SI
en Bernard, le saint fut admirable, héroïque même; nul ne le niera. Mais l’homme et le cistercien le furent-ils également?
Comme homme, saint Bernard avait un caractère passionné. Quoique doué d'une intelligence supérieure, il avait au cœur sa plus grande force ; c’est là surtout qu’il vivait et déjdoyait, dans des ardeurs quelquefois sublimes, les magniticcnccs de sa nature. De là, dans sa méthode de conduite, soit envers lui, soit envers les autres hommes, la prédominance du cœur sur la raison et de la piété affective sur la piété rationnelle*. 11 est tout entier dans la définition qu'il a donnée de la conscience : « La conscience, a-t-il dit, est la science du cœur, mise dans notre âme pour en régler tous les mouvements. » Saint Bernard, en effet, règle tout par le cœur : « il fonde la science sur l’amour’; » d’après lui, « c'est celui qui aime le plus purement qui connaît le plus parfaitement*. » Dans l’enthousiasme auquel cette méthode conduit infailliblement toute âme qui ii’est pas inerte, saint Bernard, sans attaquer l'ordre naturel, cependant l'oublie la plupart du temps. La grâce ne l’absorbe pas, car elle n’absorbe personne ; mais il s’absorbe tellement lui-même dans la grâce, qu’au fond des régions où il habite il ne sait plus voir directement que les choses purement divines. Les droits de la raison, de la volonté, de la nature tout entière, ne lui apparaissent guère, en pratique, que comme desformesdissimulées de l’égoïsme, et il est heureux de les battre en brèche au nom des de-
‘ Saint Bernard, sans être rennemi do la science, cherche à développer dans l'homme la conscience de la vériLe bien plus par rexpérience inlime de cette vérité divinement révélée que par les inveisligations curieuses do la raison. » Alzog, Hi$t. fccUt., ^ l. fl, p. 458.
* Histoire de saint Bernard, par le H. 1\ Ralisbonnc, t. II, p. 8i.
* ibtdem, p. 85,
(Ô2 Gl'ILLAUME DE CHAMPEAUX ET SAIM BEHNAHD. voirs. « Appeler le médecin, dit-il, prendre des remèdes, est chose indécente pour un religieux et contraire surtout à la pureté de notre ordre *. A qui mène une vie prudente et sobre, le sel et l’appétit suffisent pour assaisonnement'.» De là cet homicide lent auquel il s'était voué pour la gloire de Dieu et que Guillaume de Champeaux s’elforça d’em- |)écher. De là aussi les invectives lancées par lui contre Abélard et contre tous ceux qui revendiquaient avec les memes accents les droits de la raison et de la liberté. Delà enfin cette impatience d’agir, qui ne lui permettait pas toujours d'interroger les différents partis, de se renseigner avec exactitude, de voir parfaitement le côté positif et le côté défectueux des questions , d’admettre ou d’éliminer avec impartialité ce que la froide raison disait devoir être admis ou éliminé. Ce défaut était, du reste, singulièrement favorisé par les circonstances. Saint Bernard était accablé d’affaires ; rien de ce qui touchait gravement à l’Église, à la société et à son Ordre, ne lui était étranger. Comment dès lors aurait-il pu juger de tout par lui-même? 11 fallait donc qu’il s’en rapportât souvent aux récits et aux appréciations des hommes qui lui fournissaient les détails, particulièrement de Guillaume de Saint-Thierry, cet ami qui lui écrivait sans cesse et venait même jusqu’à Clairvaux le voir et l’inspirer. Or, Guillaume de Saint-Thierry était-il impartial et infaillible?
Comme cistercien, saint Bernard fut-il irréprochable? Nous ne saurions l’affirmer, bien que nous ne partagions nullement l'opinion exagérée émise par M. Duparay à ce sujet*.
' <i Quicrcrc mcdicos, aoeipere potionem, religion! injeoens est et conlrarium purilati maximei|uc ordinis nostri. > S. Bornardi EpUt. 3i5.
* Cl. Epitl. ad Robert.
* Ouvr. citi, 1” partie, cli. ui, p. 2U : < S'il faut respecter le saint, il fiot
AMITIÉ ET OPPOSITION
Commenl trouver bon que saint Bernard traitât l’abbé de Cluny de loup vêtu d'une peau de brebis, de ravisseur, de séducteur, de prédicateur d’un nouvel Kvangilc, recommandant la gourmandise, condamnant l’abstinence, appelant sagesse les excès de toutes sortes * ? Commeftt approuver qu’il accuse d’adroit charlatanisme les cérémonies pompeuses de Cluny et qu'il leur suppose un but lucratif*?
