CHAPITRE VII
LE REALISME APPLIQCÉ A LA PSTCBOLOGIE ET A LA TQ£oLOGIE
1. L« ràilismc p«yrhologiqué et le monopAyehisme. — Averroès et V. Renin.— Odon (le Cambrai. — le réalisme et la sainte Trinité.-» réalisme et la solidarité.— Le rt^alisme et la transmission du {H"‘ché originel. » II. Dcui consé'quenecs du faux réalisme. — Gilbert de la Porrt'o. David de Dinant, Amaury de Rêne. — GuilUume deChampeaut aceusd de )tanthéisme. — Erreur de Rayle. — Guillaume de Cbampeaus et Spinoaa. — RéfuLilioD directe.
L’application du réalisme aux sciences naturelles, quelque vaste qu’elle fût, ne parvint pas à absorber l’activité et l'élan des esprits : le moyen âge aimait par-dessus tout la spéculation. Aussi y eut-il une seconde application du réalisme, non moins difflcilc et non moins périlleuse que la première, je veux dire l'application aux sciences métaphysiques, particulièrement à la psychologie et à la théologie.
Si le minéral agit, si la plante agit et vit, si l'animal agit, vit et sent, l’homme, qui résume toute la création inférieure et s’élève encore au-dessus d’elle, agit, vit, sent et pense. Or, si le réalisme tient une place aussi coasidérable, soit dans le règne minéral, soit dans le règne végétal, soit dans le règne animal, pourquoi n’en tiendrait-il pas une
202 I.E*nÉ.\USME APPI.IQCÉ A LA PSYCIIOLOOIE
dans le règne psychologique? Et comme la religion cherche, en vertu même de son essence, à relier à Dieu le monde des âmes et le monde des corps, pourquoi le réalisme, qui pénètre dans les âmes et dans les corps, ne pénétrerait- il pas à son tour dans la religion?
Mais avant tout il ne faut pas confondre le réalisme en psychologie avec le raonopsychisme.
Le monopsychisme prétend qu’il n’y a qu’une âme réellement subsistante, dont toutes les âmes individuelles ne sontquedes modifications passagères. — C’est au neuvième siècle, au monastère de Corbie, que cette opinion apparut pour la première fois. — Quoi qu’en dise M. llenan', elle a été renouvelée par Averroès. Averroès, en effet, distingue l’intellect matériel, l’intellect actif et l’intellect acquis. Selon lui, l’intellect acquis n’est pas une entité réellement distincte des deux autres ; c’est simplement l’intellect humain, nommé différemment par suite des deux intellects (|ui le constituent : en sorte que toute la diflicultc porte sur rintellccl matériel et sur l’intellect actif. Or, l’intellect matériel n'est pas essentiel à l’ainc, puisqu'il disparaît avec le corps par la mort, taudis que l’âme, même après la mort, subsiste dans son essence et conséquemment avec son in-
• « Lr? ri'fuUitions que le moyen a lenlées de lii théorie d’Ihn-Roschd ont, en général, porté à faux, comme toutes les rérulalious qui cherchent à prendre un système |wi' son côte faildc plutôt que par son roté vrai. Certes, s’il est au momie une révoltante ob>urdilé, c'est t'uniU de» comme
on a feint tie l enlcndro, cl si Averroès avait jamais pu soutenir à la lettre une telle doctrine, l’averroïsme incrilenlt de ligurer dans les annales de la démence et non dans celles de la philosophie. I/argumcnl sans cesse répété cofilre la théorie avorrohle par AIUtI et saint Tlu)mas : Eh quoi ! la meme âme est donc à la fuis sage cl folie, gaie et triste ; cct argumcnl, dis-je, qn’Avcrmés avait prévu et réfulé serait alors pt'remploirc et aurait .sufli pour balayer cette extravagance du champ de l'esprit humain dè» le lendemain de son apparition. Mais en y regardant de près on voit que telle n’est pas U pensée d'Ilm-Uoschd. » Averroë» et l'arerroUme , par M. Ernest llenan, !’• partie, ch. il, p. lôÜ.
