AVANT-PROPOS
En continuant, sous le nom du Franc- Parleur, un Recueil d" Observations que le public a si favorablement accueilli sous le nom de VHermUe de la Chausséed'Aiilm , j'ai voulu qu'un nouveau titre indiquât T époque où cette seconde partie de mon ouvrage a été écrite. Depuis un an , la situation politique et morale de la France est entièrement changée.
Lauguste famille des Bourbons nous est rendue : Louis XVTII a recouvré son trône , et la nation est rentrée dans ses droits. Cette révolution subite a produit de grands changemens dans nos mœurs; je me suis appliqué à les saisir , et si j'y suis parvenu , j'aurai , je pense , im-
jl AVANT-PROPOS.
primé à ce sixième volume un caractère et un intérêt particuliers qui le rendront digne de l'accueil que l'on a bien voulu faire aux autres.
LE
kv%-\vw
N° I". — 7 mai i8i4-
AO EEDACTEOa DE LA GAZETTE DE FRANCE.
Monsieur , j'apprends , par la voie de votre journal , la perte que je viens de faire d'un cousin connu sous le nom de l'Hermite de la Chaussced'Antin. Depuis long-tems je n'avais de ses nouvelles que par les articles qu'il insérait périodiquement dans votre feuille ; la différence de nos caractères , et même un peu celle de nos âges , avaient fini par rompre entre nous toute espèce de Iraison. Cet homme , dont on se ferait une très-fausse idée en le jugeant sur cet air de bonhomie qu'il savait prendre dans ses Discours ,
était , en effet , d'un commerce très-difficile , et d'une susceptibilité qui lui tenait lieu , dans mon esprit, de tous les défauts dont il se croyait exempt. Le défunt a passé trente ans de sa vie à me reprocher la bizarrerie de mon humeur, et ce qu'il appelait la rudesse de mes formes , comme s'il eût dépendu de moi d'être autre que la nature ne m'a fait ; ce à quoi je ne consentirais pas , je vous jure , si j'en avais le pouvoir : non que je sois content de moi , mais parce que je suis encore plus habituellement mécontent des autres.
Les écrits de mon cousin n'étaient pas exempts des défauts de son âge ; il revenait trop souvent sur ses vieux souvenirs , qu'il faisait remonter au commencement du dernier siècle , au moyen des rallonges paternelles et maternelles qu'il savait y coudre.
Je ne date pas d'aussi loin : j'ai plus d'une raison de croire que j'ai vu le jour en l'jyo ; je ne crains pourtant pas d'avouer que j'aurais quelque peine à en fournir la preuve. J'ai passé mes premières années dans un vieux château situé aa milieu des bois , entre Toulon et J^Iarseille , et je ne puis former que des conjectures
plus ou moins romanesques sur révénement qui m'y a conduit ou qui m'y a fait naître ; vous me permettrez de les passer sous silence. A l'exception du curé de la Cadière , qui venait tous les dimanches dire la messe dans la chapelle du château , et d'un commandeur de Fontblanche , qui se donnait la peine de venir du Bausset , àpeu-près tous les jours, pour faire la partie déchecs de mon père adoptif , je ne me rappelle pas avoir vu d'étrangers dans cette solitude , où j'ai passé les douze années de mon enfance entre un vieux gentilhomme provençal et sa sœur , que j'appelais mon père et ma tante , et qui se disputaient à qui m'aimerait davantage en me tourmentant chacun à sa manière.
Au nombre des tribulations de ma jeunesse , je dois compter, avant tout , mon éducation. Ma tante Elisabeth se chargea de m'apprendre à lire dans un psautier ; et , au moyen de quelques exemples gravées de Rossignol et de Paillasson , d'après lesquels je barbouillais une rame de pa~ pier par mois , je parvins à écrire passablement. Mon père était un des plus savans mathématiciens du corps de la marine , d'où il était sorti avec le grade de capitaine de vaisseau , un bras
de moins, une croix de Saint - Louis de plus, et un caractère dont la brusquerie était passée en proverbe dans les équipages provençaux. Dans le cours d'études qu'il me fit faire, j'eus plus d'une fois l'occasion de me convaincre de cette vérité , si plaisamment énoncée par Toinette dans le Malade imaginaire : Qu'un bras de moins fait que Vaulre s'en porte mieux. Quoi qu'il en soit de ses dispositions et des miennes, à quinze ans je savais l'algèbre et la géométrie; j'avais quelques notions de la manœuvre , que j'avais apprise sur un relief du Tonnant , que mon père avait autrefois commandé , et dont il avait suspendu le modèle au plafond de sa chambre à coucher ; je savais par cœur le Traité de Navigation de Bouguer,et j'étais même dans le cas de répondre sur celui de l'Arrimage des Vaisseaux, de Missessiquies.