En outre, lui donner raison n'est-ce pas condamner Pierre le Vénérable, cet homme qui, au lieu de s'emporter contre Abélard, l’aima avec tendresse, le chargea souvent de faire des conférences à ses religieux, le compara, dans une lettru à Héloïse*, à saint Germain et à saint Martin, disant qu'il égalait le premier en humilité et le second en pauvreté ; ajoutant que son âme ne méditait, que sa bouche ne proférait, que sa vie entière n’exprimait que des choses
se défier du cistercien, et je crains que, dans celle allaquc contre Cluny, l’altU* de Clainraux n'ail cédé, à son insu, plulét au désir d'abaiwer Cluny et de {grandir son ordre qu’au désir de rorliticr la discipline raonastique; plutôt ü des mobiles humains qu'à des niübilcs religieux. En elTet, pourquoi saint Bernard se plaignait-il que, lorsqu'il travaillait a ces aortes d'ouvrages, sa dévotion s'affaiblissait?... Pourquoi, au lieu d'attendre que 1a réforme du nopret abbé ail porté ses fruiU, choisiUil, pour lancer ton factum, précisément le moment où cette réforme a divisé les clunisles et jeté U pcriur* batioo dans l'ordre tout entier ? Pourquoi enfin ces louanges outrées, cea protestations d'amitié, et ensuite ces attaques passionnées, ces violentes invectives? » Voir les deux parties de son Apologie : dans la première partie, les clunistes sont les flambeaux de l’univers; dans la seconde, ce sont des mondains et des prévaricateurs.
* Cf. S. Bernard. EpUt. ad Robert.
* On dépense les riclic&ses, dit-il, avec tant d'art qu’elles se multiplient. On les dissipe pour h^ augmenter, et la proiligniité amène ral)ondance. A la vue de ces vanités somptueuses, mais admirables, les honiine«t s'enflamment h la libéralité plus qu’à la prière. Aiusi, les richesses épuisent les richesses, rargenl attire l'argent, car je ne sais pourquoi on donne plus volontiers là où l'on aperçoit déjà plus de splendeur. Les yeux sont éblouis de reliques couvertes d'or, et les bourses s’ouvrent. On expose les magnifiques représentations d’un saint, et plus elles éclateiil en couleur, plus on croit à leur sainteté. Les populations courent embrasser les reliques et sont excitées à faire des dons. » Voir U. Duparay, ouvr. cité, p. 40-47.
* Petr. Venerab., lih. IV, epist. 21 .
45i Crn.LArME de CHAMPEAUX ET S\1>T BEnNARIi divines, savantes et vraiment philosopliiques ; pais, après sa mort, conduisant à Héloïse ses dépouilles mortelles, et proclamant sur son sépulcre l’estime profonde et la vive amitié qu’il avait eues pour lui ?
Mais ce n’était là qu’une divergence sur un fait ; et encore cette divergence ne devait-elle pas durer toujours, puisque saint Bernard et Abélard se réconcilièrent. Il en était une autre qui portait sur les principes mêmes de la vie monastique. Pendant que saint Bernard appliquait partout la rigidité, Pierre le Vénérable appliquait partout la douceur, appuyé sur celte parole d’un de scs prédécesseurs, saint Hugues de Cluny : « Si je dois être condamné, je préfère l’être par excès de miséricorde plutôt que par dureté et cruauté ‘. » Il est donc manileste que l'on ne saurait innocenter saint Bernard dans le débat qui nous occupe, sans condamner Pierre le Vénérable.
Or, est-il facile de condamner Pierre le Vénérable, si l’on veut se maintenir dans une impartialité complète?
Vous nous reprochez, dit-il à saint Bernard et aux Cisterciens, de ne point prolonger assez le noviciat. Mais Jésus n’a-t-il pas dit à un jeune homme.: Si vous vouiez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres? Jésus a-t-il attendu que la vocation du jeune homme fût perdue?
Vous nous reprochez de porter des fourrures. Mais la règle de saint Benoît n’a-t-elle pas prescrit d’habiller les frères selon les saisons cl la qualité des lieux?