ET A LA THÉOLOGIE
tclicct. C’est donc rinlcllect actif qui seul tient à l’csscncc véritable de ràme. Mais qu'est ce que l’intellect actif? Averroès le déclare positivement impersonnel, il le traite comme une raison extérieure à la subjectivité personnelle de l’àmc, et il le fait un dans tous les hommes, quelque nombreux qu’ils soient. Dire, après cela, qu'Averroës n’enseigne pas le monopsychisme, c’est jouer sur le mot et tenir un parti pris, à moins de soutenir qu’Averroës admettait une distinction réelle entre l’intellect et l'ànie, ce qui l’eût placé dans l’alternative antirationnelle, ou de faire de l’ûmc une substance inintelligente par clle-mômc, ou d’en faire une substance composée. Saint Thomas, qui fut presque son contemporaii», puisqu’il n’en était séparé que par un intervalle de vingt-neuf ans (H!)8-1227), et qui, du reste, était bien capable de le comprendre, n’a-t-il pas composé contre lui un opuscule itititulé : De tniitale intellectus ' ? et n’est-cc pas en ce sens qu’il l'a réluté dans sa Somme'! — En 1270, le monopsychisme avait fait de tels progrès, qu’Ktienne, évêque de Paris, dut condamner cette proposition : (I L’intellect des hommes est numériquement un et identique'. » Le concile général de Vienne en 1311 et le cinquième concile général de Latran en 1513 condamnèrent aussi l’opinion de ceux qui prétendaient quêtons les hommes n’ont qu'une seule àme‘. Et ccitcs, ces condamnations n’élaicnt pas imméritées. Car, si l’on peut invoquer en faveur du monopsychisme des comparaisons, dans lesquelles l’ûme universelle, produisant des pensées dilTércntes dans les dilfé-
* Opufc., XVI.
- I. L\xvi, ‘2 ot 3.
^ « InU'tleclus huminum c&t unus et idem numéro. > Cf. Du Buulny, ///s/, univ. Pf/riV., III, i58.
* Voir la bulle de Ivéon lue à la X* session ilu Y* concile de Uilran : e neprubaiims omnes a^screntes animain inteliecllvam niorUlcm esse nul iinicam iii cunctis hominibus, et bæc in dubium vcrtcutcs.
Digitu ' .d by CoogI
LE IlÉALISME APPLIQUÉ A LA PSYCHOLOGIE
renls individus, est assimilée à un instrument qui, touche par des artistes divers, rend, quoique toujours le même, des sons divers, on ne peut faire en sa faveur aücuii raisonnement sérieux. Au contraire, en réduisant la personnalité à n'étre plus qu’une réalité passagère, une simple modification de l’impersonnalité, le monopsychisme enlève à l’homme ce qu'il a de plus essentiel et de plus digne de respect.
Tel n’est pas le vrai réalisme appliqué à la psychologie. Le vrai réalisme afiirme l’existence réelle de l’individu aussi positivement, proportions gardées, que celle de l’universel. Nous l’avons constaté en physique, en chimie, en botanique, en zoologie ; pourquoi en serait-il autrement en psychologie?
Cependant cette doctrine était difficile à saisir; car, de deux choses l’une : ou la personnalité eonsisic essentiellement dans la substance même de l’âme, ou elle n’est qu’une propriété de cette substance. — D'ans le premier cas, comment concilier la pluralité des personnes avec l’idée d’une seule substance spirituelle, toujours identique? S’il ii’y a qu’uncseule substance spirituelle toujours identique, et si la personnalité consiste essentiellement dans la substance meme de l’ànic, n’est-il pas évident que la pluralité des personnes est impossible? — Et dans le second cas, comment établir l’immortalité de la personne? Si la propriété de la substance n’est pas la substance même, elle n’en est donc qu’une relation ? Alors la personnalité n’est donc qu’une chose relative? Or, une relation n’est-ellepas, dans les choses matérielles, une réalité transitoire ? Et s’il en est ainsi dans les choses matérielles, qui me prouvera qu’il en est autrement dans les choses s|)irituclles?