Un beau matin , à ma grande surprise , et à ma plus grande joie , je vis atteler des chevaux de poste à un vieux berlingot qui n'avait pas quitté la remise depuis vingt ans ; et mon père , en grand uniforme , me prévint que nous allions partir pour Toulon. Je fis , moins gaîment que je ne l'aurais cru , mes adieux à ma tante Elir-
sabelh, dont les larmes me firent connaître la première émotion tendre que j'aie éprouvée de ma vie. Nous nous mîmes en route.
Arrivés à Toulon , nous fûmes logés chez >I. de Chabert , commandant de la marine , ancien camarade de mon père. Après les complimens d'usage, les souvenirs de leurs campagnes, l'éloge de la vieille marine , les détails sur les morts et les promotions, on parla de moi, et l'on convint de me faire passer le lendemain à l'examen de 31. Bezout, en qualité d'aspirant. J'en savais beaucoup plus qu'il n'était nécessaire pour être reçu garde-marine ; mais , après s'être assuré de mes connaissances , il fut question d'un examen d'une autre espèce , qui ne me fut pas aussi favorable : on trouva qu'il manquait à mes papiers de famille je ne sais quelle formalité qui me privait du droit de me faire tuera bord d'un vaisseau royal ; et tout le crédit de mon père et de son ami ne put me faire obtenir qu'une place de pilotin sur un vaisseau de la Compagnie , armé en guerre , et commandé par un officier de la marine bleue. *
* Nom que l'on avait donné aux officiers Je la ma-
Mon père vint me conduire à bord , me recommanda au capitaine , et, me prenant à part au moment oii il se préparait à retourner à terre : « J'ai fait pour toi , me dit-il d'un ton solennel , tout ce qu'il était en mon pouvoir de faire ; je t'ai élevé comme mon fils : ce n'est pas ma faute si ta mère , qui n'a jamais su faire une chose à tems , est morte fort mal à propos. Tu as un état et toutes les connaissances nécessaires pour y réussir ; les vents sont bons , on va mettre à la voile : adieu , mon enfant ; que le Ciel te conduise! » Je voulais lui demander l'explication d'une phrase de son discours que je ne comprenais pas ; mais , sans prendre le tems de me répondre, il m'embrassa, descendit dans la chaloupe , et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir.
Jusqu'ici je m'étais cru destiné à servir dans la marine royale ; je me trouvais humilié de ma nouvelle position : je pris des airs de hauteur dont on se moqua d'abord, et que l'on finit par punir , si bien que , dans une campagne de plu-
rine marchande qui servaient en qualité d'auxiliaires sur les vaisseaux du roi.
inSTOIRE DU FRANC-PARLEUR. 7
sieurs mois , je passai aux arrêts , dans la sainlebarbe , tout le tems que je ne passais pas sur le pont à faire mon service. Force me fut d'emptoyer à lire le tems dont je pouvais faire un autre usage. Je me mis en tête de refaire mes études; et, grâce aux soins de notre aumônier, qui savait d'autre latin que celui de son bréviaire ( qu'il ne lisait pas , de peur de gâter sa belle latinité ^ comme disait le cardinal Duperron ) , je me familiarisai en peu de tems avec la langue de Virgile et d'Horace.
A la première affaire que nous eûmes , le capitaine me fit appeler pendant le hranle-has , et me dit : « Guillaume, nous allons nous battre. Votre poste est à la batterie de l'entrepont ; mais j'ai promis à votre père de faire quelque chose pour vous : mon fils ira prendre votre place , et vous resterez près du banc de quart , au poste le plus honorable. » Je remerciai le capitaine d'une préférence dont je ne tardai pas à sentir tout le prix. L'affaire fut chaude ; nous nous en tirâmes avec honneur , et j'eus celui d'avoir la jambe cassée. Tandis qu'on me pansait, le capitaine vint me voir, et je lui fis mon compliment sur cette prudence paternelle qui
lui avait suggéré le moyen de sauver la jambe de son fils aux dépens de la mienne ; ilme sut mauvais gré de ma franchise , et loin de s'opposer au désir que je manifestai de repasser en France sur un autre vaisseau, il leva toutes les difficultés que les circonstances pouvaient y mettre.
