X:V INTRODUCTION
Noyon ^, Péronne^, Reims 3, Saint- Quentin^, Senlis^ Mais les renseignements que nous avons pu tirer du récit des chroniqueurs, des archives municipales sont encore peu abondants auprès des longs morceaux que nous avons extraits des registres du Parlement de Paris, de la série du criminel en particulier. Et ce n'est pas une petite récompense de longues journées passées à tourner les feuillets de ces vieux registres, que cet admirable tableau de la vie privée qui s'en dégage, dans une nette et dure vision. Tous ceux qui ont le goût du détail, de ce trait unique et particulier qui différencie les existences et témoigne de la vie même, comprendront la secrète volupté de ces pénibles recherches : du même coup ils auront éprouvé combien toute littérature est vaine auprès de la terrible précision et de l'inimitable couleur d'un simple procès-verbal. D'une touche implacable, l'individu survit encore dans son geste, dans sa parole, dans son costume.
Il convient toutefois de n'être pas trop ambitieux. L'incertitude de toute biographie s'augmente ici de la diversité de
1. pélibérationsmunicipalesd'ungrand intcrct 888(1428-1438). Lcscomptcs sont très bien tenus et parfois en plusieurs exemplaires. Pas d'inventaire.
2. 88- à 88* (1404- 145 2); cf., à la 8ibliothèque nationale, le vol. CLXXIII, fol. 5 1 , yo, de la Collection de Picardie contenant des extraits de la Chambre aux Résolutions.
3 Archiver en ordre, mais sans inventaire. Elles ont été pour ainsi dire éditées par Pierre Varin, dans les Archives de la ville de Reims (Paris, iS:m)-i853, 10 vol. in-4 [Documents inédits]). Varin abrège et rajeunit les documents. II faut déplorer la perte de la correspondance originale de Rcf^nault de Chartres avec la municipalité, analysée par Jean Rogier, mort en iGSy. La 8ibliothèquc nationale conserve le manuscrit de Rogier, en partie seulement dans Varin et Quicherat, sous la cote fr., 8334-8335.
4. Visitées par dom Grenier qui envoya des copies nombreuses à Paris. Bibliothèque nationale, Collection Moreau, vol. 247-24(j entre autres. Aujourd'hui dans la cave du musée Lccuyer et presque inconsulîables.
5. En particulier 88- (i43o), 88» (1438-45). Utilisées par J. Flammermont. Histoire de Sentis pendant la seconde partie de la Guerre de Cent ans {i4o5- 1441). [Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. V, p. 180-263.] Pas d'inventaire.
INTRODUCTION XV
rargumentation*. Il nous arrivera d'entendre sur un même fait les plus formelles contradictions : il y en a de grossières, ^imples impudences, propres seulement à nous édifier sur la bonne foi des avocats^. D'autres se pre'sentent à nous sous des formes plus délicates et nous avons rarement le moyen de les vérifier.
L'histoire ne se propose qu'une réalité toujours fragmentaire : il faut se résoudre à beaucoup ignorer. C'est ainsi que Taspect physique de Guillaume de Flavy ne nous est révélé que par un chroniqueur un peu tardif, et qu'un détail minime de la scène de Nesles en Tardenois nous permet de croire que Blanche d'Overbrcuc était une petite et menue femme.
Il reste à nous demander maintenant quelle est la signification spéciale de cette vie de Guillaume de Flavy.
Cette histoire nous paraît instructive à un double point de vue. Elle nous permet d'abord de nous rendre compte avec précision de ce que fut Texistence d'un capitaine de gens d'armes, dans la première moitié du quinzième siècle. Le fait est peut-être plus nouveau qu'il ne paraît.
Nous savons aujourd'hui parfaitement, après les beaux travaux de Siméon Luce, l'existence des routiers du quatorzième siècle et leur surprenant régime international 3. La monographiede Rodrigue de Villandrando, par Jules Quicherat, nous a révélé, dans ce livre toujours jeune, d'une précision et d'une maîtrise étonnantes, la biographie si curieuse, encore tout à fait traditionnelle, du condottiere espagnol^. Les
i. Sur les procèdes des avocats, l'excellent travail de H. Dclachenal, Histoire des avocats au Parlement de Paris (Paris, i885, iii-S).
2. Cf. â ce propos uu curieux passage du prolof^uc de Guillaume du Breuil : t Rubrica de modo et gestu quem débet habere avocatus curie parlamcnti. > Style du Parlement de Paris, édition Lot, p. i (Paris, 1877, in-lol.).