Assurément ces objections étaient graves. Aussi la plupart des réalistes n'appliquaient-ils le réalisme qu’aux
tT A I.A THÉ0I.ÜG1E.
sciences naturelles et à la théolo^'ie. Abélard lui-même, avec son esprit frondeur et sa prédilection pour la critique, n’ose pas aborder la question de l'universel dans les âmes; il la constate, mais se garde bien de chercher à l'expliquer : n L’universel, dit-il, n'est pas toute cette collection de toutes les essences qui, ayant reçu les formes des contraires, se divisent en corps et en esprits, mais seulement ce qui dans cette multitude est le substratum de la corporéité, ce en quoi l'essence n’a rien de commun avec les esprits*. » Les écrits qui nous restent de Guillaume de Champeaux ne laissent pas même soupçonner cette question, bien qu'elle n’ait pas dû être étrangère à son enseignement verbal. Odon de Cambrai est le seul, du moins à notre connaissance, qui ait formulé par écrit sa pensée sur cette partie du réalisme.
Or, c'est ainsi qu'Odon de Cambrai s’exprime lui-même: (( Lorsque l’homme a été fait primitivement, l’àme humaine, faite d’abord dans un seul individu et ensuite répartie dans un autre, était la nature de l'àme humaine elle-même, se trouvant toute et entière en deux personnes. Je dis toute, parce qu’elle n'était nulle part hors de ces personnes, et entière parce qu'à aucune d'elles ne manquait rien de l’àme humaine. Remarquez ici trois choses. Il y avait l’àme humaine, il y avait l'âme d'Adam et il y avait l’àme d'Ève. Ce sont trois choses différentes. L’ûme d’Adam est un individu, ou si vous voulez l'appeler ainsi, un être singulier, ou une personne, qui n’est l’attribut d’aucun sujet ; l'âme d’Ève est de même un individu, ou une personne, ou un être singulier, qui n’est l’attribut d’aucun sujet. L'àme humaine est une nature spécilique, non individuelle, mais commune, qui s’affirme comme un attribut de deux personnes et est * Cf. De generibut et tpeciebut, p. 558.
200 1.E RKMISMF, Al-H-IQUÉ A I.A PSYCIIÜI-OGIE
rûpai lic entre elles. Ülstingiicz ces trois clioses, non pas ù l'aide des sens seuls, mais aussi à l’aide de la raison : car ce n’est pas au moyen des sens, mais par la raison seule qu’on distingue l’individu de l'espèce On peut demander comment Dieu crée tous les jours des âmes humaines. En clTet, si la substance de la nouvelle âme est identique avec son espèce, comment peut-on appeler nouvelle celle dont la substance est ancienne? De quelle manière est-elle créée à présent, celle dont la substance a été depuis le commencement? Car la nature spécilique de l’amc nouvellement créée est permanente. Comment donc la nouvelle âme estelle faite aujourd’hui, elle dont la nature existait dans l’espèce? elle est faite à présent, et elle était déjà? Qu’est-ce que cela signifle ?
n On répond à cette question de la manière suivante:... Dieu fait une âme nouvelle qui n’a pas une nouvelle nature. La même nature est donc nouvelle et non nouvelle : elle est nouvelle selon la personne, elle n’est pas nouvelle selon l’espèce ; elle est nouvelle par sa propriété personnelle, elle n’est pas nouvelle par sa propriété commune. Dieu créé, de choses existantes ou de rien, l’àme nouvelle personnellement de celte nature qui exista dès Adam universellement. En disant qu’un individu d’âme humaine est crée, vous ne dites pas que l’âme humaine est créée, mais qu’un individu est créé. Or, un individu d’âme humaine est une âme individuelle ; ce n’est donc pas l’âme humaine qui est créée, mais une âme individuelle. Il est créé une âme individuelle, qui n’élail pas auparavant; l’âme humaine n’est pas créée, puisqu'elle existait déjà et qu’elle existait dans d’autres personnes.