Le premier obstacle que j'avais rencontré dans la carrière de la marine me fit prendre la résolution d'en sortir : je sollicitai et j'obtins un brevet de sous-lieutenant dans un corps français de nouvelle levée , que la compagnie des Indes hollandaises avait pris à son service : je m'embarquai à Flessingue avec plusieurs de mes camarades pour rejoindre , dans l'île de Ceylan , le régiment de Luxembourg , auquel nous appartenions.
Dans une traversée de quatorze mois ( en y comprenant le tems des relâches ) , sur un vaisseau oii se trouvaient un grand nombre de passagers , on ne manque pas d'occasion d'exercer son caractère et de connaître celui des autres. Le mien était naturellement tourné à la franchise. Le peu que j'avais connu du monde m'avait appris que la dissimulation et le mensonge y jouaient presque tous les rôles ; je crus me distinguer en disant la vérité sur tout. Je ne me
dissimulai pas les inconvéniens d'un pareil emploi ; mais il était honorable , et je résolus de m'en charger à mes risques et périls : les contrariétés m'excitèrent ; je voulus à tout prix avoir mon franc- parler ^ et je tirai vanité du surnom de Franc-Parleur , que mes camarades me donnèrent, et qui m'est resté jusqu'à ce jour.
J'excéderais de beaucoup les bornes que je dois me prescrire dans cette lettre, si je continuais à vous faire l'histoire de ma vie , dont les événemens multipliés ont presque tous leur source dans un caractère bizarre qui se compose des élémens les plus hétérogènes ; d'une extrême sensibilité et d'une brusquerie qui va quelquefois jusqu'à la rudesse ; d'une misanthropie profonde et d'un grand fonds de gaîté.
Je franchis une dixaine d'années , et j'arrive en France à la fin de juillet 1791 , sans avoir eu connaissance des événemens politiques qui s'y étaient passés. Je débarque à Lorient , en uniforme , avec ma cocarde blanche : on crie à V aristocrate ; on me conduit à la commune ; on me fait mille questions auxquelles je réponds tout de travers , faute de les entendre ; je suis rerais aux mains de deux gendarmes , qui s'em-
lO HISTOIRE DU FRANC-PARLEUR.
parent de mes papiers et me forcent à les mener en poste à Paris.
En arrivant , le peuple de la bonne ville veut absolument m'accrocher à une lanterne. Je me récrie contre cette façon d'accueillir un compatriote qui revient des bords du Gange, et qui n'est point entrepreneur de l'éclairage; ce n'est qu'avec une peine extrême que j'arrive sain et sauf à l'Abbaye.
Pendant les six semaines que je passai dans un cachot , j'eus le tems de me mettre au fait de l'état de la question. J'appris que c'était au nom de la liberté que l'on attentait à la mienne, et, en faveur de la cause , je pardonnai l'effet. Mes amis de Provence étaient morts; je me réclamai de M. de 3Ionneron , député de Pondicliéry, et l'on m'ouvrit les portes de ma prison. Pressé plus que jamais du besoin de dire la vérité , qu'aucun parti ne voulait entendre , je fus également maltraité par les uns et par les autres. Je tins ferme sur la brèche, et probablement j'y serais resté ; la guerre se déclara. J'allai chercher un asile dans les camps ; une catastrophe horrible vint y répandre le deuil et la consternation : un arrêt du tribunal ré-
HISTOIRE DU FRANC-PARLEUR. Il
volulionnaire répondit aux cris d'horreur qui m'échappèrent ; je parvins à m'y soustraire en me sauvant en Suisse.
Je ne trouvai pas chez ces bons Hcivéliens l'hospitalité dont je m'étais fait une si douce image : je le dis assez haut pour être entendu des magnifiques seigneurs, qui me poursuivirent comme un chamois de montagne en montagne.
Le règne horrible de la terreur touchait à sa fin : je rentrai en France ; j'assistai aux saturnales du directoire , dont je me moquai comme un autre ; et pour payer ma dette à la folie dont la nation entière paraissait atteinte , je me mariai. ( C'est à ma femme que je dois l'avantage d'être cousin de votre Hermite. )
L'autorité directoriale menaçait ruine; à défaut d'autres armes , le ridicule suffisait pour en faire justice : qu'un iMonck se présentât , dès-lors le trône était rétabli. Je donnai l'éveil à celui de nos généraux que je croyais plus particulièrement appelé à cette honorable mission. Bonaparte débarque à Fréjus; il fonde le gouvernement consulaire ; il m'éblouit de sa gloire, et je suis , avec toute la France , dupe de ses promesses.
