CHAPITRE III
AMITIÉ: ET OPPOSmO!1 E7ITRE r.U1M.ADME DE CHAVrEAUX ET SAINT BERNARD CONTINUATION DES DÉBATS SUR LA MÉTRODE MYSTIQUE.
1. Saint Dornard. — Fondation do Clairvaui. — Consécration de saint Bernard par GuiUaume de Champeaux. — Amitié. — Exagération mystique de >ainl Bernard et de ses religieux. — Opposition de Guillaume do Champeaux. — 11. Ghef< contre saint Bernard. — Appréciations moilernes : M. Henri Marlin, dom Ceilli»;r, saint François de Sales. Discussion. — Saint Bernard comme homme. — Saint Bernard comme cistercien. — Débats entre saint B(>manl et Pierre le Vénérable. — 111. Fondation de Trois-Kontaines. — Les Augustine du ChAlons. — Guillaume de Champeaux & Cluny ut ù Dijon. — Divergence entre son caractère et celui de saint Bernard.
Ce qui caractérise Guillaume de Champeaux, c’est la modération, la sagesse, le souvenir des autres mis audessus du souvenir de lui-même, l’amour de la liberté uni au maintien de l’autorité, et surtout, le respect de la nature dans la Fidélité à la grâce. Il en donna des preuves à Paris et à Chàlons, soit en philosophie, soit en politique, soit en théologie, soit en myslique. Mais, de même qu’à Paris il avait excellé en philosophie et en théologie, de même à Châlons il excella en politique et en mystique. Nous l’avons constaté pour la polilique; constatons-lc maintenant pour la mystique.
ÜUILWIIME DE CHAMPEAUX ET SAINT nERNAHD.
En fondant l’abltaye de Saint-Victor dans l’osprit sérieux et large dont nous l’avons vue animée, riuillaumc de Champeaux avait fait connaître ses principes mystiques ; pendant son épiscopat, il les fit resplendir. Ses rapports avec saint Bernard, ses voyages à Citeaux, à Cluny et surtout à Clairvaux, la fondation de l’abhaye de Trois-Fonlaines, la réforme accomplie dans les maisons religieuses de son diocèse, sont des faits généralement ignorés et cependant pleins d’intérêt, peut-être même de gravité.
En 1113, pendant que Guillaume de Champeaux était nommé à révêché de Châlons, un jeune homme de vingttrois ans quittait la maison de son père et se rendait à Citeaux pour y embrasser la vie monastique. Sous des dehors frêles et mélancoliques, qui semblaient révéler en lui plus de douceur que d’énergie, il cachait une âme passionnée et intrépide; sa mesure envers Dieu, c’était de l’aimer sans mesure et de le lui exprimer par des actes ipi’il aurait accusés de lâcheté s’ils eussent été modérés. A en croire Guillaume de Saint-Thierry, « voyant des yeux du corps, Bernard ne voyait pas ; écoutant, il n’entendait pas ; mangeant, il ne goûtait rien. On s’en aperçut, quand, après avoir passé une année entière dans le dortoir des novices, il ne savait pas, lorsqu’il en sortit, si le haut du plancher était en voûte, ni s’il y avait dans l’église plus d’une fenêtre. Il veillait au delà de ce que peut la faiblesse humaine, n’apportant d’autre modération dans ses veilles que de ne point passer toute la nuit sans dormir. A l'égard du manger, il ne s’y portait que parla seule crainte de tomber en défaillance*. »
A quelque temps de là, en 1115, Hugues, comte de
’ GiiillauirK! lio S. Thierry, Vila llernarii, 1.1, c. iv. — Dom Ceillier, t. XIV, c. «vïii, p. 41S.
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AMITIÉ ET OPPOSITION
Champ, i"iic, oflrit à ftticnnc, abbé de Cîteaiix, un lieu solilairc siliié dans le diocèse de Langres et appelé la vallée d’Ahsinthe, afin d’y établir une nouvelle colonie. Vite on y bâtit quelques cabanes, et l’abbé y envoya douze religieux à qui il donna le jeune Bernard pour abbé. Ils y menèrent une vie angélique et changèrent ce désert en un véritable temple de Dieu: ce qui fit donner à la vallée d’.\bsinthe le nom de Vallée célèbre, Clara Vallts, ou Clairvaux.