< D Odonis camer. episc. De Peccalo origimli, lib. II, g IV.
ET A LA THÉOLOGIE
it CupcnJanl l’ànio iiulividucile est aussi uiir* âme liiimainc, et elle est substantiellement la mâme chose que I aine humaine ; c’est-à-dire que celle qui est créée à présent et celle qui dure depuis le commencement, l'individuelle et la spécilique, la singulière et la commune, sont une seule et même substance, et cela , parce que, quand l'âme individuelle est créée, elle appartient à la nature humaine, et aussitôt qu’elle est faite de rien, elle reçoit en elle celle (jui a été fintc dès le commencement. L'àine individuelle, dis-je; reçoit l’âme commune pour avoir avec celle-ci la même substance ; et tout en étant distinctes par leurs propriétés, elles sont par leur substance tout à fait identiques.... On peut dire aussi que les nouvelles âmes sont créées, non quant à ce (|u’ellcs sont, mais quant à ce qu’elles ont, c’est-à-dire quant à leur propriété et non quant à leur substance, de manière qu’il ne se fait pas une nouvelle substance, mais une nouvelle propriété, et qu’à cause de la création de la nouvelle propriété on dit que la création a eu lieu à l'égard de l’ancienne substance, et qu’ainsi l’ancienne substance est appelée nouvelle parce qu’il y est formé une propriété nouvelle. Aussi, quoiqu’il n’y ait point de personne sans substance, cependant ce n’est pas la substance, mais la propriété de la substance qui (ait la personne, et pour celte raison l àme est appelée nouvelle à cause de la nouvelle propriété. Dieu donne à l’âme existante une propriété nouvelle et fait une nouvelle personne ; l’espèce existait. Dieu lui donne la propriété et elle devient une personne nouvelle. La commune nature reçoit la propriété, et par cette propriété ce qui était commun devient individuel. Et ainsi la propriété seule est faite et non la nature, la propriété seule et non la substance ; néanmoins on dit que la substance est créée à cause de la propriété,
•208 LE riÉALISME API’LIQI’É A LA l'SYClIOLOÜIE
(le manière que celle âme dont la propriclc est nouvelle soit une nouvelle âme *. »
Il est évident, d'après cette simple citation, que jamais • le réalisme n’a eu d'application aussi hardie. Elle peut être obscure, et même fausse, soit en elle-même, soit dans la notion qu’elle donne de la personne, de la création, de la propriété et de la substance. Comment cependant ne pas admirer en elle celte largeur d’esprit, cette hauteurdevue, celte liberté et cette franchise d’affirmation,
, qui indiquent dans son auteur un caractère" sérieux, noble, indépendant des vulgaires pensées, et qui nous réjouissent nous-mêmes, alors même qu elles ne répondraient pas à toutes les exigences de notre raison ?
Mais l’application du réalisme à la psychologie n’a été au douzième siècle qu'un moyen. On voulait avant tout l’appliquer à la théologie ; c'était là le but, et Odon de Cambrai lui-même ne s'occupait guère de la nature de l'.àme que pour découvrir une explication plus intelligible de la \ transmission du péché originel.