Vous nous reprochez nos habits, nos lits, notre nourriture. Mais tout cela n'est-il pas laissé par saint Benoit à la discrétion de l’abbé? En quoi donc violons-nous la règle?
Vous nous reprochez de recevoir les moines fugitifs,
' nihi. Climy, roi. ÔIS.
AMITIÉ ET OPPOSITION
même apres leur troisième fuite. Mais qui peut imposer des bornes à la miséricorde?
Vous nous reprochez de négliger le travail des mains. Mais l'oisiveté ne s'évitc-t-elle pas aussi bien par la prière, la lecture et les saints exercices?
Vous nou.s reprochez de. ne point nous prosterner devant les hôtes et de ne point leur laver les pieds. Mais si chaque fois qu’il arrive des hôtes, notre communauté s’assemblait pour faire ce que vous exigez, lui resterait-il le temps nécessaire pour suivre les autres points de la règle?
Vous nous reprochez que l’abbé de Cluny ne mange point avec les hôtes. Mais cette table séparée ne pourraitelle pas devenir une occasion de luxe et de gourmandise, et n’est-il pas plus digne de la vie et de la surveillance monastiques que l'abbé mange avec les frères et comme les frères?
Ne savez-vous pas qu’il y a des règles qui ne changent jamais, et d'autres qui sont variables selon les temps et les lieux? Entre les préceptes immuables je compte l'amour du prochain, l’humilité, la chasteté, la véracité et plusieurs autres principes qui ne peuvent jamais fléchir. Mais à côté de ceux-là n’y a-t-il pas des règles variables? N’est-cc pas la charité et les nécessités du bien qui doivent l’emporter toujours? N’est-ce pas Hytérél de l'Église qui a permis, contre les vieilles coutumes, aux enfants des évêques de devenir évêques eux-mêmes? Pourquoi saint Grégoire le Grand a-t-il permis d'abord aux prêtres anglais de conserver leurs femmes, si ce n’est par la crainte charitable de . les faire chanceler dans leur foi nouvelle? La charité, la charité, voilà la grande loi de tous les changements humains, soit pour les ordres monastiques, soit pour tout
GUIIXAUME nE CHAMPEAUX ET SAINT BERNAm*.
le reste. Et puisque Dieu a dit que la charité contenait la loi et les prophètes, pensez-vous que la règle de saint Benoit soit seule au-dessus de la charité'?
Et si des arguments intrinsèques de cette thèse nous passons aux témoignages d’approbation qui lui ont été donnés, que voyons-nous? Pierre surnomme le Vénérable, après avoir été appelé dès sa jeunesse « le docteur et le innitre des vieillards’. »
En quittant Borne, après la condamnation de Ponce, il . rapporte àCluny, avec les insignes apostoliques, cutnapi- ' cibiis apostolicis, un bref du pape qui lui confie la réforme des monastères de Saint-Berlin, de Saint-Kgidius et de Saint-Benoît sur le Pô (H26). — Mathieu, prieur de Saint- Martin des Champs, qui s'était distingué dans cette affaire, est nommé par le pape Honorius II , cardinal et évêque d'Albano (H27). Hugues, son frère, prélat instruit et éclairé, abbé du monastère cluniste deReading, en Angleterre, est, vers la même époque, aux acclamations unanimes, appelé par le peuple et le clergé au siège archiépiscopal de Rouen. L’année suivante, un autre cluniste, Henri, frère d’Etienne de Boulogne, futur roi d’Angleterre, est élevé à l’évêché de Winchester, l'un des principaux sièges d’Angleterre. C’est aussi vere ce temps que le comte Amédée de Haute-Rive, ne trouvant pas au monastère cistercien de Bonneval, où il avait. pris l’habit monastique, des ressources qui suffisent à l’instruction de son fils, s’enfuit de Bonneval et vient placer l’enfant sous la direction des maîtres de Cluny, Enfin vers la même époque, l’archevêque de Reims, Renaud, parvient à arracher des mains de la puissante famille des Plagiotri, l’autel de Tours-sur-Marne; les *
' H. Lorain, outir. cil(, cti. xiv, p. Il9-I2t.
’ Ibidem, p. 84.