Cette nouvelle abbaye relevait, par .sa situation, delà juridiction de l’évé(|ue do Langres. Mais l’évé(|ue Josceran était alors on absent* nu défunt’. Les frères délibérèrent donc entre eux .à qui ils le conduiraient pour lui faire donner la bénédiction abbatiale. La grande réputation de science et de sainteté dont jouissait Guillaume de Champeaux les détermina à placer en lui leur choix. Bernard se rendit à Chàlons avec un de ses frères, nommé Helhon ou Elbold. « Quand ils furent entrés dans la maison épiscopale, est-il dit dans le manuscrit de Pierre Garnier, ce fut un spectacle qui attira le respect des uns et la risée des autres, de voir un jeune homme consumé d'austérités et moribond, d'ailleurs méprisable par son habit, suivi d'un autre plus âgé, mais de plus grande taille et d’une santé plus robuste. » Guillaume de Champeaux, sans demander lequel des deux était I abbé, jeta les yeux sur Bernard, et, à la modestie de sa personne ainsi qu'à la retenue de son langage, reconnut bientôt qu’il était en présence il'un grand .serviteur de Dieu. Son âme s'inclina vers celle du jeune homme, et à son tour celle de Bernard s’attacha filialement à celle de Guillaume: a Ils ne furent plus à eux deux, nous
* Voir le Ms. «le Pieirr Garnier.
* Voir Guillaume «le Sainl-Thierry, ouvr. citt'. — Dom J. François, Ms. citiff liv. III, p. 2*28.
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U2 (;uiu.ai;me de ciumdeai’x et saint dersard
(lit Guillaume de Saint-Thierry, qu'un seul cœur et qu’une seule âme dans le Seigneur'. » Sans doute Guillaume de Champeaux avait trouvé, dans les disciples qui l’avaient suivi de l'école de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Victor, des amis généreux et fidèles, particulièrement ce sage et cher Gilduin sur qui, comme sur un autre lui-même, il s’était déchargé du gouvernement de l’abbaye: mais nul n’était allé aussi loin que Bernard dans l’intimité de son amitié. Peut-être avaient-ils senti, en se rapprochant l'un de l’autre, qu’ils se complétaient mutuellement, Bernard en déployant ses ardeurs enthousiastes, Guillaume en apportant la profondeur de sa pensée et la sagesse de son amour. Depuis celte heure, la plus grande familiarité régna entre eux. Ils se visitèrent si fréquemment (|ue Clairvaux devint la propre maison de l’évêque, et Chnlons rhôtcllerie des religieux de Clairvaux*. Maintenant c’est surtout Guillaume de Champeaux (|ue l'on regarde comme honoré de cette intimité ; mais alors c’était surtout Bernard, a Ce n’est pas seulement la province de Reims, nous apprend encore Guillaume de Saint-Thierry, mais la France entière qui fut excitée, par l’exemple de Guillaume de Champeaux, à révérer l'homme de Dieu : car tout le monde apprit d'un si pieux évêque à le respecter comme un ange descendu du ciel. On disait avec raison qu’il fallait qu'un prélat d’une si grande autorité eût reconnu en Bernard beaucoup de grâces et de dons célestes, pour qu’il lui témoignât une prédilection aussi vive, quoique Bernard ne fût qu’un jeune moine inconnu qui s’abaissait lui-même autant qu'il le pouvait par sa modestie et sa profonde humilité. »
* a Fncti siint cor iinurn et anima unn in Domino. t>
* Cf. Guillaume de Saiiil-ThiiTry, lac. n/., 1. 1, c. vu. - Histoire des evt*~ qttes de Châlons-sur-Marne, Ms. de Pierre (iarnier.
AMITIÉ ET OPPOSITION. 413
Bernard, étant retourné à Clairvaux après avoir reçu la bénédiction abbatiale, en fit une Thébaïde et y renouvela toutes les austérités des anciens solitaires. Ces mortifications, exagérées au delà de ses forces, attaquèrent peu à peu sa santé, et vers la fin de 1116 il tomba dangereusement malade. A cette nouvelle, Guillaume de Champeaux se rendit immédiatement à Clairvaux. Convaincu que les austérités de Bernard étaient la cause uni(|ue de son mal, il le pria instamment d’y mettre fin. Bernard refusa. Mais l’amitié de Guillaume, grandie et fortifiée par sa sagesse, ne se laissa pas vaincre par cette obstination. Guillaume alla jusqu'à Citeaux, fit réunir le chapitre, et supplia l’abbé Ktienne de le constituer supérieur de Bernard. Revenu à Clairvaux avec l'autorisation de le soumettre à son obéissance pendant un an, il lui fit construire hors du monastère une cellule qu'il le força d'habiter, l’astreignit à une nourriture sftéciale et au régime que lui traça le médecin, surtout lui défendit de s’occuper en quoi que ce soit du gouvernement de sa communauté, tant qu’il ne serait pas entièrement rétabli *.
C’est pendant cette année de tranquillité absolue et de réflexion facile, que Bernard, méditant l’Écriture, amassa tous ces trésors d’érudition sacrée dont il a si pieusement enrichi ses écrits postérieurs. L’influence de Gnillaumes'étendit, non-seulement sur lui, mais sur l'abbaye tout entière* ;
* Voir Receveur, l. Y, p. 325. — Béraiill-BercRî^lcl, tJdilion Mignc. t. \X, col. 912-915.