^ Autant le réalisme rencontrait de difficultés dans les sciences naturelles et dans la philosophie, autant il semblait Cèlre à son aise en théologie, dans celte science si vaste, où l’opinion tient une place si considérable et où les articles de foi, loin de détruire notre liberté, ne font qu’en assurer ^ la possession et la jouissance. Il avait, en effet, avec les I dogmes de la Trinité et de la transmission du péché origi- I ncl, ainsi qu’avec le fait de la solidarité humaine^ des rapports sinon de parenté, du moins de grande analogie. — Un Dieu en une seule nature et en trois personnes, tel est * le mystère de la Trinité. Or, il est manifeste qu’un tel my.stère implique en Dieu un réalisme infiniment vrai. — De
' 11. Odon., op. fit., lih., H, g XX; lib. III, g VIII.
i;ï a I.A TiiBuioiiiK ,
iiièim;, en s’ap|iuyaiil »ur le réalisme, dit .M. Lba>;li$, trouve une hase naturelle non-seulement à la confraternité et à la solidarité des hommes considérée en général, mais aussi à la dilfércnce des degrés de cette espèce d’attribution ou responsabilité morale, admis par le sentiment univers»l entre les individus, suivant qu’ils appartiennent seulement à l’espèce commune, ou à telle race, ou à une iDùino famille particulière. Le droit d'hériter, ajoute-t-il, nous semble même trouver dans le réalisme un fondement naturel, antérieur à toute législation humaine oujiositivc'.
— ■ Qui ne voit encore tout le parti que les théologiens pouvaient tirer du réalisme dans l'explication qu'ils cherchaient à donner de la transmission du péché originel '] Peut-être cette explication a-t-elle été matérialisée par quelques-uns, mais elle n’en reste pas moins susceptible d’étre prise dans un sens très-spirituel et en même temps très-exact.
F.c réalisme est donc un système vraiment immense et profond, un elTort sérieux contre le scepticisme, une tentative de passage du subjectif à l’objectif, une recherche de la vérité pur l’unité, soit dans les trois grands régnes de la nature matérielle, soit dans l'àine, soit dans la religion.
Kt l'on s’étonne qii’Abélard, avec son esprit si perspicace, ait pu lui opposer dos sophismes tels que ccux-ci : « L'universel, a-t il dit, est le contraire du particulier ; or on ne peut admettre simultanément deux contraires dans le même sujet ; Koëce s'y oppose expressément*. » Lt encore : Les genres et les espèces sont ou créateur ou ciéaturc. S’ils sont créature, le créateur a été avant la créature ; donc llieu a été avant la justice et la force, (pic quelques-uns n'hésitent pas à poser en Dieucoinnic quelque chose d'au-
* /)« Problème ontologiqne de» univertaux, 2* (îdil. 1801, p. 115.
• Voie M. Ilaurcau. omir. cité, l. 1, p. 275.
îlO LE RÉaiSME APPLIQUÉ A U PSYCHOLOGIE
trc que Dieu ; donc Dieu a (Hé avant d’élre juste et fort. D’autre part, il est clair qu’ils ne peuvent être créaleiir. Donc le réalisme des genres et des espèces est une contradiction — Laissons ces arguties de parti pris, et maintenons-nous en dehors de tnut préjugé, dans des idi'es toujours sérieuses et toujours loyales.
Cc|iendant, avec toute sa grandeur, le réalisme a failli, sinon en lui imHne. du moins dans quelques-uns de ses partisans. C’est un fait, illogique il est vrai, mais historique et par conséquent irrécusable, que de lui sont sorties deux erreurs considéraldes, à savoir : la réalisation absolue des abstractions, enseignée, même avant 1 1 48, par Gdberl de la Porrée, et le panthéisme, professé par David de Dinant et Amaury de Déne. — (iilbert de la Porrée, en effet, malgré sa vaste érudition’ et son travail opiniâtre, n'avait pas compris que, pour éviter le scepticisme, il suffisait de donner à toutes nos idées subjectives nu fondement équivalent dans la réalité objective des choses ; il croyait, au contraire, (ju’il devait exister entre l'idée cU’objet une équation coin-' plète, pour ne pas dire une relation d’identité, de telle sorte qu’à chaque idée distincte, ne lût-elle qu'uneabstraction et une chimère, correspondit une réalité algébriquement identique. Et, applicpiantcctte philosophie exagérée aux dogmes de la religion, <( il regardait tous les attributs
' Oiwraj/e» inidit* ü'Abt'Iard. |i. .‘>t7.