Ce terrible méléore a disparu; des événemens qu'il n'était point donné à la sagesse humaine de prévoir, en rendant à la France son Pioi légitime, ont réparé dans un jour vingt-cinq ans de malheurs, et retrempé, pour ainsi dire, toutes les âmes. Je n'ai eu , jusqu'ici , que les inconvéniens de mon caractère ; voici le moment d'en recueillir les avantages ; et vous pouvez , Monsieur, m'en offrir le moyen , en me chargeant dans votre journal de la tâche que remplissait i'Hermite, et à laquelle je me crois plus particulièrement appelé dans les circonstances actuelles : jugez-en par ma lettre.
Le Franc-Parleur.
ENTRÉE DU ROI. l3
N° II. — i4 iTT^ai 1814.
Tont le peuple à genoux, dans ce jour salulair?, Reconnaît son vrai Roi, son UenJaiCeur, son père. Volt., Henriade , chant 10.
" Pour Dieu , M""^ de Montlivert , faites- moi donner ma cravate et mon habit ; voilà le rappel ! — Eh ! Monsieur, rien ne presse ; il n'est encore que huit heures. — Quel tems fait-il ? — Un tems superbe , un beau jour du mois de mai. — Tant mieux, Madame; le peuple est, de sa nature , un animal superstitieux , et vous auriez de la peine à lui faire entendre qu'un bon Uoi peut , à la rigueur , faire son entrée par un mauvais tems ; mais oii est donc Victor .'' — Il est parti depuis une heure pour aller au-devant du Roi jusqu'à Saint-Ouen. — A pied ? — Vous le connaissez bien; il aurait fallu , pour cela , qu'il
l4 ENTRÉE DU ROI.
n'y eût pas un cheval à louer dans Paris. — Et que vous n'eussiez pas un louis dans votre bourse pour lui procurer ce plaisir. . . Vous gâtez vos enfans, Madame, véritablement vous les gâtez ; mais ce n'est pas le moment de vous en faire le reproche. Emmènerez - vous le petit Jules ? — Oui , sans doute ; sa sœur Emma l'habille. — Elle est venue tout-à-rheure me souhaiter le bonjour , et je lui ai trouvé l'air bien triste. — La pauvre petite est contrariée : elle a commandé hier un chapeau de lis au Protégé des Grâces , et il est à craindre qu'on ne l'apporte pas à tems. — C'est qu'on s'y prend toujours trop tard dans cette maison , et vous verrez qu'il en sera de même aujourd'hui. »
Tout en grondant ma femme , pour n'en pas perdre l'habitude , je feuilletais quelques vieilles chroniques pour y trouver des détails i«/- 7^5 Entrées des Rois à Paris , que je pusse rapprocher des circonstances dont j'allais être témoin.
Je trouve dans un ÎMémoire du chevalier de Jaucourt , plrin de recherches curieuses sur différens points de notre histoire , « que les Rois de France ont toujours fait leur entrée dans la capitale par la porte Saint-Denis; que toutes
ENTREE DU ROI. l5
les mes , sur leur passage , étaient tapissées d'étoffes de soie et de draps camelotés; que des jets d'eau de senteur parfumaient Tair ; que le vin et le lait coulaient de plusieurs fontaines , et que des députés des six corps de marchands portaient le dais. Quant aux corps de métiers, ils étaient chargés, dans cette grande cérémonie , de la partie dramatique : ils suivaient à cheval , représentant en habit de caractère les sept péchés mortels ; les sept vertus : Foi , Espérance , Charité , Justice , Prudence , Force et Tempérance ; la Mort , le Purgatoire , l'Enfer et le Paradis. »
Je lis dans les Annales de ^Malingre « qu'à Ventrée de Louis XI , en i46i , on vit devant la fontaine du Ponce.au plusieurs belles filles en syfenes , toutes nues , lesquelles montrant leur beau sein , chantaient des petits motets de bergerettes fort doux et charmons. » Le même auteur nous apprend, avec beaucoup de naïveté, jusqu'où, dans cette fête , Ton porta l'attention pour les dames et demoiselles du cortège.
Mézerai parle en ces termes de l'entrée de Charles VII :
«< // vint faire son entrée triomphante dans sa
l6 ENTRÉE DU ROI.
bonne ville de Paris le 4 novembre \l\h'i ^et alors il put se dire véritablement Roi de Prance , ayant replanté son trône dans la capitale du royaume. »
Le bon Henri , cent cinquante-sept ans après, fit son entrée sans aucune pompe. Péréfixe se contente de nous dire qn après avoir été chanter le Te Deum à Noire-Dame , il revint au Louvre , ou il trouva son dîner prêt comme s'il y eût toujours demeuré. La joie du peuple fit tous les frais de cette fête de famille ; les Parisiens étaient affamés de voir un Roi, et l'enthousiame n'eut point de bornes : c'est un sentiment qui ne s'achète pas , quoique dans un tems auquel nous touchons encore , quelque éloigné qu'il nous paraisse déjà , l'enthousiasme ait été souvent porté en compte sur les mémoires, de la police.