• AMITIÉ ET OPPOSITION
Plagiolri conseillent à restituer l'autel, mais à la condition que l’archevêque le cédera à la sainte église de Cluny, qui est, porte l’actc de concession, comme le phare et le llambeau de l’univers entier, quæ est (piasi magnum totius orbis luminareK
Tels sont les témoignages du douzième siècle qui parlent en faveur de Pierre le Vénérable, et qui nous le montrent si digne de son surnom. Quant aux témoignages modernes, celui de dom Ceillicr est d’autant plus précieux que nous avons constaté son admiration si absolue pour saint Bernard : il reconnaît en effet à Pierre le Vénérable « un naturel doux, un esprit élevé avec des talents propres à inspirer l'estime et la vénération, des pensées fines et délicates, des réflexions solides et judicieuses, du nerf dans ses ouvrages pour la défense de la religion » — Mais résumonsles tous dans cette belle page de M. Lorain ;
« Saint Bernard, fondateur de monastères nouveaux, enfant lui-mômc d'un nouvel ordre plus austère, comme le sont nécessairement les institutions naissantes; .saint Bernard, d'une santé maladive, d'une grande exaltation nerveuse, homme de privations, de zèle ardent, de caractère absolu, n'élait pas fait pour ressembler à Pierre le Vénérable, homme laborieux, actif, vertueux sans rudesse, absliiienl sans vigueur, apportant à tout les tempéraments de son caractère , d'une humeur égale et clémente, d'une bienveillance universelle, d’une miséricorde sans mesure, prudent et sage maintencurd'un vieil institut monastique, mais ne se déparlant jamais des règles d'une raison douce et judicieuse, n’aspiraut point aux nouveautés périlleuses,
* Aiitt.Benedict., l. VI, p. I‘25. — Cf. M. Duparay, ouvr. cité, p. 53.
• Doiii Ccillier, ouvr. cité, t. XIV, ch. xhij, p. 525, n. 88.
GUII.I.AIIME DE CHAMPEAl'X ET SAISI BERSARD
cl prcfcrant à des faveurs inconnues les circonsopections de la tolérance.
« Pour Bernard, le parti décisif et absolu était toujours le parti à suivre : il l'emporta souvent par la passion même de ses entreprises et la chaleur de ses convictions brûlantes. Chez Pierre le Vénérable, riiabitudc des ménagements, la bénignité des procédés, devaient le faire échouer dans les résolutions qui s’adressaient surtout aux passions véhémentes de l’époque.
« Dans les conciles, auprès des souverains pontifes et des rois, la parole de saint Bernard exigeait, obtenait impérieusement. Sa fougue éloquente entraînait les masses, bouleversait les e.sprits. Il avait les qualités et les défauts des âmes passionnées et fortes. Pierre le Vénérable attirait à lui pardes qualités moins ardentes, par des vertus moins rigides, ]>ar des sollicitations moins impétueuses. On admirait Bernard, on vénérait Pierre. Dans ces mots sont leurs deux existences; cl le surnom que mérita l'abbé de Cluny le peint mieux qu’un parallèle'. »
Telle parait être l’appréciation modérée et exacte des débats qui se sont livrés entre saint Bernard et scs adversaires sur la méthode mystique. Les esprits enthousiastes, qui veulent que l’objet de leur admiration soit toujoni-s parfait, nous bl.imeronl peut-être : nous aurons du moins contre leur blâme l’honneur et la joie de n’avoir cherché que la vérité. Du reste, quand l’Kglise canonise un saint,
’ M. I^rain, oifiT. cil/, p. 127-128.
AMITIÉ ET OPPOSITION
AM
elle ne songe nullement à le proclamer sans reproches ; elle déclare seulement qu'à coté de ses défauts plus ou moins effacés il y a eu des qualités plus ou moins extraordinaires qui lui ont mérité le ciel. De même donc qu’en parlant des défauts de saint Bernard nous n'attaquons nullement ses vertus; ainsi, en ne condamnant pas les personnages vénérables qui refusèrent d’enlrer à son école, nous ne nous élevons nullement contre l'estime que l'Kglisc fit de lui en le canonisant. Saint Bernard est trop grand pour avoir besoin d'étre (latte ; et celui qui confondrait dans son admiration ses défauts avec ses qualités, loin de l'Iionorer, rabaisserait.
