Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inédits
Ému de la honlé si affeclucusemcnt paternelle avec laquelle Votre Grandeur avait daigne m’accueillir à une heure qui m’était douce quand je regardais au ciel et dans ma conscience, mais difficile quand je considérais les hommes, je cherchais dans mon cœur le moyen de vous exprimer ma reconnaissance, Ioi*sque le souvenir de Guillaume de Champeaux me vint
il lit mrmoirc. Il y a, l'ii effet, entre vous él lui, des analofries jiliis fiap|tantes que celle du nom. Comme lui, n’avez -vous pas euseipiié, à Paris même, dans eelle grande Lniversité dont il a jeté les premiers fondements, après s’être éclairé an doulde (lamliean de la science allemande et de la science françaisi;? Comme lui, n’avez- vous pas été arcliidiacre de Paris? (]ommc lui enlin, ii’avez-vous pas été élevé à ce siège de Cliùlons, dont il fut une des gloires les plus sérieuses et les plus éclatantes, par cet esprit d'activité pacifique et de sage conciliation qu’il a su déployer au service de l’Église et au service de l’État, et que vous possédez vous-même à un degré si éminent?
-l’avais donc lieu de croire (|u’un livre qui retracerait la vie et le rôle, à la fois scientifique, politique et religieux, de ce gi and homme sur son siècle, serait l’hommage le moins indigne que je pusse offrir è Votre Grandeur. Croyez, Monseigneur, que ma meilleure joie sera de ne m’être pas trompé, et que votre souvenir a déjà apporté une compensation délicieuse à toutes les fatigues que j’ai pu m’imposer. Ulii amatur no» lahoratur, ont, si laboratnr, labor amalur. Ces
iK'llfS pnrol(‘s «soni (niijonrs vraies, mais siirloul lorsqu’on travaille avec le désir tle faire progresser la vérilé, de servir l’Églistî et de remercier un père et nn ami tel que vous.
Daignez, Monseigneur, en me bénissant, agrévr l’hommage de ma vénération pleine de reconnaissance et de dévouement.
E. Michaud.
Paris, Klc di' sainl Guillaumu, K! janvier 18C7.
INTUODUCTIO-N
PIIVSIONONIE GÉNÉRALE DE d'ILLALNE DE CHANPEAtX
Quoique nous ne soyons plus à ce temps sérieux et naïl, où l’on traduisait en xers latins Y Introduction de Porphyre et les Catégories d’Aristote, cependant nous aimons à y reporter nos regards. Nous sehtons en nous je ne sais quel instinct qui nous fait rechercher le passé et préférer les ruines de ce que le temps a renversé, pour construire l’édifice de l’avenir. « La philosophie scolastique, disait M. Cousin, a aussi sa grandeur : elle mérite l'intérêt de l'histoire et par elle-même et par les événements auxquels elle se lie ; et quelque chose de cet intérêt doit se réfléchir jusque sur son enfance, si obscure et si négligée. » Des esprits éminents l’ont compris. Que d'études n’a-t-on pas faites sur le moyen âge pendant ces trente dernières années! que de choses perdues ont été retrouvées! et que de pièce* inédites ont été publiées I Qui ne connaît, outre les travaux de M. Cousin, ceux de M. Saint-René Taillandier sur Scot Erigène, de M. Charles de Rémusat sur
iNTnoiitaioN.
I Saint Anselme de Cantorhéi'y et sur Abélard, de M. Cliarles Jourdain sur la Philosophie de saint Thomas?
Toutefois, ce qui reste à faire est encore plus considérable que ce qui a été fait. On a choisi , parmi les hommes, ceux-là seulement à qui l’éclat s’est attaché, et, parmi les questions, celles, qui ont occupé le sommet de la pensée, mais qui n'en ont pas toujours été la base. On a quitté les sentiers isolés, pour ne prendre que les grands chemins au milieu dos grands paysages. Il est , en effet, naturel à l’esprit humain de se laisser aller tout d’abord à ce qui le flatte et l’éblouit. Mais, après ce premier mouvement, un second beaucoup plus sérieux s’impose à lui ; et c’est à le commencer que nous voulons consacrer ce premier travail. Sans négliger les grands chemins, nous irons à travers les ronces et les épines, nous aborderons ces buissons embarrassés, dans la pensée qu’il y aura là des fleurs cachées et rares, peut-être meme quelques nids pleins de vie et d’harmonie, et tout un monde tressaillant en secret dans la rosée et les rayons du soleil levant. Tel est le modeste, mais doux spectacle, que nous osons promettre au lecteur qui aura le courage de nous suivre.
