CHAPITRE III
Le siège de Compîègne levé, il se produisît dans le pays de Noyon, de Laon, de Reims, de Soissons, de Beauvais un véritable soulèvement contre les Anglo-Bourguignons, Cette petite guerre, acharnée et farouche, qui se confond avec les courses sans cesse renaissantes des bandes pillardes et des BriganSy n'a pas eu sa chronique; seul l'anonyme Picard nous laisse entrevoir la gravité du mal. Cette chronique est en effet tout entière dans les délibérations municipales et les comptes communaux de ces régions. Jamais les campagnes, à aucune époque de Thistoire, ne furent si odieusement pressurées, et n'offrirent le spectacle d'une aussi complète misère. Partout des fortins en ruines étaient réparés par des gens sans aveu, enfants perdus des compagnies ou paysans oublieux des moissons sans cesse incendiées ^
Au début de Tannée 14? i, le blé manquait à Reims et un peu partout dans le Valois *. La ville de Reims, augmentée de l'afflux
1. a Ce siège levé donna ung grant corage aux gens du roy Charles et commenchierent à courir et à prendre places à tous les. E| finablement reconquisrent tout ce que ilz avoient perdu, en bien peu d'espace, excepté la ville de Soissons. Et rompirent et depescherent tous les pons et passages qui estoient faiz sur la rivière : et tous les habillcmens,queon avoit fait pour eulx grever, furent mis au néant. Et ces nouvelles venues au duc de Bourgogne, qui encores estoit en Brabant, icelui duc fîst ung grant mandement de gens d'armes, ires hastivement, mais les ungs n*avoient nulx chevaulx, les autres point d'argent. Et par ce ne furent mie si tost prest. 9 {Chronique anonyme, Bibl. nat., fr, 23oi8, fol. 5o3, r», P. J. xxxiii); « et pour revenir ou deslogement de Compiengne, vray est que le duc en fut moult desplaisans; et mesmement pour les places que les adversaires avoient conquises depuis le deslogement. » {Le Fèvre de Saint-Remy, t. II, p. 192). — 7. nov. 1430. Message à Arras « pour porter unes lectres closes faisans mencion de plusieurs choses, etc., et aussi de fortercsehes que ceulx de Compiegue avoient prins et prenoient de jour en jour. » Même message à Jean de Luxembourg à La Fère. (Arch. com. de Noyon, CC 41, fol. 77, v».)
2. Flammermont, Senlis pendant la seconde partie de la Guerre de Cent rt«5,dan8 les Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, t. VI. p. 253-254.
LA 1 YRANWtE DE GUILL4illfB DE FLAVY
ies populations rurales, avait des provisions à peine suTfisantes pour les citadins. Maigre celle pauvreté, !a garnison de Neslesde juillaume de Fla%7, celle d'Épernay, et les gens du bâtard de Vertus exigeaient du blé pour leurs hommes d'armes» réduits ins doute à la même extrémité. De Compiègne et de Nesles, Guillume de Flavy descendait jusqu'à Reims, réquisitionnant les provisions de la ville épuisée. Une curieuse lettrede Charles VII, lu 24 avril 1431, adressée aux habitants de Reims à ce sujets conseillait à la ville de fournir ce qu'elle pourrait : le roi se disposait à écrire à Guillaume de Flavy *.
Guillaume de Flavy mena en paaicuUer contre le pays bourjuîgnon de Noyon une longue et incessante petite guerre : il fit inc magnîtique fortune au moyen de ces courses et des appâiis. Guillaume de Flavy n'était pas un chef de Compagnie, comme )n vil Rodrigue de Viilandrando avec ses bandes mobiles, surgissant tout à coup à rextrémité du Languedoc pour apparaître |uclques jours après en Dauphinc ou en Anjou. Ces courses lointaines n'étaient ni de son fait, ni de son pouvoir. Il opérait )ans une contrée limitée et toujours en terre bourguignonne, fuillaume de Flavy était en effet un personnage officiel, capitaine d'une citadelle frontière. N'est-ce pas plus instructif de le voir poser aux villes voisines ces alternatives également cruelts ; L*or versé pour les appaiis ou l'incendie des faubourgs. Là guerre avec Noyon commença par des peccadilles- : des
j. Ard). mntL de Reims, coUccUou des lettres missives de Charles VIL t.u — Le Recueil 4c Jean Rosier prouve qu'au dir-scpticmc stècle, s£oiiea rémois a vu touic une scric de documents relatifs u ces courses \ Reims, a II $c reconnuist par les coppies des Icctrcs cscriptcs par rîtans au Roy* Chartes VU» depuis son sacre, combien ladictc [ Rcdsos estott oppressc^c et truvaiLléc par les gens de guerre comme tes ennemys* La ville d'Espernay ayant ctc surprise, incontînant i lôdJI Mtcre par Georges [de lu] Croix et autres, Icsquclz avoient mandé I Jean de Luxembourg qu*iL cstoicnt à son commandement... L^a* Terttisemeot de ce que messire Geoffroy de V^iUiers veut cstre leur (s) en»
P(s} paut ne luy avoir baille la somme de mil lyvrcs... Se plnignem B Sa giimison de Ncsle et des dégusta que fnict le Bourcq et PanansxompMgué de trots cens chevauljt^ qui ont faictuug grand dcgast, par ittetncnt que ruyncs de édifices... » (BibLnût., fr., 8334, foL 3o8, %'*.) 2^ - ' - ic pjir U ville de Noyon pour portera Monseigneur de Bour- §^^i^ lïcncion comment cculx de Conipicgnc avgicnt prinses toutes
gens d'armes de France enlevèrent des vaches et des poulains. Puis ils s'enhardissent et vont sur le chemin de Noyon jusqu'à Pont-Levêque ^ qui paye une contribution légère encore. Mais les voici bientôt aux faubourgs de Noyon, qu'ils menacent maintenant d'incendier *.
