GUILLAUME DE CHAMPEAUX ET SAINT BERNARD
En fondant l'abbaye de Saint-Victor dans l’esprit sérieux et large dont nous l'avons vue animée, Guillaume de Champeaux avait fait connaître ses principes mystiques ; pendant son épiscopat, il les fit resplendir. Ses rapports avec saint bernard, ses voyages à Citeaux, à Cluny et surtout à Clairvaux, la fondation de l’abbaye de Trois-Fontaines, la reforme accomplie dans les maisons religieuses de son diocèse, sont des faits généralement ignorés et cependant pleins d’intérêt, peut-être même de gravité.
Eu 1M5, pendant que Guillaume de Champeaux était nommé à l’évêché de Chàlons, un jeune homme de vingttrois ans quittait la maison de son père et se rendait à Citeaux pour y embrasser la vie monastique. Sous des dehors frêles et mélancoliques, qui semblaient révéler en lui plus de douceur que d’énergie, il cachait une âme passionnée et intrépide; sa mesure envers Dieu, c’était de l’aimer sans mesure et de le lui exprimer par des actes qu’il aurait accusés de lâcheté s’ils eussent été modérés. A en croire Guillaume de Saint-Thierry, « voyant des yeux du corps, bernard ne voyait pas ; écoutant, il n’entendait pas ; mangeant, il ne goûtait rien. On s’en aperçut, quand, après avoir passé une année entière dans le dortoir des novices, il ne savait pas, lorsqu’il en sortit, si le haut du plancher était en voûte, ni s’il y avait dans l’église plus d’une fenêtre. Il veillait au delà de ce que peut la faiblesse humaine, n’apportant d’autre modération dans ses veilles que de ne point passer toute la nuit sans dormir. A l’egard du manger, il ne s’y portait que par la seule crainte de tomber en défaillance1. »
A quelque temps de là, en 1115, Hugues, comte de
1 Guillaume <lc S. Thierry, Vila llernar'li, I I, e. tv. — Dnm Ceillicr, I. XIV, c. xmvii, p. 418.
Champagne, offrit à Étienne, abbé de Cîteaux, un lieu solitaire situé dans le diocèse de Langres et appelé la vallée d’Ahsinthe, afin d’v établir une nouvelle colonie. Vite on y bâtit quelques cabanes, et l’abbé y envoya douze religieux à qui il donna le jeune Bernard pour abbé. Ils y menèrent une vie angélique et changèrent ce désert en un véritable temple de Dieu: ce qui lit donner à la vallée d’Absinthe le nom de Vallée célèbre, Clara Vullis, ou Clairvaux.
Celte nouvelle abbaye relevait, par sa situation, delà juridiction de l'évèque de Langres. Mais l’évèque Josceran était alors ou absent1 ou défunt’. Les frères délibérèrent donc entre eux à qui ils le conduiraient pour lui faire donner la bénédiction abbatiale. La grande réputation do science et de sainteté dont jouissait Guillaume de Champeaux les détermina à placer en lui leur choix. Bernard se rendit à Chàlons avec un de ses frères, nommé llclbon ou Elbold. « Quand ils furent entrés dans la maison épiscopale, est-il ilit dans le manuscrit de Pierre Garnier, ce fut un spectacle qui attira le respect des uns et la risée des autres, de voir un jeune homme consumé d’austérités et moribond, d’ailleurs méprisable par son habit, suivi d’un autre plus âgé, mais de plus grande taille et d’une santé plus robuste. » Guillaume de Champeaux, sans demander lequel des deux était l'abbé, jeta les yeux sur Bernard, et, à la modestie de sa personne ainsi qu'à la retenue de son langage, reconnut bientôt qu'il était en présence d'un grand serviteur de Dieu. Son âme s’inclina vers celle du jeune homme, et à son tour celle de Bernard s’attacha filialement à celle de Guillaume: « Ils ne furent plus à eux deux, nous
* Voir le Ms. de Pierre Garnier.