Quand on contemple tous les travaux entassés les uns sur les autres par une activité étonnante depuis le quatorzième siècle jusqu’au seizième, et qu’on cherche à descendre de leur sommet à leur base, le premier fait que l’on constate, c’est que cette pyramide, qui se termine à Suarez, commence à saint Thomas d’Aquin. Si ensuite on cherche à descendre plus bas que ce premier fondement visible, si l’on veut creuser par-dessous la Somme de saint Thomas d’Aquin et voir sur quelles assises elle repose elle-même, on arrive, à travers les ouvrages d’Albert le Grand, jusqu'aux Sentences de Pierre Lombard. Et si l’on veut sou-
iNinonicTioN.
meltrc les Sentences de Pierre Lombard à la même inquisition que la Somm^ de saint Thomas d’Aquin, on s'aperçoit bientôt que Pierre Lombard est l'Iicureux heritier des deiixA' plus grandes écoles de son siècle ; l'école de Saint-Victor, où il eut pour maître le célèbre Hugues, auteur d’une Somme de sentences; et l’école de A’otre-Dame, où il fut maître à son tour et où il dut nécessairement recueillir, \ dans des échos qui avaient été trop retentissants pour être déjà muets, le souvenir des enseignements d'Abélard. Les Sentences de Pierre Lombard sont nées de la Somme des \ sentences d’Hugues de Saint-Victor et du Sic et Non d’Abé- ' lard. Or, si l'esprit, laissé à sa curiosité, veut descendre à des régions plus souterraines encore et chercher la pierre, • obscure sans doute, peut-être même brisée, mais fondamentale, qui porte à la fois Abélard et Hugues de Saint- Victor, et sur eux Pierre Lombard, et sur Pierre Lombard Albert le Grand , et sur Albert le Grand saint Thomas d’Aquin, et sur saint Thomas d’Aquin toute la scolastique jusqu’à Suarez, que trouve-t-il? L’n homme à peu près inconnu, Guillaume de Champeaux.
C’est de cet homme que nous voudrions parler. Kous voudrions approfondir ce qu'il a enseigne, pénétrer plus avant dans les problèmes qu'agita son esprit, le suivre de l’école de Notre-Dame à l’abbaye de Saint-Victor et de l'abbaye de Saint-Victor sur le siège épiscopal de Chàlonssur-Marne; examiner sa vie de docteur, sa vie de religieux et sa vie d'évéque ; chercher dans ses actes l’esprit qui les lui fit accomplir, mesurer la valeur de sa doctrine soit philosophique, soit thcologiquc, soit mystique, cl préciser avec exactitude la place qu’il occupe entre saint Anselme et saint Bernard, Roscelin et Abélard, üdon de Cambrai et son ami Hildehcrtdu Mans.
INTRODUCTION
Sans doule ce travail est plein de difBcultés. « Quand il faut pénétrer au fond d'une âme à travers les âges, dit M. Ch. de Rémusat, entrevoir comment s’y associaient ou s'y combattaient l'esprit du temps auquel elle n'échappait pas, et cet esprit de tous les tenips cuquel participent tous les philosophes ; comment s’y mêlaient, sans y disparaître, les habitudes religieuses, les habitudes logiques, l’érudition sacrée, l’érudition profane, le caractère ecclésiastique, le talent dialectique, le respect volontaire pour la tradition, le penchant involontaire pour la controverse, le goût de la subtilité, le désir de l’originalité, l’amour de la gloire enfin; alors la tâche devient bien difticile, et les conjec* tures les plus plausibles peuvent n’clre que des mensonges historiques*.» Ce péril devient encore plus grand, lorsque les pièces originales manquent davantage. Malheureusement c’est le cas. Quelquefois c'est l’homme qu’il faut chercher dans le personnage : ici, le personnage n’existe pas; et la difficulté vient, non de l'éclat plus ou moins trompeur sous lequel l’homme s’est dissimulé, mais de l’obscurité dans laquelle il s'est enfoui. Des nombreux ouvrages philosophiques et théologiques que Guillaume avait composés*, il ne reste que quelques pages, débris à peine capables de nous aider à reconstituer sa pensée. Qu’il nous soit permis cependant d’offrir au savant auteur de VEssai sur la métaphysique d'Aristote, M. F. Ravaisson, l’hommage de notre vive reconnaissance pour la bienveillance avec laquelle il a daigné mettre à notre disposition les quarante-deux Fragments inédits de Guillaume de Champeaux, découverts à la bibliothèque de Troyes. Ces Fragments sont précieux, parce qu’ils nous indiquent à la fois
' Abélard, par M. Cli. de Rémusat, l. Il, p. 554.
’ Cf. de Wisch, lliblioth. cislerc., p. 153.