3 Voir fon Commoiiti>irc sur les livras de Uoecr louilinnl lu Tritiilé, suii Tr.itlé (1rs six principes, son livre tiu'dil de CauniSt son Commentaire sur l'.^imalypsc, plusieurs Gloses inédites fur rCcrilurc sainte.
ET A LA THEOLOGIE. -Jll
divins coniiiiu des formes réelles dont lu collection constituait la divinité, et celle-ci était de riiêmc selon lui une forme réelle distincte de Dieu. De là il concluait que si les trois personnes divines, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, sont une meme chose, comme ayant la meme divinité, on ne pouvait pas dire réciproquement qu’un seul Dieu ou une même substance est Père, Fils et Saint-Esprit. Il soutenait aussi que l’essence divine n’est pas Dieu, que les propriétés des personnes divines ne sont pas les personnes mêmes, et qu’enfin la nature divine ne s’est pas incarnée, mais seulement la personne du Fils '. b Parler ainsi était évidemment abuser du réalisme, et l'on comprend que saint Bernard se soit élevé contre lui au concile de Reims, non pas parce que Gilbert de la Porrée était lie à Abélard, mais par un amour sincère de la vérité philosophique et de I Église. — Un autre abus, beaucoup plus grave, sc produisit par suite des élans immodérés et de l'esprit systématique qui caractérisaient .\maury de Hènc et David de Dinant. Celui-là renouvela le panthéisme dans sa forme idéaliste, et celuici, dans sa forme matérialiste. «Dieu est tout, disait Amaury de Bène, et tout est Dieu ; la créature et le créateur sont un même être; les idées sont créatrices et créées ; ce qui existe appartient à Dieu comme la partie appartient au tout. » Et pour David de Dinant, « Dieu était la matière universelle, et les formes, des accidents iinaginaiies'. »
* Voir !es Aclcs du Concile de Pari», en 11 i7. — n Eraiil inicr cætcra que illi objlciebanlur de dïvina Najcstalc quatuor cafntula, nempe : Divi> nam eb»eutiam non os«e Deuni ; pniprictate» personanini non esse ip»ft« |icr>ona» ; llioolo};icas persona» in niilN (inrtücHii proposilione ; divinain na- (uratn non esse incamaiam. » Oito Kri.<ing. De Frid., lib. P ctip. xtvi, i. ~ c Minora capitula item alin jadilabal, vidHicet : niilluni mereri pmHer Chri- ^lum. nullam baptiiari niüi salvandum, et alia ejiisdem generi», quæ Gnu* rrldus coniincmurai. » Ulfeii. contra capitula GilOerti. — Cf. Patrol. cunt.. Nigne, t. CLXXXII, col
* Voir Cantù, llUtoire universetle, l. X, p. .*i08.
\!I2 l.t lltALISME AIM-UOUE A LA l'SVaiULUt.lK
Or, ces (leux clicfs d'écule, eu mciiic temps qu’ils eiiseif,'iiaient le panthéisme, se prétendaient réalistes. Frappés de cette cuïncidence, cmpurlés surtout par la tendance que l'on a depuis quelques siècles de vouloir retrouver de l'alexandrinisnie, du néoplatonisme et du panthéisme partout, des auteurs modernes ont consenti à regarder le réalisme comme le germe du spinozisme. C'est Bayle qui a commis le premier cette confusion et cette calomnie, lorsqu’il a déiclaré Guillaume de Champeaux l'ancèlre de Spinoza'. M. Rousselot’ et M. llauréau’ ont cru devoir répéter cette accusation aprè.« lui ; Saisset a vu aussi, dit-il, dans le nominalisme et le réalisme deux formes du dualisme et du panthéisme et M. Nourrisson lui-im'-me accuse à son tour le nominalisme et le réali.sme d'aboutir, lorsqu’on les presse, à un panthéisme avéré’'.
