‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 2 sur 83 · I.MRODICTION · texte numérisé non relu

I.MRODICTION

d’après Hugues Metel, abbé des chanoines réguliers de Toiil, « le feu de la parole de Dieu qui s'ételnl sur la terre » Quoi qu’il en soit de celle métaphore, il est certain que l'histoire l’a surnommé Vénérable. A une époque plus récente, Fleury l’a appelé « le plus fameux docteur de sonlcmps*, » etdom Jean-François lui reconnaît dii^énie*. Pc nos jours, M. X. Rousselot, l’adorateur de Roscelin, a pu dire de lui que ce n’était pas « un scolastique verbeux, un dialecticien creux, un ergoteur subtil, un de ces joueurs de mois, de ces esprits étroits qui ne méritent pas de sortir de l’oubli où ils dorment; » et, non content de l'honorcr jusqu’à l'accepter comme un philosophe profond M et qui occupe un rauy élevé dans la famille des penseurs, » il ne craint pas de le placer au-dessus de saint Anselme lui-même, puisqu’il le nomme « le grand métaphysicien réaliste de l'époque.^ »

Et de lait, quoique Guillaume de Champeaux n’ait attaché son nom à aucune de ces idées puissantes (pii remuent le monde et vivitient les siècles, il a su dévouer son intelligence à ce travail obscur qui ne reçoit pas la gloire, mais qui la fait. Il appartient à cette race d’hommes que les yeux superficiels n’apprécient pas, et que je comparerais volontiers à l’étoile polaire : ils brillent moins que les autres, et cependant c’est autour d’eux que les autres se meuvent. IN'e mesurons donc pas son influence réelle à son

• I Mortiio Anscimo Lauilunonsi cl Guillicimo Calalauiicnsi, ignis verb Dci in terra ilcfecit. » Hugo Mclellus, Epixl. H' nJ Imioccnl.

• Klciiry, Hist. ecclisiait., l. XV, |i. 170. — Voir licnrion, edit. Migne, I. XX. col. 808.

* IlUt. du diocèse de Châloiu siir-ilanie, par P. J. Fiançois, bciicdidin de 1.1 Dmgrégalion de S. Vanne. Ms. conservé à la bibliolhèquc de la ville de Cliâlons. Voir p. 2ôl.

* M. Rousselot, Elude! tur ta Philosophie dam le moijeii âge. Parii, 18iO, 1. 1, p. 209.

IMnODlCTION.

influence apparente, et ne suspectons pas son génie parce qu'il hian(]ue d'auréole. Guillaume est plus grand que son nom. Moins théologien que saint Anselme de Cantorbéry, il est plus philosophe ; moins subtil et moins éclatant qu’Ahélard, il est plus sérieu.x et plus profond; moins spirituel que Jean de Salishiiry, il est plus modéré et |>lus exact; moins ardent que saint Bernard, il est plus prudent et plus siir. C'est un de ces esprits qui agitent tout sans être agités de rien, qui n'entrainent personne, mais qui conduisent tout le monde, même leurs adversaires, parce qu’ils ont pour eux non pas la passion, mais la force des choses. Quelle sûreté de coup d’ivil! quelle exactitude dans la* méthode ! iiuelle justesse dans l'appréciation I

En dialectique, c'est lui qui, le premier, délinit la science “• de retrouver le moyen terme dans le raisonnement*, et met le syllogisme au service des idées théologiques*. En • géométrie, il constitue le solide avec, le point et l’étendu avec l’inétendu. En ontologie, il fait dériver le composé du simple’, et prépare ainsi les voies à Leibnitz, qui n’aura plus '■ qu’à formuler ce que Guillaume avait pensé. En philosophie, il traite dos universaux, mais en prenant de haut cette question, et en lui donnant une étendue et une profondeur qui n’ont pas encore été épuisées. En théologie, il descend jusqu’à la question du péché originel, ne s’en servant toutefois que comme d'un échelon pour descendre

* « Ea eral iiircnlionis materin, qiiam liilaris memori» Guilielmuü de CaiiiptdlU, pfislnioduni Calnl.iuitensis cpiscopiis di>rinivit, cUi non pcrfectc, c&se «cienhiim repi’rien>li incilium terminuni et indc eliciendi nrxumentmn... cu> jus (medii) intervonln copuleiitur exlreina. » Joon. Soresberiensis, I. III, c, ix.

