‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, d'apres des documents inéditsChapitre 11 sur 62 · DÉBRIS DU SYSTÈME PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

DÉBRIS DU SYSTÈME PHILOSOPHIQUE

il se permit de combattre le sentiment des docteurs de l’Eglise ( quamvis nec hoc doctores Ecclesiæ consentiant) , rejeta le délai de soixante-six jours et même de six mois que l'arbitraire des anciens physiologistes axait établi et que les docteurs du onzième siècle axaient conserxé , adopta l’animation immédiate et fut ainsi le seul anneau, peutêtre, qui relia, en cette question, le siècle de saint Grégoire de Nazianze au siècle deSlahl1.

Si l’opinion de Guillaume de Champeaux sur l’origine de l’âme peut s’appeler du nom de créatianisme successif, son opinion sur la nature de l’âme ne saurait mieux s’exprimer que par celui de simplicisme. Dans un temps où la passion de connaître poussait les esprits à tout distinguer et à faire de la psychologie comme une anatomie et une dissection de l’âme, il y axait le péril de la multiplication exagérée des entités, péril si réel que le treizième siècle, si grand qu’il fût, y succomba presque tout entier. De nos jours on s’est moqué spirituellement de toutes ces entités scolastiques : « Il y a xingt-ans, dit M. Boursier, en parlant de la relation comme entité réellement distincte de l’entité de son sujet, il yaxingt ans que personne au monde n’axait un front, des yeux, une physionomie semblables à la mienne : depuis ce temps-dà il est né au Pérou un

1 DeOrigine anim. : «... Potcst etiam tune novam animam Deusinfundere, ncc hoc doctores Ecclesiæ consentiant, sed vel sexagesimo sexto die post conception, vcl sexto mense novam asserant a Deo infundi animam. » Cf. etiam

n* 5 : « Debuitne Deus consilium suum mutare ut novas animas non

infunderet te mini ? » etc.

homme qui me ressemble. Dira-t-on qu’une petite entité, nommée rapport de ressemblance, est partie du Pérou, a traversé les mers, est venue me choisir au milieu de tous les peuples de l’Europe pour se fixer sur mon visage? Mais si l’on me répond qu’elle est restée au Pérou, et qu’il n’y a que mon eonfrère américain qui ait par devers lui cet être de ressemblance, j’aurai lieu de me plaindre de ce qu’on le fait plus riche que moi. Je ne suis pas moins semblable à lui qu’il l’est à moi. Je veux donc avoir part à cet être nouveau ; et s’il naît un million d’hommes semblables à moi, j’aurai aussi l’avantage de me voir grossir à vue d’œil par un million d’êtres qui viendront fondre sur moi1 2.» Et ce qu’on affirmait en ontologie sur la relation, on l’affirmait en psychologie sur les facultés et les opérations de l’àme. Sans doute l’âme était simple, mais d’une simplicité d’essence qui ne répuguait pas à une certaine composition de puissances et d’actes. Tout en admettant que l'âme vit d’une vie vraiment ad intra et que sans la puissance et l’opération cette vie, qui alors n’est qu’une vie in actu primo, n’est aussi qu’une vie illusoire, néanmoins on déclarait les opérations des entités réellement distinctes des puissances, et les puissances des entités réellement distinctes de l’essence. Telle fut la doctrine qui régna dans l’École jusqu’à l’apparition du cartésianisme et peut-être même jusqu'au kantisme*. Toutefois elle ne remonte pas jusqu’au fondateur de l’École. Guillaume de Champeaux, en effet, quoique naturellement porté vers elle par ses opinions réalistes, sut cependant, à force de perspicacité, résister à cette tendance et mettre dans l’âme la simplicité la plus complète, en déclarant n’être que de pures formalités d’une

1 M. Boursier, Action de Dieu sur la créature.

2 Billuart lui-même, dans ses divers traités, enseigne cette doctrine.

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même essence les facultés qu’on devait plus tard traiter d’entités réellement distinctes de cette essence : « L’âme, dit-il , pense par elle-même sur ce qu’elle touche , flaire , goûte, entend. »Et identifiant l’opération intellectuelle avec la faculté qui opère, il ajoute : « Et ce jugement de l’âme, lorsqu’il porte sur des individus et sur des corps individuels, s’appelle la vue. Lorsqu’il considère ces individus d’une manière universelle, comme par exemple l’homme en général, l’animal, le genre, le corps en général, la substance en général, alors ce jugement s’appelle la raison. Et lors qu’il porte sur Dieu et les essences invisibles, ce même jugement s’appelle l'intellect. Tels sont les trois jugements dont l’âme se sert par elle-même *. » Guillaume enseigne donc le simplicisme le plus complet, et les philosophes de l’Allemagne contemporaine ne l’ont pas surpassé sous ce rapport *.

1 « Quæritur an anima, dum sit in corpore, præter corporis instrumenta per sesentiat? Respondetur : Postquam anima per prædictos (voir 37" Fragment (inédit) sensus aliqujd sentit, veluti per oculum vidit parietem, redit in se et cogitât per se ex quibus partibus constaret paries quem vidit. Item tractat per se anima de eo quod tangit, olfacit, guslat, audit; quod judicium animæ dum lit de individuis et circa indiridua corpora, visus appellatur. Cum ipsa individua univcrsaliter considérât, lit quid sit homo universalis, animal, genus, universale corpus, universalis substanlia, illud judicium ratio appellatur. Cum vero de Deo et de invisibilibus essentiis tractat, illud judicium intellectus appellatur. Quibus tribus judiciis per se anima ulilur. » 38* Fragment (inédit).