3. En particulier : Histoire de Bertrand Du Gucsclin et Je son époque (Paris, 1871), in-8); — Chcrest, VArchiprètre, épisode de la Guerre de Cent ans {Paris, 1879, in-8).
4. Jules Quicherat, Rodrigue de Villandrando, l'un des combattants pour
XVI INTRODUCTION
études minutieuses de M. Tuetey nous ont fait connaître la vie des Écorcheurs et des routiers qui vécurent sur le pays après la publication du traité d'Arras (octobre 143 5), et terminèrent leur carrière en 144.41 lors de l'expédition du dauphin Louis contre les Suisses^
A cette date, l'activité de Guillaume de Flavy est nulle. Il nous a donc semblé qu'entre 1418 et 1435, la vie d'un soldat, au service de la couronne, jcn*osedire « armagnac » ni« partisan* », comblerait une lacune importante de l'histoire militaire que Ton peut limiter entre la disparition des Grandes Compagnies et l'apparition aussi redoutable des Écorcheurs.
Guillaume de Flavy n'est pas ici un isolé. Des travaux sur Poton de Xaintrailles^, La Hire ou le seigneur d'Offémont auraient donné des résultats identiques.
Aussi le trait qui paraît essentiel à retenir est le suivant :
l'indépendance française au quinzième siècle (Paris, 1879, ii^-S). Cette monographie est à compléter par les recherches de Fabic, Doji Rodrigo de Villandrando, Conde de Ri badeo {Madrid ^ 1882), de Boudct, dans la Revue d'Auvergne j 1894, et de A.Thomas et Portai dans les Annales du Midi, 1890-1895.
1. A. Tuetey, les Écorcheurs sous Charles Vil, épisodes de l'histoire militaire de la France au quinzième siècle, d'après des documents inédits (Montbéliard, 1874, 2 vol. in-8). — Joseph de Frcminvillc, les Ecorcheurs en Bourgogne, 1435-1445 (Dijon, 1888, in-8) ; et surtout la Chronique martinienne dont nous nous proposons de donner prochainement l'édition.
2. Nous aurions pu qualifier Guillaume de Flavy d' Armagnac > puisque son existence fut perpétuellement une lutte contre les Bourguignons; faire de lui un c partisan », mot que M. Germain Lefèvrc-Pontalis dut employer pour rendre compte d'un état spécial d'insurrection que les chroniqueurs ont décrit sans songer à lui donner un nom; à l'extrême rigueur, les procédés de Guillaume de Flavy, la lutte qu'il soutint contre le connétable de Richemont pouvaient le faire prendre pour unécorcheur. Cette incertitude, nous la retrouvons chez les contemporains : « Et combien que Poton de Saintraille et La Hire fussent deux des principaux et des plus renommez capitaines du party françois, toutesvois ilz furent de ce pillage et de celle escorcherie. » Olivier de La Marche, Mémoires, liv. 1, chap. iv. — Il n'est pas bien étonnant de voir les mots et les choses sans correspondance étroite, à une époque où, selon le mot d'Alain Chartier, la France fut a comme le mer où chacun a tant de seigneurie qu'il a de force ». {Consultation des Trois VertuSy citée par Jules Quicherat. [Aperçus nouveaux, p. 20.])
3. Pothon de Saintrailles, maréchal de France, par A. Tusserat. Thèse soutenue à TEcole des chartes. [Positions de 1886].
INTRODUCTION
Guillaume de Flavy n'est plus un étranger, un condottiere de troupes internationales. C'est un régional de cette « colérique Picardie* » au service du roi Charles VII, défenseur de Tordre par les moyens les plus irréguliers, confondant et son intérêt personnel et le service de la monarchie, usant d*ailleui s des plus abominables moyens pour parvenir à ses fins. La guerre avait en eflet spécialisé les hommes : comment n'aurait-ellc pas créé des moeurs particulières? Le métier des armes était devenu une profession; c'est la pensée du grand soldat que fut Jean de Bueil : « Pourquoy je dy qu'il doit avoir gens pour la justice et hommes pour la guerre-. » Si dure au plat pays, cette guerre était un art dont il fallait posséder toutes les ruses : « Si ne doivent pas seullement les bons et vaillans chevalliers, cappitaincs et souldoycrs adrccicr et conduire les dures entreprises par force de bras et multitude de gens, mais aussi par subtilité et bonne prudence^ »> Cène piraterie eut donc sa courtoisie et son éthique dans la force morale et le sang-froid prisés à l'égal d'un bras solide* D'autre part, l'habitude de vivre sur le pays, le procédé cruel des appàtis» le vol des troupeaux devaient faire revivre chez les gens d'armes de
ettc première partie du quinzième siècle des mœurs dignes
es barbares.