Sans aucun doute ces débats n'avaient jtas à l'époque de Guillaume de Champeaux la précision que les événements leur ont donnée quelques années plus tard. Ce n'étaient alors que des nuages qui s'amoncelaient, nuages encore pacifique, s il est vrai, mais qui devaient bientôt faire éclater une tempête. Nous trouvons, dans la conduite de Guillaume envers saint Bernard, le fond parfaitement exact de l'appréciation (]uc nous venons de formuler. Il avait appris à juger les hommes, soit lorsque ses fonctions d'archidiacre de Paris l’obligeaient à prendre connaissance de l’état religieux des couvents du diocèse, soit lorsqu’il voulut regarder de plus près dans le fond de la vie religieuse eu la pratiquant lui-même à Saint-Victor. Aussi, quand il se trouva en face de saint Bernard, sut-il voir en lui tout ce que la nature y avait mis, les défauts comme les qualités. Et pendant qu'il se laissait séduire par les qualités, il restait inébranlable contre les défauts; pendant qu’il avait assez de tendresse pour unifier son àine à celle de Bernard, il avait assez de sagesse pour ne pas s’aveugler sur les élans de son jeune ami et assez île force pour leur résister. Son vovage à
GDIIXAUME DE CBAMPE.U X ET SAINT BERNARD.
Clairvaux, la séquestration qu’il imposa sans pitié à Bernard, son silence pendant la seconde maladie de celui-ci, nous en sont des preuves manifestes. D'autres événements nous confirment encore dans cette manière de voir.
Jamais Guillaume de Champeaux ne retira à saint Bernard raffeclion qu’il lui avait donnée. Il allait à Clairvaux |)Our le voir et pour méditer, lui aussi, sous ces hêtres et ces chênes que Bernard appelait, avec une liberté trop ouhliée, ses maîtres dans l'intelligence des saintes Ecritures’. Bernard, à son tour, venait à Chùlons, et Guillaume profitait de sa jeunesse et de sa sainteté pour le faire prêcher dans les églises de son diocèse. « Saint Bernard, est-il dit dans le manuscrit de Pierre Garnier, fréquentoit fort à Chaalons ; y ayant presché plusieurs jours de suitle, il toucha si vivement les cœurs qu'il emmena avec luy un nombre considérable de personnes, tant ecclésiastiques que séculiers, qui se firent religieux. » Guillaume de Champeaux, qui voulait à la fois se rapprocher de saint Bernard* et ne pas faire perdre à son diocèse les fidèles qui le quittaient pour embrasser la vie religieuse à Clairvaux, songea à établir pour eux un couvent entre Châlons et Clairvaux. Or, il * ■ y avait à Trois-Fontaines une maison à peu près délaissée, qui appartenait à des chanoines réguliers. Guillaume la leur demanda dès l'année lilG, et l'obtint. Aussitôt il fit construire à scs dépens tous les lieux réguliers qu'exigeaient . les exercices religieux. Le comte Hugues fit une dotation en 1 H G, ainsi que Benoît, abbé de Saint-Pierre deChàlons, en 1117, Adon de St-Eugende entre 1 121 etl12Gsous Ebaie, Pierre le Vénérable en 1 128, et les chanoines de Compiègne
' Guilt. (te Saial-Thierry, ch. iv, n. p. t087.
' Dont Cellier, oui>r. I. XIV, cb. xixtii, p, 419. n. 5.
AMITIÉ KT OPPOSITION
en 1130‘. C'csl ainsi que (lès 1118, saint Bernard quiétait alors rétabli dans sa santé et dans ses fonctions abbatiales; put envoyer à Trois-Fontaines les religieux demandés par son ami. Selon la coutume de l'ordre, il envoya douze frères, et leur donna pour abbé un de ses fîdèles disciples,
Boger I", celuidà même qu’il avait converti à Chàlons pendant son premier voyage et qui était généralement estimé comme un homme de science et de haute piété’.
Mais, si l'amitié de Guillaume était satisfaite, son zèle ne l'était pas. Après avoir fondé -avec saint Bernard l’abhaye de^Trois-Fontaines, il entreprit la fondation des Augustins de Chàlons. Rassemblant tous les ermites dispersés dans les différents endroits de son diocèse, il en fît une communauté qu’il playa au cimetière de Saint-Georges, dit anciennement de Sainte-Marthe. Cette communauté comptait trente-six membres; et, chose maintenant curieuse, il plaça à leur tête, non pas seulement pour les honorer, mais pour les gouverner, un archiprétre du diocèse*.