* « l’rimus feiiiir dialeclica iimw esfe ad rcs lheologicas exponenda». i» Cf. üist. litWr. de la France, l, X, p. 508.

* Cf. Manuscript. S. Vict., fol. 117 verso, c. « Do pondo et t|u« ex eo

iint»ciinlur quantitatihu», linea, superficie, corpore ; insu|»or de loco. a — Cousin, Omit. inéd. d'Abélard, p. 180; Fragments, Phil. du moyen âge. p. 45-40. # - »

INTRODUCTION

plus bas encore, jusqu’à cette question radicale de la distinction de la nature et de la grâce, qui est à la fois le substratum et le ncGud gordien de toutes les autres. En politique, il ne fait que rendre sociales les conséquences logiques de sa doctrine tbcologiqiie. En mystique, il concilie, avec un bon sens qui subjugue même l'impétuosité desaint Bernard, les droits de la raison et les droits de la fui, la liberté de la nature et l’autorité soit des préceptes soit des conseils évangéliques, et enfui l’imperfection forcée dans laijuclle nous vivons comme créatures bumaiues, et la perfection libre à laquelle nous sommes appelés en tant que créatures suruaturalisées.

Et cependant, malgré son mérite éminent, Guillaume fut méconnu, et même indignement accusé. Et c’est pourquoi cette étude n’est pas seulement une œuvre utile à riiistoire et à la science, mais encore un acte de justice.

Essayons de chercher quelles sont les causes de cet oubli et de ces accusations, et d’en montrer toute l’inanité.

D’abord Guillaume de Champeaux a été méconnu et oublié. Quand on parcourt les ouvrages des auteurs modernes qui SC sont occupés du moyen âge, on y trouve, à côté des louanges qu’on lui accorde presque par parenthèse, une tendance à amoindrir la grandeur de son caractère et de son esprit, et à restreindre le plus possible son rôle et son inllucnce en faveur des personnages plus aimés dont nous le trouvons entouré. .M. Bousselot, divisant l’époque qui va de Scot Erigène à Abélard, ne le nomme même pas'. Pourquoi ce silence, pour ne pas dire cette ingratitude? Si je ne me trompe, en voici deux raisons, l'une tirée du côté de Guillaume, l'autre de nous-mèrnes. — La (iremière, c’est

* M. Itous»olot, ouvr. cité, t. I, p. 15-10, 25

iO

mnoDicTiüN.

que Guillaume fut un maître. Généralement nous sommes ingrats envers nos maîtres : pendant qu’ils passent leur vie, d’abord à s’occuper de nous, plus tard à s’en souvenir, nous, au contraire, nous ne songeons (|u'à les oublier, et cela surtout quand ils ont le périlleux bonneur d’avoir à leurs pieds quelque disciple brillant. Nous sommes ainsi disposés, que le génie du disciple nous séduit bc.iucoup plus que le génie du maître, et, au lieu de faire à l'un et à l’autre dans notre admiration la place que chacun mérite, croyant peut-être nous glorifier nous-mêmes en glorifiant davantage celui qui est plus semblable à nous, nous effarons le maître au profit du disciple. Le treizième siècle nous en donne un illustre exemple : avant d’avoir |)our élève Thomas d'Aquin, Albert le Grand était un prodige de science, un homme incomparable; quand Thomas eut grandi sous son enseignement, Albert fut oublié. Or, ce qui arriva au treizième siècle arriva aussi au douzième ; (|uand Abélard eut enchanté ses condisciples par la souplesse de son esprit et les grâces de sa personne, Guillaume, lui aussi, fut oid)lié. — l'ne seconde raison achève d’expliquer cet oubli, ou, tout au moins, celte méconnaissance. La liberté de la pensée étant un droit que l’obligation d’agir suivant la conviction de la conscience rend imprescriptible et sacré, tous les esprits bien faits sont portés à glorifier celle liberté; mais tous ne savent pas distinguer la liberté d’avec la licence, et, quand la licence se suscite des obstacles, beaucoup d’esprits, au lieu de lui retirer des hommages qui ne sont dus qu'à la liberté vraie, les lui offrent plus ardents. On se passionne pour les thèses persécutées, sans rechercher si elles le sont à tort ou à raison ; et l’enthousiasme se refuse rarement aux malheureux, aux exilés, quels qu'ils soient, pourvu qu’ils aient le front paré