Je ne sais plus dans quelle histoire arabe j'ai lu que , lorsque les rois de Lahore faisaient leur entrée dans cette capitale , ils étaient précédés de trois hérauts : le premier proclamait les titres pompeux du monarque; le second criait ensuite : Prince si grand ., si puissant., n oublie pas (jue tu dois mourir ! le troisième ajoutait ; Louange éternelle à celui qui vit et ne meurt pas ! Toute la morale de ceux qui gouvernent les
pCTlples est renfermée dans ce peu de mots ; on y voit ce qu'ils doivent à leur rang , en qualité de rois ; ce qu'ils doivent à leur peuple , en qualité d'hommes ; et ce qu'ils doivent à Dieu, devant qui les maîtres et les sujets sont égaux.
« Partirons-nous enfin , Madame ? J'entends les troupes qui défilent ; nous ne trouverons jamais à nous placer. — C'est vous , Monsieur , qui nous ferez attendre , si vous continuez à barbouiller du papier en compulsant vos bouquins. J'ai donné à Marguerite tout ce dont vous avez besoin pour votre toilette , et je vais achever la mienne. Toi , Jules , tourmente bien ton père pour qu'il se dépêche ; sans cela tu ne verras pas Louis XVIII. — Papa, qu'est-ce que Louis XVIII ? — Mon fils , c'est le frère de Louis XVI. — De ce Roi dont voilà le portrait? — Oui , mon enfant , et le petit-fils de Henri IV, que tu vois à côté. — Vous l'aimez bien , celuilà, car vous avez toujours son nom à la bouche ; et grand-papa n'en parle jamais sans pleurer. — Tu l'aimeras aussi ; c'est un amour héréditaire en France. — Je sais déjà sa chanson ; mais , dis-moi , Henri IV était-il parent de Louis XIV, que maman appelle le grand roi ?
l8 ENTRÉE DU ROI.
— C'était son grand-père. — Ah ! je ne m'étonne plus qu'on soit si content de revoir Louis XVIII ; il est d'une famille de braves gens , celui-là. — Oui , de bien braves gens , mon fils , qui depuis plus de deux cents ans faisaient le bonheur de la France , et qui vont reprendre cette noble tâche. »
Ma femme avait raison , c'est moi qui l'ai fait attendre ; mais enfin nous voilà prêts : ma fille est jolie comme un ange de quinze ans avec son chapeau de paille qu'elle a pris le parti d'arranger elle-même ; Jules est tout fier de la cocarde blanche que sa sœur attache à son chapeau ; et ma femme n'aurait pas l'air plus triomphant si l'événement du jour était son ouvrage. Nous partons.
Ce ne fut pas sans peine et sans incidens que nous parvînmes à nous frayer un passage jusqu'à la maison de la rue Saint-Denis où nous avions une croisée à l'entresol d'un bureau de loterie, décoré d'une manière fort ingénieuse, et dont j'avais fourni les inscriptions.
Je n'étais pas homme à rester en place en pareille occasion. Après avoir installé ma famille, je me rejetai dans la foule et je m'ache-
ENTRÉEDUROI. I9
minai par le faubourg Saint -Denis au-devant du cortège. C'était déjà un spectacle enchanteur que celui de ces rues bordées de deux haies de gardes nationaux dont la tenue et Tallitude militaires rivalisaient avec celles des plus belles troupes de ligne ; de ces amphithé.itres élevés de distance en distance ; de ces maisons décorées , à tousles étages^ de tapis, de banderoles, de chiffres, d'emblèmes , et dont toutes les fenêtres étaient , pour ainsi dire, émalllées de femmes et de fleurs.
Je m'arrêtai un moment à la barrière pour examiner les préparatifs qu'on y avait faits : ces apprêts ne me parurent pas dignes d'une aussi grande solennité ; je me dépêchai d'en faire l'observation avant que l'objet principal de la fête n'en fît disparaître à mes yeux tous les accessoires.