INTRODUCTION
la méthode tliéolo^ique de Guillaume et les sujets sur lesquels travaillaitsa pensée. Quoique insuflisants pour reconstituer son génie dans sa totalité et lui rendre tout l’éclat qu’il mérite, ils nous font soupçonner le chemin qu’il a parcouru et l’horizon (|ue scs yeux se sont fait. Dans sa manière de dire nous chercherons sa manière de penser; et grâce à quelques-unes de ces propositions heureuses qui portent sur elles la marque de l’esprit qui les a conçues, pent-étre pourrons-nous reproduire les trails principaux de cetlc physionomie où l’énergie, pour être séripu.se, n’est pas dépouvue de charmes, et qui, si elle en a eu de plus saillantes qu’elle, n’en a peut-être pas trouvé de plus arrêtées.
Archidiacre de Paris, écolàtre de Notre-Dame, fondateur de cette Université qui devait être bientôt, comme dit M. Cousin*, la grande école de l'Europe*, fondateur de celle abhaye de Saint-Victor qui donna à l’Uglise et à la France tant d’hommes en qui le mérite le dispute à la gloire, évêque de Chàlons, ami et directeur de saint Bernard, ambassadeur du pape Calixte II auprès de l’em|)ereur Henri V, Guillaume de Champeaux eut une vie privée et une vie publique qui lui méritèrent chez ses contemporains les éloges les plus magniliques. Saint Bernard, dans sa lettre XXXVI à l’abhé Hugues, l’appelle « un évêque saint et savant, episcopum sanctuin et doctum »; et dans une lettre aux chanoines d’Audicourt, il le distingue entre les hommes les plus illustres de son temps^. Dans les actes du conciledc Beauvais tenu en 1120, Lisiard, é^ê-
* Cousin, Fragments philosophiques, Phil. du moyen Age. Didier, 1805.
’ Cf. Pasquicr, llecherches, édit. 1013, [>. RD3, 801. — Hisl. litlér. de ta France, t. X.
’ < ... Uullorum illustrium viroruin, et maxime clarissimi viri WiUelmi Calalaunensis episeopi, » etc. Inter F.pist. $. Bornardi, lit.
ISmODUCTION.
que de Soissons le surnomme « la colonne des docteurs, columna doctorurn. »
La Chronique de Mauri{;ny dit de lui ces belles paroles : « Il fut l’illustre soutien de Conon de Prétieste, légat du siège apostolique. C’est lui qui avait dirige les cours de hautes études, et il brillait alors sur tous les évêques de la France entière par son zèle de Dieu et sa science des divines Ecritures'. » Guillaume de Saint-Thierry, dans une lettre à saint Bernard, l’appelle « un des maitres de la doctrine ecclésiastique. » Abélard dit qu’il est le premier homme de son temps en dialectique*. Un autre de ses contenjporains le compare à un ange, tanquam angelnm^. Wibald, abbé de Corbie, parlant de lui, sous le nom de Guillaume de Paris, dans sa lettre à Manegold, chanoine et scolastique de Paderbonn, le compte parmi les madrés modernes de l' Église, qui avaient rempli le monde de leur doctrine et de leurs écrits*. Olhon, évêque de Frisirigue, n’a que des louanges à lui adresser®. Landulphe le Jeune, dans son Histoire de Milan, l’appelle un homme d'un grand nom*. Quand il meurt, c’est,
* « Bicitur quoque in Chronico UaurigniacenM Cononis Præneftini cpiscop et apostolicœ jtetUs legati aiixilialor magniis, qui suMimes scholas rexerat, et lune zelum Dei habens super omnes episcopos totius GalliiL*, divinarum Scripturnnim scienlia fulgebal. a liée, HUtor.^ l. XII, p. 76.
• « GuiJIelmum .scilicet Campellensem praeceptorcm meum, in hoc tune
mauislerio re et fama præcipuum. » Hist. calamit.t c. ti.— « Dans
VUisIoria calamitatum ^ciilc à Sainl-Giblas entre ses deux condamnations, Abélard s'exprime sur son maître, Guillaume de Champeaux, avec irritation et dédain. Ici U le critique quelquefois, plus souYCiil il le défend, toujours il le traite avec une considération maïqiiéc. s \oir Cousin, Introd. Qux Ouvrages in/dits d'Abéiard, Paris, 1836, p. xxxt.
5 nec. des Hutor., t. XIV, p. 279.
* Inter Epist. Wibaldi, ep. CXLVII, apud Marten., t. Il, ampLcoll. p. o3*. — Mignc, Patrol. curs.y l. CLXXXIX, col. 1250.
» Lib \y De rébus gestis Frederici /, c. 47, etc.
• Historia Mediol., c. xiii, n* 10; nŸuA}iixrslor\f Scripfores rerumilalic... l.V.p, 485.