* Il serait donc difficile d’accorder Guillaume de Champeaux avec luimême, s’il exprimait sa propre doctrine et non-seulement celle de saint Augustin, lorsqu’il dit dans son 1« Fragment (De Essentia et de substantia Dei et de tribus ejus personis), à propos de l’unité de substance entre le Père et le Fils : « Ponit S. Augustinus de anima et ratione similitudinem, sed ratio, licet potentia sit animæ, non lamen ejusdem cum anima substantiæ, sed ejus inseparabilis forma. Nam quod in prædictis ratio et anima una est anima, convenicnter est intelligendum, ut potius ilia dicamus, simul et inseparabiliter inhererc et non etiam idem in substanlia esse, s Peut-être encore, en s’exprimant ainsi, Guillaume de Champeaux n’a-t-il voulu nier l’identité entre l’Sme et ses facultés quant à la substance, que dans le sens où elle serait égale à l’identité substantielle du Père et du Fils. Le contexte semble a:sez favoriser cette dernière explication.

Enfin, après avoir étudié l’origine et la nature de l’âme, il étudie quels sont ses rapports avec le corps et quelle influence elle exerce sur lui. Sans aucun doute il puisa dans les théories d'Aristote sur la vie, qui étaient toutes dans cette définition de lame : « MV/rj èortv èweXé/sta r; TrpwTrç c6)[>m.-oç çustxou Sovâ^Æt Çwÿjv Ijçovtoç1. » Toutefois, cette définition pouvait se traduire de deux manières, à savoir : « L’àme est l’entéléchie première d’un corps naturel qui a la vie en puissance , » ou bien : « L’âme est l’entéléchie première d’un corps naturel qui a la vie par sa puissance. » Et selon qu’on acceptait l’une ou l’autre de ces définitions, on entrait dans un système tout différent : la première conduisait à l’animisme, la seconde au vitalisme. Guillaume de Champeaux ne fut pas de l’opinion qui devait trouver un jour un asile aussi célèbre que l’université de Montpellier*. La première traduction de la définition d’Aristote était, du reste, la seule qu’on se permît alors; et, sans entrer dans aucune discussion, Guillaume de Champeaux enseigna l’animisme et en donna des explications si formelles que saint Thomas lui-même ne fit que les répéter. « Nous avons coutume, dit-il dans le trente-deuxième Fragment inédit , d’appeler sensualité, la force inférieure de l’âme, en tant que l’âme elle-même vivifie et sensifie le corps ; et raison, la force supérieure de l’âme, selon laquelle nous

1 Arist., de Anima, II, c. i, § VI.

* Cf. M. Lordat, Réponse h des objections faites contre le principe de la dualité du dynamisme humain, Montpellier, 1854. — M. Flourens, De la vie et de l'intelligence, Paris, 1858; — etc., etc.

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sommes faits à l’image de Dieu1. » Il est plus explicite encore dans son opuscule sur Y Origine de Vâme : « Le corps et l’âme, dit-il, sont l’un dans l’autre et enserrés de telle sorte, que le corps est sensifié par l’esprit, c’est-à-dire, tient de lui ses cinq sens, et que l’âme détermine la nature du corps au point de le sensifier , de le rendre capable de colère, de concupiscence, de faim, et autres appétits semblables*. »

Un mot du de Origine animai nous révèle dans Guillaume de Champeaux un esprit vraiment éclectique. Libre de tout parti, il cherchait la vérité partout et, après l’avoir trouvée, la disait sans s’inféoder à personne. C’est cette largeur et cette indépendance d’esprit qui nous le montrent d’accord tantôt avec Aristote contre Platon, comme dans les débats sur le procédé logique, tantôt avec Platon contre Aristote, comme dans la question de la personnalité humaine. Guillaume de Champeaux, en effet, tout en plaçant l’intégrité de la personne humaine dans l’âme et dans le corps réunis , en place l’essence dans l’âme seule* et incline ainsi d’une manière évidente à la spiritualisation platonicienne de l’homme. Ce simple mot du de Origine animx : se et corpus cui junctus fuit , est à lui seul la plus belle apologie que l’homme puisse faire de lui-même, car d’une part il sauve son dualisme in-

1 i Sensualitatem solemus appellare inferiorem vim animæ secundum quod ipsa anima vivificat et sensificat corpus ; ralioncm quidem dicimus superiorem vim animæ secundum quam ad imaginera Dei facti sumus. » Fragmentum de anima.

* De Origine animæ, n. 3* : « Quæ duo (corpus scilicet et anima) ita

quodammodo sunt inserta, ut et corpus per spiritum sensificaretur, id est illos quinque sensus haberel, et anima naturam corporis ita contralieret, ut inde sensificaret et irasceretur, vel coneupisceret, vel csuriret, et cætera hujusmodi. »

* « Et sic se et corpus cui junctus puiT beatificaret. # De Origine

animæ, n° 3.

tégral en maintenant l’union de l*àme avec le corps, et d’autre part il place l’essence dans la substance spirituelle, et conséquemment dans les actes de l’esprit et de la volonté, quels que soient ceux de la matière et de l’instinct.

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