INTBODUCTtON. Il

du nom de la liberté. De là cette admiration pour Roscelin et Abélard, et cet oubli pour Guillaume de Champeaux, qui n’eut pas, comme son maître et son élève, la bonne fortune d’être condamné par quelque concile provincial.

Loin de moi, certes, la pensée d’attaquer le mérite, soit de Roscelin, soit d’Abélard! La gloire possède assez de rayons pour illustrer trois noms, et celui qui voudrait la soustraire d’un côté pour l'ajouter de l'autre, ne ferait que la détruire partout. Cependant, il faut que justice soit faite. La justice dont il s’agit ici est une équation entre le mérite et la gloire. Or, y a-t-il vraiment équation entre le mérite et la gloire, soit de Roscelin, soit d'Abélard, soit de Guillaume?

M. B. llauréau, appelle Roscelin « un homme de courage et de génie*. aSans aucun doute, Roscelin euldu courage : car, bien quül ait pris, vis-à-vis des évéques réunis à Soissons, l’attitude de la présomption et de l’opiniâtreté, et qu’il se soit réellement mis en opposition grossière avec la vérité, en méprisant l’enseignement de ceux qui sont préposés à sa garde, néanmoins la voix du concile de Soissons n’était pas pour lui la voix infaillible de l’Église ; il déclarait que, si les hommes qui le condamnaient étaient investis d’une autorité gouvernementale et disciplinaire, ils étaient |>rivés de rinfaillibilité doctrinale, et dès lors, ne voyant plus sur leur front le seul flambeau capable de subjuguer sa raison, il se persuadait que parler clairement et franchement en face d’adversaires qui peuvent nuire, savoir soutenir à tout prix ce que la conscience déclare être vrai, supporter la persécution et même l’exil pour ce (|u’on estime la vérité, préférer la conviction à l’amitié ,

' De la Philotophie tcolatlique, p«r M. B. llauréau, mémoire couronné par l’Académie de» Kiencea morale» et politique». Paris, 1850, l. 1, p. 188.

INTRODUCTION

refuser la fortune qu’une seule parole de rétractation pourrait procurer', c'était plus que du courage, c’était de la magnanimité.

Mais, si Roscelin eut du courage, il n’eut pas ce qu'on appelle du génie. Le génie crée. Or, qu'à créé Roscelin dans le monde philosophique? de quelle découverte est-il l'auteur? — En philosophie, il a poussé le nominalisme jusqu'au ridicule, à ce point que son opinion était déjà ruinée, m'éme sous Jean de Salishury*. — En théologie, il ne l'a pas poussé moins loin, puisqu’il l'a fait aboutir au trithéisme. D'après saint Anselme, « il disait que les trois personnes divines étaient trois choses séparées, comme trois anges; en sorte, toutefois, qu’elles n’avaient qu'une volonté et qu'une puissance. Assurément il aurait fallu admettre, selon lui, que le Père et le Saint-Esprit s’étaient incarnés. Il ajoutait que l'on puuriait dire véritablement que c’étaient trois dieux , si l’usage le permettait’. » Or, sérieusement, est-ce là une preuve de génie? Si Lanl'ranc de Pavie a combattu logiquement le faux nominalisme par lequel Bérenger renversait l’Eucharistie, si le concile de Soissoiis l'a condamné avec la meme logique, à combien plus forte raison le concile do Soissons de 1U92 a-t-il condamné, non pas le nominalisme en lui-