1 Voir Guillaume de Saint-Thierry, ouvr. eilt — Dnm J François, Ms. cili', üv. lit, p. 'm.
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dit Guillaume de Saint-Thierry, qu’un seul cœur et qu’une seule âme dans le Seigneur'. » Sans doute Guillaume de Champeaux avait trouvé, dans les disciples qui l’avaient suivi de l'école de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Victor, des amis généreux et fidèles, particulièrement ce sage et cher Gilduin sur qui, comme sur un autre lui-mérae, il s’était déchargé du gouvernement de l’abbaye; mais nul n'était allé aussi loin que Bernard dans l'intimité de son amitié. Peut-être avaient-ils senti, en se rapprochant l'un de l’autre, qu’ils se complétaient mutuellement, Bernard en déployant ses ardeurs enthousiastes, Guillaume en apportant la profondeur de sa pensée et la sagesse de son amour. Depuis cette heure, la plus grande familiarité régna entre eux. Ils se visitèrent si fréquemment que Clairvaux devint la propre maison de l’évêque, et Chàlons l' hôtellerie des religieux de Clairvaux1. Maintenant c'est surtout Guillaume de Champeaux que l'un regarde comme honoré de cette intimité ; mais alors c’était surtout Bernard. « Ce n’est pas seulement la province de Reims, nous apprend encore Guillaume de Saint-Thierry, mais la France entière qui fut excitée, par l’exemple de Guillaume de Champeaux, à révérer l'homme de Dieu : car tout le monde apprit d'un si pieux évêque à le respecter comme un ange descendu du ciel. Ou disait avec raison qu'il fallait qu'un prélat d'une si grande autorité eût reconnu en Bernard beaucoup de grâces et de dons célestes, pour qu’il lui témoignât une prédilection aussi vive, quoique Bernard ne fût qu'un jeune moine inconnu qui s'abaissait lui-même autant qu'il le pouvait par sa modestie et sa profonde humilité. »
1 « Facli sunt cor unmn et anima unn in Domino. »
* Cf. Guillaume de Saint-Thierry, toc. cil., 1. 1, c. vii. Histoire des evtq urs de Châlons-sur-Marne , Ms. de Pierre Garnier.
Bernard, étant retourné à Clairvaux après avoir reçu la bénédiction abbatiale, en fit une Thébaïde et y renouvela toutes les austéritésdes ancicnssolitaires. Ces mortifications, exagérées au delà de ses forces, attaquèrent peu à peu sa santé, et vers la fin de 1H6 il tomba dangereusement malade. A cette nouvelle, Guillaume de Champeaux se rendit immédiatement à Clairvaux. Convaincu que les austérités de Bernard étaient la cause unique de son mal, il le pria instamment d’y mettre fin. Bernard refusa. Mais l’amitié de Guillaume, grandie et fortifiée par sa sagesse, ne se laissa pas vaincre par cette obstination. Guillaume alla jusqu'à Citeaux, fit réunir le chapitre, cl supplia l’abbé Étienne de le constituer supérieur de Bernard. Revenu à Clairvaux avec l'autorisation de le soumettre à son obéissance pendant un an, d lui fit construire hors du monastère une cellule qu'il le força d'habiter, l’astreignit à une nourriture spéciale et au régime que lui traça le médecin, surtout lui défendit de s’occuper en quoi (pie ce soit du gouvernement de sa communauté, tant qu’il ne serait pas entièrement rétabli
C’est pendant cette année de tranquillité absolue et de réflexion facile, que Bernard, méditant l'Écriture, amassa tous ces trésors d’érudition sacrée dont il a si pieusement enrichi ses écrits postérieurs. L'influence de Guillaume s’étendit, non-seulement sur lui, mais sur l'abbaye tout entière’;