Que Guillaume de Champeaux soit l’ancetre de Spinoza, rien n'est plus erroné. Il est vrai que ces deux e.sprils étaient faits, pour ainsi dire, arec de la géométrie, et qu'ils auraient |iu lutter ensemble dans la recherche de la précision et de la méthode. Mais c'est là leur uniipie ressemblance. — Spinoza est un pur spéculatif, bannissant l'expérience de sa méthode et les faits de son système. Guillaume, lui aussi, est un esprit spéculatif, mais se basant sur l'expérience et construisant toujours scs théories avec des laits comme ' avec des principes; cette expérience et ces faits pouvaient
* Voir Dktionnairc^ art. Abclai'tl.
* M. Rousï'Clot, ouvr. rite. 1. III. p. .V27. ilil : « l*uun|um Ucrsvn rcpou>5€l’il le rcalisme? Parce qu’il ) voit la «loclrtnc de I unité de aubslancc. dor- Irinc qn'î) traite de folie; parce que le réalisme débarrassé de tout éon attirail d'école, n'est rien moins que le panthéisme d'Ainoury de Chartres et de David de Dînant ; parce que le réalisme reproduit U philosophie dont le principe sert de base à la secte «les Albigeois, d etc., etc.
^ M. llauréau, ouvr. cité, t. I, p. 25t-‘iôo, Î27ô-‘i7ü, etc.
* P/iiloiophie du clergé, p. 71.
* Tableau des progrès de la pensée humaine, p. 'ik'i.
ET A I.A THEOLOGIE
‘il".
n’avoir souvent chez lui qu’une place très-secondaire, mais du moins ils faisaient partie essentielle de sa méthode. — Spinoza tombe à chaque instant daiisic paradoxe. Guillaume, tout en ayant changé la première explication de sa doctrine, n’a jamais changé sa doctrine elle-même, et la contradiction lui est inconnue. — Spinoza présente dans les théories de l’Éthiqw! un célé mystérieux qui rappelle les traditions delà philosophie orientale'. Guillaume est un esprit éminemment occidental et ne touchant en aucune façon à .Alexandrie. — Pour Spir.oza, Hieu est la monade suprême, dont toutes les monades finies ne sont (|uc des fulgurations < itntiniielles. Pour Guillaume, elles ne sont au contraire que des imagos et des vestiges de Dieu. — Spinoza admet aveila kabbale l'idée de l'éinanation Ur, où la Irouve-t-on dans Guillaume'.’ (iuillaume dit-il une seule lois avec Spinoza (|ue la nature soit un ensemble de modes dont Dieu est la substance ? — ha base du système de Spinoza, c’est sa déliiiition de la substance. Or, pour lui, la substance, c’est l'élre, non pas tel on tel être, non pas l’être en général, l’être abstrait, mais l’être absolu, l'être dans sa plénitude, l'être qui est tout l'être, l'élre hors duquel rien ne peut être ni être conçu*. Dans son système la substance seule cstl'iiilini en soi ; <c J'enleiids par substance, dit-il, ce qui est en soi etest conçu parsoi, c’csl-â-dire ce dont le concept peut etre formé sans avoir besoin du concept d'aucune autre chose’. Il est de la nature de la substance de se développer néressairemciit par une infinité d’alti ibuls infinis infinim< nt
' Voir Vhilrodiictim dr Sai»5Pl aiiT (Euvres de S|>inoi», I. I. p. 2’2i; Parift. 1801.
* Ibid , |i.
'* De la Hiffurme de l'enlendemenl, l. lit. p. r,-»8.
* Ethique, 1" partie, drlinil. 5.