En traversant le faubourg de la Chapelle , dontles vastes guinguettes offraient une station commode à la foule des promeneurs , je me souvins que je n'avais point déjeûné , et j'allai m'asseoir à un petit coin de table au salon de cent cinquante couverts, où de mémoire d'homme on n'avait probablement pas vu de compagnie aussi brillante et aussi nombreuse.
J'avais auprès de moi quelques personnes qui me parurent tirer trop de vanité d'une longue absence qui les rendait étrangères aux mal^ heurs de leur pays , et ne leur laissait que le souvenir de ses fautes. Ces gens-là, me dis-je en changeant de place , reviennent de leur exil doublement à plaindre : ils ont eu le chagrin de n'y rien apprendre , et le tort de n'y rien oublier.
Je me trouvai cette fois en face de deux militaires , dont l'un , à moustache rousses , en redingote verte , décoré de deux croix , et le bras droit soutenu par un mouchoir de soie noir , regardait de tems en tems son camarade avec l'expression d'une tristesse amère. « Monsieur me paraît blessé ? lui dis -je en m'écartant de peur de toucher son bras malade. — Oui , Monsieur, j'ai eu le bras fracassé par un biscaïen à Champaubert. — Cette affaire est bien honorable pour Tarmée française ; vous vous êtes bien battus. — Comme je me bats depuis dix -huit ans, et comme je ne me battrai plus, ajouta -t- il avec un soupir. — Vous jouirez du fruit de vos travaux : la considération est la récompense de la gloire. — La considéra^
tioii ! — La plus juste , la plus méritée ; les militaires français sont tout Thonneur de la patrie , et les enfans les plus chers au cœur du Roi : c'est pour lui que vous avez combattu en soutenant la gloire de son peuple , et vous avez des droits sacrés à sa reconnaissance. — Vous êtes un brave homme ! — On en dit autant de vous , en jetant les yeux sur votre boutonnière ; et vous avez cet avantage, qu'il suffit de vous montrer pour inspirer le respect. — Convenez, pourtant, qu'il est bien dur , après tant de victoires . . . — D'accepter la paix et de réconcilier la France avec l'Kurope entière .'' — On nous l'impose , cette paix; j'aurais voulu la conquérir — Fhe le Roi ! vive le Roi ! Et vite , et vite , Messieurs , voici le cortège. » Je me rapprochai de la barrière.
Les premières troupes qui parurent étaient les grenadiers de la vieille garde ; elles furent accueillies par les cris unanimes de vive l'armée française ! vive la garde ! » Les voilà , mes compagnons , s'écria l'officier blessé qui m'avait suivi , les voilà les braves qui n'ont jamais été vaincus; » et je vis des larmes rouler dans ses yeux. Nous nous hâtâmes de devancer le cor-
tége pour le voir plus commodément , et nous allâmes prendre place sur des gradins , dans la rue Saint-Denis , à peu de distance de l'arc-detriomphe. Jamais un plus magnifique spectacle n'avait frappé mes yeux : ces flots d'une population immense dont les rues étaient couvertes , qui se pressaient à toutes les croisées , depuis l'entresol jusqu'au septième étage ; ces milliers de banderoles , de drapeaux blancs qui flottaient dans les airs ; cette porte triomphale qu'embellissaient encore les trophées de fleurs dont elle était décorée ; cette ivresse d'une joie universelle qui se manifestait par des battemens de mains , par des acclamations , par des ris et des pleurs ; une foule d'incidens qu'on ne peut décrire ; cette réunion de tant de personnages , de tant d'expressions , de tant de mouvemens divers, composait un tableau dont, en présence des objets mêmes , l'imagination pouvait seule embrasser l'étendue.
Déjà la garde d'honneur et les dragons de Berri ont défilé; viennent ensuite les carrosses du cortège à la livrée du Roi. Deux beaux escadrons de chasseurs et de la gendarmerie d'élite précèdent la voiture royale , qu'entourent les
LNTlitE Dt noi. 23
princes et les maréchaux , et que suivent quatre cents officiers-généraux ou supérieurs. Quelle ivresse d'enthousiasme ! quels transports d'allégresse ! «< C'est lui ! — le voilà ! notre
bon Roi Louis - le - Désiré La fille
de Louis XVI est auprès de lui ! » Des cris mille fois répétés de tiiC Louis XyiII ! amour à madame la duchesse d'Angoulême ! s'élèvent de toutes parts. Quelle entrée ! Le petit -fils de Henri IV , après vingt ans d'exil , traversant sa capitale , entouré de la gloire de la nation , au milieu des bénédictions d'une famille immense qui retrouve à-la-fois son monarque et son père, et ramenant avec lui une princesse adorable sur qui vient se réunir tout ce que le cœur des Français renferme de sentimens tendres ! Les regards ne s'arrachaient un moment à cet auguste spectacle que pour contempler la gloire héréditaire du grand nom de Condé et le </^/72/tr rejeton de cette race illustre.