1 Voir Receveur, t. V, p. 325. — Bérault-Bcrcastel, édition Mignc, t. XX, col. 912-915.
* « Dès que Ton descendait de la montagne et qu'on entrait à Clairvaux, on reconnaissait Dieu de toutes parts ; et la vallée muette publiait, par In simplicité et l'humilité des bâtiments, l’humilité et la simplicité de ceux qui les habitaient. Enfin, en pénétrant dans ces lieux remplis par un si grand nombre d'hommes et où personne n'était oisif, tous travaillant et s'appliquant à quelque ouvrage, on trouvait au^ milieu du jour un silence pareil à celui du milieu de la nuit, interrompu seulement par les travaux manuels et les voix qui chantaient les louanges de Dieu. L'harmonie de ce silence, au mi-
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et sa principale gloire est d'avoir su conserver la ferveur des religieux, tout en bannissant leurs excès et leurs scrupules. C’est ainsi qu’un jour il les reprit, entre autres choses, de vouloir repousser toute nourriture tant soit peu agréable au goût, comme étant plus favorable à la chair qu’à l'esprit '. Il fut leur conseiller, dissipa leurs doutes, calma leur zèle sans le ralentir, fortifia leur vertu en la modérant, donna à leur enthousiasme une sagesse pratique qui les retint dans le réel sans les détacher de l’idéal ; en un mot, il empêcha leur sentiment de s’isoler de leur raison, et chercha à les convaincre que si l’amour léger et éphémère peut se séparer de la prudence, l'amour qui veut être sérieux et qui veut durer plus longtemps que les fantaisies du sentiment, ne saurait exister sans elle.
Au commencement de 111 8 Bernard se trouva mieux et put reprendre ses fonctions abbatiales. Dès qu’il se vit affranchi de l'obéissance duc à Guillaume de Champeaux, comme un torrent dégagé d’une digue reprend son cours en redoublant d'impétuosité, ainsi il revint avec une nouvelle ardeur à ses austérités, afin de se venger en quelque sorte de son repos et de se dédommager de l'interruption forcée de
lieu d’une soKnnolle activité, offrait un spectacle tellement imposant, que les étrangers, même les mondains, frappés de respect, n’osaient plus, je lie «lis pas proférer une parole méchante ou oiseuse, mais s’arrêter à une pensée qui ne fût sérieuse et digne de cette sainte retraite. Le désert où demeuraient les serviteurs de Dieu est environné d’une forêt sombre et épaisse, resserré entre deux montagnes voisines qui le pressent étroitement, de manière à lui donner en quelque sorte l'apparence d’une grotte profonde... Et, bien qu'ils fussent en grand nombre, ils ne laissaient pas que dëlrc tous solitaires.... car, tandis qu'un seul homme, quand il vit dans le trouble et dans le déréglement, contient en lui-même une troupe bruyante, ici au contraire, par l’unité et le calme de l'esprit, tous ensemble vivent dans la solitude. » Guillaume de Saint -Thierry, Vita S. liernardi , lih. I, c. vu et vm.
4 « Anno 1115... scrupulum monachoruin ejus (sc.sancti Bernardi) ademil, qui cibos guslui tanlisper sapienles fugiendos arbitrabanlur tanquam tarai plus quam spirilui indulgentes. » C, allia Christ iana , t. IX, p. 877 .
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sa pénitence. L'expérience s’opiniâtra à lui donner tort. 11 retomba bientôt malade, et fut de nouveau obligé d’abandonner le gouvernement du monastère. C’est pendant celte seconde retraite qu’il commença à mettre en œuvre les richesses spirituelles amassées pendant la première, et composa son Traité sur les différents detjrés de l'humilité et de l'orgueil et son ouvrage Sur les gloires de Marie. L'histoire qui nous a montré Guillaume de Champeaux si empressé à soigner la santé et à diriger la conduite de Bernard pendant sa première maladie, garde le silence le plus profond sur l’attitude qu’il prit dans cette nouvelle circonstance. Se résigna-t-il à laisser Bernard s’instruire à ses propres dépens, ou bien lui continua-t-il avec les tendresses de son amitié les conseils de sa sagesse? Si Guillaume eut été en voyage, on comprendrait un pareil silence. Mais à celte époque il était à Châlons même. Et dès lors il nous semble impossible de ne pas voir dans sa réserve, sinon un refroidissement de cœur, du moins une opposition d’esprit.
Ces deux manières d’agir recèlent évidemment deux ordres de principes différents. Entre Guillaume de Champeaux et saint Bernard il y avait plus qu'une simple divergence de caractères, il y avait une opposition de méthodes.
Lequel des deux faut-il condamner? Cette question est délicate, mais nous ne saurions l'éviter. Pour y répondre avec vérité, restons sur le terrain de l’histoire, non pas de l’histoire qui ne montre que ce qui lui plaît, mais de l’histoire qui raconte, bon gré mal gré, ce qui est.