21 i I.F. RÉAUSME APPUOl'É A LA PSYf.llOl.OGIE
modifiés'. » Or, Ciuillaumcdc Cbampeaux mcl-il son point de départ dans l'idée de la substance? la définit-il comme Spinoza? Quel est le texte des SetUences, ou des Fragment», ou de tout autre de ses manuscrits, qui contienne cette division de tout en substance, attributs et modes, que Spinoza déclare si essentielle dans sa doctrine ? Où trouver dans Guillaume ces « modes éternels et inlinis que Spinoza conçoit entre la substance immuable et ses modes changeants, et qui SC décomposent en plusieurs séries, cette In- ‘ telligcnce infinie qui n'est ni la pensée divine, ni la pensée bnmainc, cette Idée de l'étendue, espèce d'âme du monde, qui flotte indécise entre la nature naturante et la nature na- Inrée ’? »
Donc, si Guillaume de Cbampeaux et Spinoza présentent ijuclque analogie dans la tournure de leur esprit, ils diffèrent complètement l'un de l'autre et par leur méthode et par leur système.
Mais, si Guillaume de Cbampeaux n'est pas spinoziste dans la forme, n'est-il pas pantbéisic par le fond de scs idées ? Nullement ; et Abélard tombe dans une erreur singulière, lorsque, dans scs Petites gloses sur Porphyre, il décrie ainsi le réalisme : « Une grave hérésie est au bout de la doctrine du réalisme ; car, avec elle, la substance divine qui est reconnue pour n'admettre aucune forme, est nécessairement identique à toute sidistancc quelconque ou à la substance en général... Et non-seulement la substance de Dieu, mais la sub- tance du phénix, qui est unique, n’est dans ce système que la substance pure et simple, sans accident, sans propriété, qui, partout la même, est ainsi la substance universelle. C'est la même substance qui est rai-
* lie fiieii, propop. Itî.
^ Voir le-i 21 . 22, 23. 50. 51 de V Ethique, !'• parlio.
Digitizod by Coogle
ET A I.A THÉOLOGtE, sonnable et sans raison, absolument comme la même substance est n la fois blanche et assise, car être blanc et être assis ne sont que des formes opposées, comme la rationalité et son contraire ; et puisque les deux premières (ormes peuvent notoirement se trouver dans le même sujet pourquoi les deux secondes ne s'y trouveraient-elles pas également*. »
Sans doute il y a un faux réalisme ; un réalisme qui, partant de l'unité absolue dcli siibslanco, s’en va d'abîme en abîme, confond l'étre de la créature avec Pélrc du créateur, nie les analogies pour ne plus admettre que l'univorité universelle, abolit la |)ersonnalité dans l’homme, détruit les individus en les sacrifiant à l'espèce, sacrifie ensuite les espèces elles-mêmes à runique et universelle essence, et se perd ainsi dans le panthéisme. C’est là le réalisme d’Amaury de Hène et de David de D'nant, mais ce n'est nullement celui de Guillaume de Champeaux. Méconnaître cette différence, c'est confondre le commencement du douzième siècle avec son milieu et ignorer le mouvement considérable qui s'est produit dans les esprits pendantcct intervalle. Amaury dé Bène n’est pas seulement l'exagération de Guillaume de Champeaux, comme l'a dit M. Saint René Taillandier’ ; il en est la falsification par l'introduction d’un principe hétérogène et corrompu, que le réalisme de celui • ci n’a jamais connu.
Loin de moi, assurément, la pensée d'invoquer la justification qu’on a tentée dans les Mémoires de Trévoux^ : elle n'est qu’un sophisme, et de plus, un sophisme en dehors de la question. Marchons simplement et directement à l'at-
* Citi* pnr M. Ch. de nûmusnt, Abélard, I. Il, p. 07.
‘ Seat Erigéne. p, 239.
ilémoiret Ue Trévoux, novembre I7.")8, arl. C\X : tl^ponse du P. Merlin, jésnile, i l'accu^ation de aplnoti-me inlcnlce par Bayle à Guillaume de Champeaux et aux Soiliatea, p. 2230-2263