, Toutefois Guillaume de Champeaux ne se laissa absorber, dans son oeuvre de réforme, ni par Clairvaux ni par Trois- Fbntaines. Placé entre Saint-Bernard et Roger, il sut par sa sagesse et sa fermeté rester indépendant dans son amitié et . . ■ * dans l’exercice de son épiscopat. De même que quelques »
années après on devait à Paris réformer l’abbaye de Sainte- > •
* Voir l'bittoiro maniucrile île dom J. Françoii, li». III, p. 2S9. , •"
* Voir Vlluloire de saint Bernard, par le R. P. Ratisbonne, l. I, p. 170. ** .'
■—Telle fui l'origine de l’ablraye de Trois-Konlaincs. Il eal curieux de rap- •
procher de eea dociimenls liisloriquca l’opinion naïve de X. Rouaaelol sur « .
ce sujet. Voici ses propres paroles : a Kcoliire et archidiacre de Notre-Dame, '
(iuillaiiiiie de Champeaux y professa avec un immense succia. jusqu'en ttUS,
époque à laquelle il se retira dans un monastère de Saint-Victor, oA il prit ^ *
l’habit monastique : DE IA VIENT que plusieurs l'ont regardé connue le . > *
fondateur de l'abbaye de ’^rois-Fonlaines, de l'ordre de Citcaux. s Etttdes ' sur la philosophie dans le moÿen dpe, 1. 1, p. 351. ' * ’ s
* Voir riiisloire manuscrite de Pierre Garnier. • * ' .
fil lLUlME BE CHAMPEAUX ET SAINT IlERNAIlB.
Geneviève par l’aljbnjcde Saint-Victor, de même Guillaume d'e Champeaux pouvait mettre à la tête de sa nouvelle maison d'Augustins un ou plusieurs religieux de Trois- Fonlaines. Il ne le lit pas.
D’autre pari dans une lettre écrite à Ehalc au sujet de la mort de l’abbé de Toussaint, à Cliâlons, saint Bernard luimême nous apprend que Guillaume de Champeaux ne craignit pas de se rendre, pendant les rigueurs de l’iiiver, deux fois à Cluny et une fois à Dijon, pour y chercher des religieux capables de gouverner les couvents de sa ville épiscopale. De Cluny il ramena le vénérable Raoul qu’il plaça en tête du couvent de Saint-Urbain, et de Dijon, Hugues, cet hommeexcellent qu’il établit prieur de l’abbaj e de Saint-Pierre ‘ . Ces voyages dont on ignore la date précise ’, SC tirent cerlainement sous le gouvernement de Ponce à Cluny, et peut-être sous celui de l’abbé Herbert à Dijon. Or, on sait quelles idées dominaient alors à Cluny et à Saint- Étienne de Dijon. A coup sûr ce n’élaient pas les idées de saint Bernard : car à Cluny, Ponce était encore plus opposé à saint Bernard que ne devait l'élre Pierre le Vénérable, et à Dijon, Herbert devait permettre à l’un de scs religieux, le frère .lean, de lancer contre saint Bernard une lettre (|ui eut la réputation d’être violente. H est donc évi*
* Ccrtc duobus mnnasteriis, smcli videlicot Pétri i*t sandi Uritani, pa<* stonli aiirjuando 5imilitcr destitulis, Ijomu memoric prxdecesijor vester do« minus VVilIclmus, non lungi itincri.s labomn, non byeinis repiilans asperitnU*m, bis, nisi falior, CUiniaciim, semel Divionem {)or seipsuin adiit; liuic juc viruni bonum, dominiim lliigunem qui post dofundus est, ilUnc viruiii Yiniciabilem <{ui ailbiic superest, dominum Hadulpbum, vix rnnitis prceibus impclralos, ahducens, sinpulum sin^ulo præposuit numaslcriu, tutum videlicol non arbitmns cuiquam munaeborum dumcsticorum illam cominilterc cunira. » S. Bcrn. Epist. 58.
* Il est probable «|ue ces voyages coïncident soit avec son dôpnrl pour Home qui eut lieu à la lin de 1115, soit avec le voyage qu’il lit à CUeaux à In lin dclllü ou au commencement de 1111, à l’occasion do la première maladie de saint Bernard.
AMITIE ET OPPOSITION