Le Valois était dans une telle misère qu'une assemblée avait été tenue à Senlis, après la signature des trêves de Philippe le Bon et de Charles VII, chargée de déterminer la façon stricte de les observer 3. Guillaume de Flavy fit alors connaître par lettre à révêque de Noyon, Jean de Mailly, qu'il n'avait pas l'intention de se soumettre à ces conditions : il invoquait les courses des larrons bourguignons qui avaient remis en état les fortins ruinés autour de Compiègne*.
Puis, au mois de juillet 1432, Guillaume de Flavy et son frère Charles ^^ furieux sans doute de la confiscation de la terre de ce
les vaques et poulains dudit Noion. » 1480, déc. 8. (Ârch. com. de Noyon, ce 41, fol. 77, v«.)
1. Ârch. com. de Noyon, BBa. Délibérations des 6 mars i43o; 30 et 3i janvier i43o-3i,P. J. l. — «Pour la requestedes habitans dePont Lcvesquc par eulx faicte au conseil delà ville de Noion que on leur voulsist donner en pur don aucune chose pour l'appatisscment que demandoicnt ceulx de Compiengne... xl. xijs. iiijd. » (Arch. com. de Noyon, CC 41, fol. 38 V.)
2. Lettres du i5 janvier i43o-3i à Jean de Luxembourg a faisant mencion des feux que avoient bouté les ennemis es faux-bours de Noion ». (Ârch. com. de Noyon, CC 41, fol. 77, v«); au duc de Bourgogne, à Gand, dans le même sens. 2 mars, 1430-ii (Ârch. com. de Noyon, CC 41, fol. 78, t*),
3. 29 janvier 1431-1432. Procès verbal de l'assemblée faite à Senlis. (Bibl. nat., Dom Grenier, Col. de Picardie^ vol. lxxxix, fol. 277.) — Theodoro da Valperga, fut le conservateur de cette trêve locale : il fut chargé de mettre un terme aux rapines des gens de guerre. Les laboureurs ne pouvaient plu» labourer ni recueillir les moissons. (Ârch. com. de Beauvais, BB*, à la date, et EE «.) Sur l'état des campagnes, voyez à la Noël de 1430, une réunion d'Etats, connue seulement par une épître de Jean Jouvenel. « Et firent faire une proposition par un notable homs de Senliz, lequel vous monstra et dit les maulz et tirannies que soufFroit vostre povre peuple... Mais le confort qu'ilz eurent fut que aucuns de vos gens disoient que il estoit ung très mauvais fol et que on le devoit getter en la rivière. » (D'après Bibl. nat., fr. ms. 2701, fol. i, VjCité par Beaucourt. Hist, de Charles VII, t. U, p. 277.) — Cf. sur les trêves enfreintes, P. J. liv, lv, lvi.
