MO GUILLAUME DE CHAMPEAUX ET SAINT BERNARD
Ce sérail une profonde erreur de croire que saint Bernard n’ait trouvé qu’admiration chez ses contemporains. Saint Bernard, en effet, malgré sa sainteté éminente, a étc atissi attaqué qu’il a attaqué lui-mcme.
Il est certain que son premier ouvrage, le Traité sur les différents degrés de l'humilité et de l'orgueil , «devint pour lui une occasion de peines et d’amertumes*. » On lit dans V Histoire de Cileaux «que la condamnation de ce traité ne fut pas seulement une critique de la part des érudits, mais que les docteurs eux-mêmes y trouvèrent à redire’. » Parmi ces docteurs on distinguait le savant Hugues de Saint-Victor, ce disciple de Guillaume de Champeaux si profondément pieux et si justement célèbre par son esprit élevé5. Le frère Jean, religieux de Saint-Étienne de Dijon, l’attaqua aussi, et très -vivement, s'il faut en croire la réponse de saint Bernard adressée à Herbert, l'abbé de Saint-Étienne*. Jean lui reprochait au fond de n’avoir que de la tendresse dans le cœur et de la superficialité dans l’esprit.
Il est certain que son second ouvrage, le traité Sur les gloires de Marie , « production d’un cœur aimant et tendre, ne put être goûté que des hommes de cœur, et que les savants qui se livraient exclusivement à l'étude de la dialectique l’accablèrent de censures5. »
Il est certain que son caractère, qui le disposait à commander partout, le rendait fort peu sympathique à celui d’Abélard, qui, au contraire, tendait à obéir le moins pos-
' Histoire tir saint Bernard et de son sit'ele , par le R. P. Marie-Théodore Ilalisbonnc, 1. 1, p. 184; Paris, 1804, 5* édition.
’ Vol. Ht, p. 182 et 183.
Cf. S. Bernard. Episl. 77. In sukscript. ad llomil. super m issus est.
* Cf. S. Bernard. Epist. ‘233.
5 Histoire de saint Bernard, par le R. P. RatULonne, 1. 1, p. 183.
sible ; et que, sous l'influence de cette antipathie naturelle, allu mée par les erreurs philosophiquesetthéologiquesd’Abélard, il se laissa emporter à des insultes plus qu’amères, non-seulement contre sa doctrine, mais encore contre sa personne, le traitant de reptile, de dragon, de satan. « Maître Pierre Abélard, écrivait-il au cardinal Yves, est un moine sans règle, un prélat sans charge ; il n’est attaché à aucun ordre et ne sc conforme à aucune loi. Il ne se ressemble même pas à lui même: llérode à l’intérieur, Jean-Baptiste à l'extérieur; c’est un être inexplicable, n’ayant rien du moine, si ce n’est le nom et l’habit1.» Et ailleurs : «Il faut lui fermer la bouche et lui casser les dents à coups de bâton, » etc., etc.
Il est certain que vis-à-vis de Pierre le Vénérable et des religieux de Cluny, il se montra, au commencement de la lutte, violent, âcre; et plein des invectives les plus acerbes, comme on peut le voir soit dans son Apoloyie, soit dans la lettre qu’il écrivit à son cousin Robert pour l’engager à quitter Cluny et à revenir à Cîtcaux *.
Il est certain enfin qu’il fit casser l’élection d’Henri de Cluny à l’évêché de Langres, malgré le vote du clergé et du peuple, malgré la ratification du métropolitain et l’approbation du roi, et qu’il fit élire à sa place son parent Geoffroy , prieur de Clairvaux*.
Ces faits donnèrent à saint Bernard une physionomie qui fut appréciée fort diversement: c'est, du reste, le pro-
* S. Bernard. Epist. 195, ad Yvon. card.
* Voir l 'Histoire de l'abbaye de Cluny , par M. P. Lorain ; Paris, 1845; pièces justificatives, note CC, p. 577-589 ; cf. p. 118.
5 Ibidem , note EE, p. 404-417 : lettres de Bernard à Innocent II, aux évêques et cardinaux de la cour romaine, au roi Louis le Jeune ; réponse de Pierre le Vénérable à Bernard. Cf. p. 120. — Pierre le Vénérable, par M. l)uparay; Chalon-sur-Saône, 1802; 1" partie, cb. vu, p. 77-80.