* « I)r8 ijuc l’on ficKcendait de la montagne et qu'on cuirait k Clairvaux, on rcconnaistiail Dieu de toutes part* ; et l.i valhV muette publiait, par la ximplicilo et rimmilitt* dr< bâtinientü, ThuniiliU* et la simplicité de ceux qui les habilnient. Rnün, en pénétrant dans ces lieux remplis par un si grand nombre d'Iiommcs et où personne n’était oisif, tous travaillant et s'appliquant à quelque ouvrage, on trouvait au milieu du jour un silence pareil à celui du milieu de la nuit, interrompu seulement par les travaux manucU et les voix qui chantaient les louanges de Dieu. L’hnrinonic do ce silence, an mi-
r.miAniE de ciiampeaüx et saint bernard.
ol sa principale gloire est d’avoir su conserver la ferveur des religieu.v, tout en bannissant leurs excès et leurs scrupules. C’est ainsi qu’un jour il les reprit, entre autres choses, de vouloir repousser toute nourriture tant soit peu agréable au goût, comme étant plus favorable à la chair qu’à l’esprit'. Il fut leur conseiller, dissipa leurs doutes, calma leur zèle sans le ralentir, fortifia leur vertu en la modérant, donna à leur enthousiasme une sagesse pratique qui les retint dans le réel sans les détacher de l’idéal ; en un mot, il empêcha leur sentiment de s’isoler de leur raison, et chercha à les convaincre que si l’amour léger et éphémère peut se séparer de la prudence, l’amour qui veut être sérieux et qui veut durer plus longtemps que les fantaisies du sentiment, ne saurait exister sans elle.
Au commencement de 4H8 Bernard se trouva mieux et put reprendre ses fonctions abbatiales. Dès qu’il se vit affranchi de l'obéissance duc à Guillaume de Champeaux, comme un torrent dégagé d’une digue reprend son cours en redoublant d’impétuosité, ainsi il revint avec une nouvelle ardeur à ses austérités, afin de se venger en quelque sorte de son repos et de se dédommager de l’interruption forcée do
lieu d’une soLnnellc activité, offrait un apeclacic tellement imposant, que les étrangers, uiümc les mondains, frappés de respect, nosaienl plus, je ne dis |)as proférer une jwtrolc méchante t»ii oiseuse, mais s’arréler à une pensée qui ne fût sérieuse et digne de celle sainte retraite. Le désert où demeuraient les serviteurs de Dieu est environné d’une forêt sombre et épaisse, n?sserré entre deux montagnes voisine» qui le pressent étroitcnienl, de manière à lui donner en quelque .sorte l’apparence d’une grotte protomle... El. bien qu’ils fussent en grand nombre, ils ne laissaient pas que d’élrc tous solitaires.... car, tandis qu’un .«cul honiinc. quand il vit dans le trouble et dans le dérèglement, contient en lui-méme une troupe bruyante, ici au contraire, par l'unilé et le calme de l’esprit, tous ensemble vivent dans la solitude. » Guillaume de Saint -Thierry, Viia S. Iternardi, lib. I, c. vu et viu.
' « Anno H15... scnipulum monachorum cjus (sc. sancti Bcrnardi) ademit. qui cibos guslui tantisper sapientes fugiendos arbilrabantiir tanquam carni plus quam spiriLui indulgentes, i» GaNia Christinna, t. IX, p. 877.
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IMITIÉ ET OPPOSITION
lis
sa pénitence. L'expérience s’opiniâtra à lui donner tort. Il retomba bientôt malade, et fut de nouveau obligé d’abandonner le gouvernement du monastère. C’est pendant celte seconde retraite qu’il commença à mettre en œuvre les richesses spirituelles amassées pendant la première, et composa son Traité sur les différents deyrés de l'humilité et de l'orgue'il et son ouvrage Sur les tjlo'ires de Marie. L'histoire qui nous a montré Guillaume de Champeaux si empressé à soigner la santé et . à diriger la conduite de Bernard pendant sa première maladie, garde le silence le plus profond sur l'attitude qu’il prit dans cette nouvelle circonstance. Se résigna-t-il à laisser Bernard s’instruire à ses propres dépens, ou bien lui continua-t-il avec les tendresses de son amitié les conseils de sa sagesse? Si Guillaume eût été en voyage, on comprendrait un pareil silence. Mais à cette époque il était à Chàlons même. Et dès lors il nous semble impossible de ne pas voir dans sa réserve, sinon un refroidissement de cœur, du moins une opposition d'esprit.
Ces deux manières d'agir recèlent évidemment deux ordres de principes différents. Entre Guillaume de Champeaux et saint Bernard il y avait plus qu'une simple divergence de caractères, il y avait une opposition de méthodes.
Lequel des deux faut-il condamner? Cette question est délicate, mais nous ne saurions l'éviter. Pour y répondre avec vérité, restons sur le terrain de l'histoire, non pas de l’histoire qui ne montre que ce qui lui plaît, mais de l'histoire qui raconte, bon gré mal gré, ce qui est.