi dédit ut posscl mercri, cl eliam propter datani liherlatein volendi et nolendi, preceplum addidit, ut hoc vcllet, illud noilet : hoc modo naluraie et liberum fuit vcllc et nulle ; sed hoc relie et maluni, hoc nulle cl bonum, non ex Üeo vol ex natura, *ed ex scipso dcmonc vel hominc, cl hoc

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