‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, d'apres des documents inéditsChapitre 3 sur 62 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

celle de Guillaume de Champeaux et du vrai réalisme que c’est à peine si elle en mérite le nom... Saint Anselme ne va pas jusqu’à la négation positive de l’individu... Celte négation forcée, conséquence première du véritable réalisme, était réservée à Guillaume de Champeaux *. »

Puis, précisant davantage l’idée qu’il veut nous en donner : « Guillaume, dit-il, c’est Parménide luttant contre la pluralité ionienne avec l’unité absolue *.... Si d'une partie nominalisme en niant la généralité niait la Trinité, le réalisme, en niant les individus, niait la distinction des trois personnes et arrivait ainsi à la même conclusion. Ce n’est pas tout. Comme les individus n’existent pas, toute réalité se confond en Dieu, tout est sa manifestation, tout est lui ; c’est le panthéisme *.... Son système, poussé à ses dernières conséquences, détruit toute individualité ; la personnalité disparaît, et les êtres rentrent dans l’abîme de l’être, comme des Ilots dans l’Océan.... C’est la doctrine

du système panthéiste4 L’examen du nominalisme a

montré toute l’incompatibilité de ce système avec le christianisme; et le réalisme irait plus loin, s’il était possible. L’un semble reconnaître trois dieux, et Vautre n'en reconnaît point ; car le réalisme de Guillaume aboutit à cette formule de J. S. Erigène, et répétée après lui, même au siècle de Guillaume, comme je le montrerai : Deus omnia , omnia Deus. La différence entre les deux écoles, c’est que l’erreur de Roscclin sautait aux yeux de tous, et que celle de ses adversaires était comme non avenue, mais elle n’en était pas moins réelle*. » Voilà donc Guillaume de Charn-

1 M. Roussclot, onvr. citt1, 1. 1, p. 23G-2'58.

* Ibid., p. 24 t.

3 Ibid., p. 240.

* Ibid., p. 267.

3 Ibid., p. 281-282.

INTRODUCTION

peaux accusé plus que de panthéisme, mais d’athéisme. Ce n’est pas encore assez. M. Rousselot, en terminant son premier volume, l’accuse de fatalisme : « Telle était, ditil, la philosophie au commencement de ce siècle ; comme systèmes métaphysiques, elle donnait le matérialisme et l'idéalisme, et comme conséquence immédiate, la négation de toute liberté dans l'homme : voilà ce que trouva Abélard, à son entrée dans l’arène philosophique. »

M. Hauréau, tout en appelant le réalisme de Guillaume de Champeaux « un réalisme éclairé, scientifique l, » le déclare identique avec le panthéisme, approuve le jugement de Bayle sur Guillaume*, et compte celui-ci parmi les précurseurs d’Amaury de Bène, de David de Dinant et de Spinoza3.

Que ces messieurs nous permettent, pour nous servir des propres expressions deM. Hauréau, « de n’avoir pas recours à ces précautions oratoires dont les rhéteurs recommandent l’usage, mais dont les philosophes tiennent si peu compte , » et de repousser comme erroné le jugement qu’ils ont porté, soit sur la nature et la valeur du réalisme en lui-même soit sur le sens que Guillaume de Champeaux lui a donné dans son enseignement. Nous espérons mettre plus tard ce point en pleine lumière. En attendant, qu’il nous suffise de faire les deux remarques suivantes.

La première, c’est que Guillaume n’a jamais été accusé ni de panthéisme, ni d’athéisme, ni de fatalisme, par aucun de ses contemporains, mais seulement par quelques auteurs modernes. Cette simple remarque nous semble très-forte en

1 M. Hauréau, ouvr. cité, t. I, p. 211.

* a L’hypothèse de Guillaume est, au jugement de Bayle, le spinozisme non développé. C’est une assertion que nous allons confirmer en quelques mots, s etc. Ibid., p. 232.

s Ibid. , P. 276-277.

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faveur de Guillaume : car, d’une part, ses contemporains avaient, pour le juger, non-seulement ses paroles, mais ses nombreux écrits ; d’autre part, les auteurs modernes n’ont à leur service que quelques pages échappées à l'oubli. Et, pour arriver à ma seconde observation, ce qui est plus grave, c’est que la plupart des auteurs modernes jugent le passé avec un esprit systématique qui change le caractère des choses et la physionomie des personnes. M. Rousselot n’a pas su échapper à cette tendance, qu’on ne saurait trop condamner au nom de l’histoire et de la science ; la page 215 de son premier volume nous en est une preuve trop évidente, car saint Anselme de Cantorbéry y est à priori déclaré « incomplet , parce qu'avant tout il était catholique; » et que d’autres pages ne pourrions-nous pas citer ! M. Hauréau, sans être moins systématique, a contre la valeur de son ouvrage un ennemi de plus : la précipitation. Qu’est-ce, en effet, que deux ans passés sur un sujet aussi immense que celui de la philosophie scolastique1? Il ne faut donc pas s’étonner d’y trouver de nombreuses erreurs soit de détail soit d’ensemble, d’y apprendre, par exemple, qu’ÀI-Farabi fut disciple d’Avicenne, et surtout d’y lire une phrase comme celle-ci : « On se rappelle que Guillaume de Champeaux mourut sur le siège épiscopal de Paris, consolé par saint Bernard des persécutions que lui avait fait éprouver le patriarche des nouveaux hérétiques 4. »

Donc étudier Guillaume de Champeaux, c’est à la fois se procurer une joie, être utile à la science, et faire un acte de justice. D'abord, c’est se procurer une joie, car l'intelligence se délecte toujours à la vue des figures lumineuses et des caractères arrêtés. Ensuite, c’est être utile à la science,

1 Voir Ouïr, cité, Avertissement, y, ni.

* Ibid., t. I, i>. 214.

INTRODUCTION

car à Guillaume se rattachent des questions très-importantes, non-seulement sur l’histoire, la discipline et l’esprit de son temps, mais encore sur des points de philosophie dont la gravité réclame une place dans nos réflexions et dont la solution fera la gloire des siècles futurs. Enfin, c’est faireun acte de justice envers un homme quia été méconnu et même accusé d’ambition, de jalousie et d'erreurs pernicieuses, malgré l’éclat solide qu’il a jeté sur son siècle et la gratitude que lui doivent l’Université de Paris et l’Eglise de France tout entière.

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