4. Délibération du 11 juillet 1432. (Arch. com. de Noyon. BB«, fol. 3o,v«. P.J. L.)
5. Le 10 juillet, le duc de Bourgogne confisquait sa terre de Mongerain, en la prévôté de Mondidier^ et la donnait à Jean de Bnmeu.(Bibl. nat., Dom
dernier par le duc de Bourgogne au profit de Jean de Brimeu, menaient à Noyon une guerre d'une autre portée ; ils incendiaient cette fois les faubourgs de la porte Saint Jacques*
Sur ces entrefaites, un Noyonnais, nommé Girardin de Villemort, avait tué un des serviteurs de Guillaume de Flavy, Pierre Fourmentin, et s'était mis ensuite en franchise à Notre- Dame de Noyon. Ce fut Toccasion de fières menaces de la part de Guillaume de Flavy et presque d^une révolution dans la ville, Guillaume de Flavy, d'une façon suffisamment hypocrite, repré- 1 ait Girardin de Vilîemort, comme infracieur de trêves : il - ^:cait les scellés de la ville et qu*on mît le prisonnier en lieu sûr '. Il n'avait aucune raison de se fiera Tasile ou aux prisons de rÉgUse» dont l'évcque» déterminé Bourguignon, ne manquerait pas sans doute de le faire évader, innocent ou coupable.
Les arbitres choisis par la ville, le capitaine de Ganny et le seigneur d^Oflfémont^ étaient d*avis de laisser faire justice par le lieutenant du bailli de Vermandoîs*; mais les guettes du beffroy refusaient de tirer Villcmori de son asilc^. Le conseil délibéra et la population entière fut consultée sur cette affaire, A la bretèque de rhôtcl de ville, on donna lecture d*une lettre patente du duc de Bourgogne et d'une missive de Guillaume de Flavy. Le maire demanda alors • s'ils amoient mieulx que le païs fut perdu par le laissier en franchise, ou s'ilz amoient raîeulx avoir pais par tirer hors ledit Girardin de Téglise* »». La foute, convoquée par sonneries de grosse cloche, s'écria qu'elle était prête à marcher sur Notre-Dame et à remettre Girardin aux mains de la iustice. Comme il allait être enlevé de force, Girardin se consti-
Villevielle^ u XXXIX, fol. nç (d'uprès le neuvième registre des chartes de UIlcj)
I* • Et se ain&i an ne le fnisoit Hz arderoient et destrylroîent tout. > (Arch» CQOi, de Nayon»BD',fol, 3cs v« (Délib.du 23 juîirct J432], P» J. t.) -Sur la tÊtmàtÊCcnct des piticrics dc& partisan & fntnçâis h cette date, cf. Livre des fhMwons de France^ p. 307. Cy parie Je iamauvatse guent que faisoient h$ Ermaignacs et Bourguignons en touttes !cs frontières de France,
I. Délibération du 35 noût 1433. (Arch. corn, de Noyon, HB*, foL 32, v%
h Délibération du 36 août. (Arch. com. de NoyoQ» BB*» fol* 33,^* 4. Délibértttion du 36 août, (Arch. com* de Noyon, BB*, fol. 33, P.
tua prisonnier entre les mains de Tévêque de Noyon, puis fut transporté à la prison des Trois-Huys ^
Guillaume de Flavy suscita pendant cette affaire tant de difficultés à la commune de Noyon, qu'elle dut s'adresser au puissant condottiere bourguignon, Jean de Luxembourg, et se mettre sous sa garde. Celui-ci l'accepta moyennant une belle pension*.
Le 20 septembre 1432, une ambassade, conduite par M. le capitaine de Canny, allait à Compiègne, pour faire, au nom de la commune de Noyon, la paix avec Guillaume de Flavy *.
Le capitaine de Compiègne répondait à ces avances en appétissant la ville de Noyon de 1 2000 salus d'or, payables en deux mois, a et ou cas que on ne lui vouldroit faire ce que dit est, il et son dit frère avoient intencion de faire telle et si grant guerre que tout le païs seroit destruis,et pour rien ne s'en depporteroient*». La commune de Noyon dut bien se résigner à payer cette invraisemblable contribution. Elle sollicita encore une fois de Jean de Luxembourg son intervention auprès de Guillaume de Flavy*. Le lieutenant du duc de Bourgogne se contenta de répondre qu'il était d'abord nécessaire d'observer les conditions du traité intervenu entre Guillaume de Flavy et la commune : Noyon en prit l'engagement*.
C'était, à vrai dire, une triste protection que celle de très haut et puissant seigneur, Monseigneur Jean de Luxembourg, comte de Ligny, seigneur de Beaurevoir et généralissime des troupes du grand duc d'Occident. Le 27 octobre 1432, il signait avec Guillaume de Flavy une trêve assez remarquable et plutôt un véritable contrat synallagmatique, d'égal à égal, où tous deux
1. Délibération du 9 septembre. (Arch. com. de Noyon, BB', fol. 33, v% P. J. L.)
2. Délibérations des 14, 17 et 18 septembre. (Arch. com. de Noyon, BB'> vol. 34, r* et v«; fol. 35, v*, P. J. l.)