Je ne voulais rien perdre d'une si belle solennité ; je sortis de la foule et j'allai par des rues détournées attendre à Noire-Dame l'arrivée du cortège.
Ce ne fut pas sans une peine extrême que je
parvins à me frayer un passage jusqu'au parvis Notre-Dame , en me glissant sous les chevaux et sous les voitures qui en barricadaient les avenues latérales. Arrivé sur la place , je commençais à désespérer de pénétrer dans l'église ; tous les discours, tous les petits mensonges que j'avais faits aux factionnaires du portail n'avaient pu me tenir lieu du billet d'entrée dont j'avais négligé de me munir ; j'allais me retirer , en pestant avec plus d'humeur que de raison contre des mesures nécessaires au maintien de l'ordre public : « Laissez entrer IMonsieur , » dit un jeune homme en uniforme de la garde nationale à cheval , qui me prit par la main et me conduisit jusque dans la nef. Comme je me confondais en remercîmens avant d'avoir pu jeter les yeux sur celui à qui j'étais redevable de ce service : « C'est bien le moins , dit-il en se retournant , qu'un fils , en pareille occasion , se rende utile à son père ! ( C'était mon étourdi de Victor. ) Vous voyez , continua-t-il en riant, qu'il fait bon avoir des protections partout. » Je me servis de la sienne pour me placer dans une tribune oii j'eus tout le tems de me livrer à mes réflexions.
ENTREEDUROI. 2D
En promenant mes yeux autour de cette vaste basilique , j'évoquai successivement , dans ma mémoire , les ombres de tant de rois qui se sont agenouillés sous ses voûtes , depuis Childebert , fils de Clo\is , à qui l'on s'accorde à faire honneur de la fondation de l'église de Notre-Dame, laquelle fut construite sur les ruines d'un temple d'Esus ou de Vulcain.
Les anciens historiens ne tarissent pas sur les dotations considérables qu'ils supposent avoir été faites à cette église par les rois de la seconde race, sans s'embarrasser de concilier cette assertion avec le refus que fit , en 1876 , le pape Grégoire XI au roi Charles V, d'ériger en archevêché le siège épiscopal de Paris , en donnant pour raison que cette église était encore trop petitement dotée.
Je me souviens d'avoir vu autrefois, contre le dernier pilier de la nef, une statue équestre posée sur deux colonnes de pierre ; c'était celle de Philippe-le-Bel , qui entra dans cette église à cheval et tout armé, pour remercier Dieu de la victoire qu'il avait remportée sur les Flamands , à Mons-en-Puelle , le 18 août i3o4.
Plusieurs autres rois vinrent dans celte église
26 ENTRÉE DU KOI.
déposer leurs trophées ; Henri IV est le premier qui y soit venu pour rendre grâce au ciel de son entrée dans la capitale.
Son fils , Louis XIII, y institua, le lo février i638 , une procession solennelle , en actions de grâce de la grossesse de la reine , après vingt-trois ans de stérilité. C'est à la reconnaissance du grand roi fruit de cette grossesse tardive , que la cathédrale de Paris est redevable de son maître-autel, un des plus beaux qui existent dans les temples de la chrétienté.
Ces événemens mémorables étaient annuellement consacrés par des cérémonies religieuses , auxquelles assistaient les premiers corps de FEtat. L'anniversaire de la restauration du trône va prendre le premier rang parmi ces augustes solennités.