* nt>?cclin, en effol, pliil6t «jue de mentir à sn conscience, refusa le btJnéficc que lui <»flVil Yvesd cCharlres. Cf. Yvon Camot. Epist.VlI : « ItesUl igilur ut palinotiiam scribas... sic... beneticiis poleris ampliuri.» — Itcccvcur, UfJft. de l'Eglise, 1. V, p. ‘229 ; Hoscelin, par M. Fréd. Suulnicr, p. 17-18; Paris, IHjS.

* « Fuerunl et qui voces ipsas genem dicebanl et species, sed conini jam explosa sentenlia estv cl facile cum auctore suo evanuit. » Jean de Salisbury, Policraticus.

^ Audio... quia Roscelinus cicriciis dicil in Pou très personas esse très res ad invieem scparalas, sicul sunt 1res angeli, ila tamen ul una sil ruluntas cl polestas, aul Pairem el Spiritura sanclum esse incartialum, et très Deos Tere posso dici, si usus admitleret. » lettre de S. Anselme du Bec à Foulques, évêque de Beauvais.

INTRODUCTION

même, mais le renversement du mystère de la Trinité par le nominalisme de Roscelin? Sans aucun doute, rintelljgepçe de Roscelin n’était pas à la hauteur de son caractère ; il a pu se croire le représentant du principe philosophique, et se mettre au nombre de ceux qui sont victimes pour le salut de la raison, mais en réalité, à le juger d'après le produit objectif de son esprit, c'est plus encore contre la philoso* phie que contre la foi qu'il s’est révolté'. M. Rousselot s'est donc réfuté lui-même, lorsqu’il a émis celte appréciation : « Un obscur chanoine, bravant, abjurant, pour ainsi dire, les dogmes d'une religion dont il était ministre, représentait au onzième siècle les libres penseurs de la Grèce, mais avec un danger que bien peu avaient eu à redouter. Ceux-ci, dans le calme d’une sécurité profonde, énonçaient librement leurs opinions sur la substance, sur la nature des choses et sur leurs principes; Roscelin, au contraire, ne pouvait entrer dans la voie des libres penseurs, qu’en soulevant contre lui un orage que d’autros avant lui avaient prévu, peut-être, mais que tous avaient craint... Mais il apparaît avec un caractère plus frappant encore, si l’on se rappelle que, le premier' de tous les philosophes chrétiens et eu face du Christianisme, Use pose, dans notre Europe, comme le représentant de l’école matérialiste ; c’est de lui que part la première réaction contre cette immatérialité chrétienne, mal prouvée peut-être, mais admise alors sans conteste... Supprimez Roscelin, et vous n’avez plus de nominalisme , partant plus de réalisme : Guillaume de Champeaux et saint Anselme sont inutiles*. »

Quanta Abélard, il n’avait pas seulement reçu du ciel la noblesse du caractère, mais encore tous ces charmes de

‘ Cr. noscelin, ta vie et tes doctrines, par Fr&iéric Saulnier

• M. Rouaselol, OMvr. cite, 1. 1, p. 1 15, 147.