Le second point de vue qui doit attirer notre attention est formé par un ensemble de documents qui nous permettent de retracer l'existence intime et la vie passionnelle d'un^ femme, Blanched'Ovcrbreuc,cpou5e de Guillaume de Flavy*.
i. Ce mot est de Michclct, au Tableau de la France.
1. Lf Jouvence t, par Jean de Buett^ suivi Au commentaire de Guillaume Trinfjfit, édhUm Crtnulle Favrc et Léon Lcccstrc, i. \U p. *4 (Pari*, 1887, 1 wl. :etè de tJitstoire de France]).
^4. Nouft arons rvuni touK les <fucumcuts lM nous liouâ proposons de un [our cette vie dont on trouvcni ici uu court trugn^cnt.
XVIII INTRODl CTION
On sait combien, en histoire, de pareils renseignements sont rares, et c'est bien plutôt dans les œuvres d'un caractère littéraire qu'il nous faut chercher le plus souvent de tels détails.
Ici, une très jeune femme a joué un rôle de première importance : étrange, enfantine et cruelle figure qui déconcerte dans cette période où volontiers la femme s'efface. Dans notre quatorzième siècle français, époque qui correspond en Italie au temps où Boccace imaginait ses histoires si vibrantes de jeune amour et si tragiques, dans l'œuvre immense d'un Froissart, l'aventure de la duchesse de Salisbury peut à peine être citée ^
Au quinzième siècle, il semble que la femme soit demeurée un objet d'adoration courtoise, d'ironique désenchantement ou de cyniques plaisanteries équivoquées. L'œuvre d'Alain Chartier ou de Charles d'Orléans, les Quinine Joyes de mariage^ les Cent Nouvelles^, nous présentent ces tendances diverses.
L'histoire de Blanche d'Overbreuc est donc une anomalie dans le Tardenois français à cette époque. Aussi cette étrange aventure devint-elle de bonne heure une cause célèbre. En r486, se jugeait au Parlement le procès criminel de Renée de Vendômois, la recluse parisienne. L'avocat de Renée ne manqua pas de rappeler le meurtre de Guillaume de Flavy, antérieur de trente-sept ans : l'affaire de Blanche d'Overbreuc se trouvait ainsi rapprochée de celle dont l'avocat Michon pouvait dire que « de tous les meurtres et omicides dont
I. Froissart, édition Kervyn de Lettcnhove, t. IIÏ, p. 455-462.
3. Dans ce recueil, il convient de faire une seule exception en faveur de la xcviii* nouvelle, /£5 Amans infortunés. Cf. Gaston Paris, !a Nouvelle française aux quinpème et seipème siècles, dans le Journal des Savants, 1895, p. 28g et suivantes. [Compte rendu de Pictro Toldo, Contributo allô studio délia novella Francese del XV et XVI^ sccolo. Rortla, i8q5.]
INTRODUCTION XIX
il soit mémoire, n'en est point de si horrible, excécrable et abhominable à Dieu et au monde* ».
Il faut attendre en effet en France le temps des Valois pour trouver une histoire d'amour et de sang aussi saisissante : Brantôme Ta donc tout naturellement recueillie.
Nous verrons dans ce fait quelque chose de plus qu'un hasard de lecture.
Celui qui conta, avec tant d'indifférence, la volupté di verse des femmes et la glorieuse énergie des hommes, introduisit inconsciemment dans sa galerie de la Renaissance la fragile et terrible figure de Blanche d'Overbreuc.
Ainsi, dans les monument du même âge, l'ogive gothique se marie aux colonnades païennes.
Nous avons voulu que le nom qui figurât sur la première page de ce volume fût celui de Marcel Schwob. Il savait toutes choses et tout du quinzième siècle. Son érudition était immense et précise : un art prodigieux ranimait. Ce travail est né de son enseignement, pour ainsi dire quotidien, et d'une amitié dont, lui vivant, je n'avais pu éprouver toute la force 2,