IMUODÜCIIO».

finesse, de poésie, de flexibilité, de hardiesse et d’indépendance, qui constituent ce qu'on appelle l’esprit français. C’était, comme dit Cantù , « un beau et élégant jeune homme, issu d’une famille noble, qui composait des vers cil langue vulgaire, et les chantait avec une grâce merveilleuse’ ; il connaissait le droit, le grec*, même l’hébreu, et variait ses occupations en rompant des lances dans les tournois aussi vaillamment qu'il déployait d’habileté en argumentant ilans les écoles’. » a Son costume grave et pourtant soigné, ajoute M. de Réniusat', le luxe sévère de sa personne, l’élégance simple de ses manières tour à tour affables et hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n’était pas sans cette négligence indolente qui suit la conliancc dans le succès et l'Iiabiludc de la puissance, » rehaussaient encore le prestige extérieur de sa personne. Aussi, « la foule des rues, jalouse de le contempler, s’arrêtait sur son passage; pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes, et les femmes écartaient leur rideau derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre*. » Plus lard, la persécution et le malheur achevèrent de lui faire une physionomie à part, et donnèrent à sa gloire une popularité qui jeta scs rivaux dans l’ombre. Que lui fallait-il de plus pour réussir? D’une part il était fin, piquant, frondeur et même romanesque d’autre part il luttait contre le réalisme que favorisaient les conciles et passait conséquemment pour un penseur libre. On connait du reste sa devise : « Quand il s’agit de la vé-

* Voir Abélard, Hial. cniamilaliim, p. 12. — Héloïse, Ep.. I.

* M. Cousin soutient la thèse opposée, s’appuyant sur quatre passages du manuscrit de S. Victor [Fragmenté, Phil. du mogen âge, 4C-bl).

^ Histoire unirersetle, par César Canlïi, 5- édit. Paris, i 865, t. X, p. 495.

* Abélard, par M. Cli. de Rémnsat, t. I, p 45

‘ Ibid-, p. 44.

INTnODlCTION.

rite et (le la science, j’obéis non à l usagc, mais à la raison'. n Cependant, s'il était loyal de caracU'TC el sou|>lc d’esprit, était-il profond d’intelligence? S’il était chevalier, poète, musicien et orateur, était-il également philosophe? Les hommes brillants font de belles synthèses, mais les hommes profonds seuls font de solides analyses ; or, avec toute sa subtilité, Abélard n'a-t-il pas manqué de justesse dans ses analyses et ses critiques? Ces questions sont graves, et pour que la réponse que nous devons leur faire ne soit suspecte à personne, nous la tirerons non pas de nous-mème, mais de la doctrine même d’Abélard et des jugements dont elle a été l’objet dans la postérité.

La doctrine d’Abélard, c’est le conceptualisme. Or, le concepTûalîsme a été enseigné avant lui. Boëce, en effet, enseigne positivement que les genres et les espèces ne sont pas des êtres en soi, mais des vues de l'intelligence, des manières de concevoir les véritables êtres en soi ou Jes substances sensibles ; ce sont les conceptions des ressemblances entre les individus. Conséquemment, comme conceptions, ces universau.x sont incorporels, non pas à la manière de Dieu ou de l'âme, mais à la manière de la ligne ou du point mathématique, c’est-à-dire qu’ils sont des abstractions. Boëce se sert meme de ce mot*. Du reste, un manuscrit du dixième siècle, sans nom d’auteur, découvert par M. Cousin, contient cette définition du genre, certes la plus conceptualistc qu'il soit possible de donner : « Genus est coyitatio collecta ex siiujularum similitudiue speciemm, le genre est une conception qui résulte de la comparaison de plusieurs espèces semblables. » Donc rien d'o-

• c Non esse mex consiirtudinis jier usiim proOcerc, sed per ingenium. i Epùt. I, p. 8.

• Boël. >n Porphyr. a se transi., I. I p- 35. — Voir M. Ch. ilc Rémusat Abeiard, 1, U, l. I, p. 550,

INTRODCCTIOS

riginal dans le système d'Abélard, rien surtout qui soit ou équation avec sa gloire.

Mais, aux yeux des hommes sérieux, soit de son siècle, soit des siècles postérieurs, Abélard a-t-il vraiment mérité sa célébrité? Othon de Frisinguc , qui l’avait connu, n’en convient pas. 11 lui reconnaît une grande subtilité, d’heureuses dispositions pour les lettres, une facilité augmentée par une application infatigable, de la hardiesse dans la dispute, et l’art d’égayer, d’intéresser et de rendre piquants les sujets qu’il traitait; mais il tient que pour le fond de l’esprit, il ne l’avait ni sûr, ni juste, ni réglé'. Saint Bernard, dans sa lettre à Innocent II, dit, avec une apparence d’aigreur, il est vrai, mais avec un certain fond de vérité : « Je ne sais ce qu’il daigne ignorer, si ce n'est lui-méme; aussi fait-il de sa voix l’écho du ciel*. » « Il aimait plus, dit un ancien auteur, la raillerie et les jeux d’esprit que la discussion sérieuse; il ne se rendait pas et n’acquiesçait à la vérité que lorsqu’elle était de sa façon *.» Malheureusement il est lui-même le premier à confirmer l’exactitude de ces jugements ; car plus d’une fois il parle de lui. Or, c’est tantôt pour se comparera Ajax, disant avec autant d’orgueil que lui : « Si quxritis hujus Fortunam jmgtiæ, non sum siiperatus ab iUo^ ; » tantôt pour se dé. clarer, et par écrit, « le seul philosophe qui fût alors en ce

• De Geetis Fred., Hb. I, c.47 : « Ttm airogans, suoejue tantum ingenio confidciis, ul vix ad audiendoa niagistroa ab allitiidine montis suæ humiiiatus descenderet, p etc.

• a Prjrter sc soIudi ncscio quid nescirc dignalur, |Kuiil in cti*lo os

suum P

^ (T Non disputator« sed cavillalor, plus joculator qtiam doctor. . Qiiotl linnx (“^set in errore, cl qm»d, si secundum se non esset, nunquarn acqiiiesecret Teritaii. a iEx viia S. Gosvini, Àeguidnet. abb., 1. 1, Dec. des I.XIV, p. 442}.

• Ovid. metam-, I. XIII. — AbæU cp.. Kpitl. /, p. 7.

INTRODUCTION

monde'. » Un Ici langage n’indique-t-il pas une légèreté extraordinaire et d'esprit et de cœur? <

Celte légèreté, du reste, ii’a pas échappé aux auteur^ modernes, même les plus sympathiques à la personne d’Abélard. — « Il cherchait dans l'étude, dit madame Guizot, non des opinions faites, mais la matière de ses propres opinions; et le besoin de penser par lui-même, uni à l'ambition du succès, ne lui permettait guère d'écouler tranquillement ce qui lui semblait pouvoir être combattu.... Abélard, plus d’une fois, disputa, non en disciple qui cherche à provoquer une plus complète explication, mais en adversaire qui veut vaincre*. » — M. llauréau reconnaît « qu’il était trop ami de l'équivoque..., qu’il avait trop dégoût pour les arguments sophistiques, et que, toujours pressé de réduire à l’absurde les thèses opposées à la sienne, il leur donnait volontiers le tour qui semblait offrir à sa polémique les plus grandes facilités*. » M. de Rémusat est encore plus explicite ; « Les infirmités de son âme, dit-il, se firent sentir dans toute sa conduite, même dans ses doctrines, meme dans sa passion*. >• Et plus loin il ajoute . « Si l’on néglige l’homme pour les choses, on est plus embarrassé de saisir le sens et de mesurer la grandeur de son œuvre, et sa gloire paraît supérieure à ce qu'il a fait..., et si ses aventures dignes du roman n’avaient jeté sur lui l'intérêt et l’éclat, on peut se demander si .sa philosophie aurait suffi pour recommander sa mémoire*. »

Si donc la gloire d’Abélard a fait méconnaître le mérite

<1 Cum j«ai me soluin in iiiundo superesse philosophuin æstliiurcm. >

* M"* Guizol, Esiai kitloriqiie sur Abélard et Héloise, X.

* M. llauréau, ouvr. cité, 1. 1, p. ‘280, Ï6ü.

* M. Ch. <lc Rémusal, Abélard, l. I, p. 274.

» Ibid., p. 270.

Page 1