En voyant cette foule de magistrats , de guerriers , de fonctionnaires placés avec ordre dans la nef, mais sans acception de rang et de dignités, ne disputant encore que de zèle et d'amour pour leur prince , je ne me rappelai pas sans pitié cette misérable guerre d'étiquette et de cérémonial que se firent, pendant trente-quatre ans, deux corps fameux dans l'Etat, qui n'avaient
ENTlltK DU ROI. 27
|uobablement rien de mieux à faire alors que de se disputer la préséance dans une procession. J'avais auprès de moi un petit vieillard trèscomraunicalif , qui mourait d'envie d'entrer en conversation avec quelqu'un; il prit son texte du premier mot qui m'échappa : « Voilà plus de soixante ans, me dit-il , que j'habite le quartier de Î^olre-Danie , dans une maison qui m'appartient , au fond du cul-de-sac de Sainte- Marine ; je ne crois pas , dans ce long espace de tems , avoir manqué une seule des cérémonies importantes qui ont eu lieu dans celte cathédrale. Quoique je fusse bien jeune, je me souviens d'avoir assisté en 1754 aux relevailles de M'^Ma Dauphine. La cérémonie était belle; les compagnies des gardes - françaises et suisses faisaient le service dans l'intérieur de l'église ; le parlement , en robes rouges , et les cours souveraines, occupaient les deux côtés de la nef. Quelle joie ne fit-on pas éclater à la vue de la Dauphine, qui venait de donner un nouvel héritier au trône! Cet enfant royal était le duc de
Berry Qui m'eût dit, mon cher Monsieur,
que trente - neuf ans après » Je l'interrompis en lui faisant observer qu'il fallait éloi-
gner ces cruels souvenirs , et ne songer qu'au bonheur de revoir ces chers Bourbons que le sort nous a conservés. «A qui le dites -vous ( continua le voisin d'un ton de vivacité bourgeoise qui fit un peu de tort à sa sensibilité dans mon esprit)! IS'ai-je pas été élevé par eux? ÎS'est-ce pas le prince de Conti qui me fit entrer à la maîtrise du chapitre , où je parvins , grâce à sa protection , au grade de premier enfant de chœur ? M. le duc d'Orléans, après m'avoir attaché pendant quelque tems à sa musique , ne me fit-il pas obtenir la place de sous-organiste de Notre-Dame , que j'exerçai pendant vingtdeux ans concurremment avec celle de sacristain ? Dès le commencement de la révolution , je fis volontairement le sacrifice de toutes mes places , et je me retirai dans ma maisonnette avec ma femme. Depuis lors, quelque chose qu'on ait pu faire pour me rattacher au chapitre , j'ai refusé toutes les offres, et j'ai persisté à vivre dans l'obscurité la plus profonde , ne paraissant à l'église qu'en simple particulier , et riant sous cape de toutes les sottises que j'ai vu faire , et que d'un mot j'aurais pu empêcher. Aujourd'hui . c'est différent : vous concevez que
Je me dois à moi - même de faire valoir mes titres, et de reprendre des fonctions auxquelles je suis d'autant plus propre , qu'il y a plus longtems que je ne les ai exercées. » Tout en écoutant ce bon homme aussi sérieusement qu'il m'était possible , je me demandais pourquoi un sacristain n'aurait pas , comme un autre , son orgueil, sa folie et ses prétentions ?
Une douce rumeur qui s'élève sous le porche , et qui se répand en un moment d'un bout à l'autre de l'église , annonce l'arrivée du Roi ; chacun se hâte de regagner sa tribune ou sa chaise; les maîtres des cérémonies parcourent la nef , et le grand -aumônier, archevêque de Reims, précède le cortège.
Le Roi parait sous un dais resplendissant , au-dessus duquel semblent planer les ombres glorieuses de ses aïeux. Dans ce moment auguste, le recueillement contient l'enthousiasme ; le Roi se prosterne , et tous les cœurs s'unissent au sien pour adresser au Ciel de muettes actions de grâce.
Ce premier tribut payé au Roi des Rois , des acclamations universelles saluèrent le monarque , jusqu'au moment où les prêtres enton-
3o ENTRÉE DU ROI.
aèrent le cantique sacré. Qu'elle était fervente la prière que l'auguste fille de Louis XVI adressait à l'Eternel ! Les sentimens dont son ame était remplie donnaient à sa figure l'expression la plus touchante ; et l'on ne doutait pas que le Ciel n'exauçât les vœux qu'elle formait pour la France.
Le Te Deum allait finir, et, de la place oii je me trouvais , je ne voyais aucun moyen de sortir à tems pour arriver au Pont -Neuf avant le cortège : mon voisin, le vieil organiste , à qui toutes les issues de la cathédrale étaient bien connues, prit pitié de mon embarras, et marchant devant moi avec une importance que j'aurais remarquée dans un autre moment, il me fit prendre un passage qui me conduisit sur le quai de l'Archevêché , d'où il me fut aisé d'arriver sur la place Dauphine avant que la foule en rendît l'accès impossible.
J'avisai, entre la boutique d'un opticien et celle d'un orfèvre , une espèce d'amphithéâtre , où quarante personnes étaient amoncelées sur trois planches en équilibre; ce ne fut pas sans peine et sans prière que j'obtins, au prix de cinq francs , une place assez périlleuse sur ce frêle échafaudage.
ENTRÉE DU ROI. 3l
Des gens qui n'avaient de libre que la langue ne devaient pas oublier cette manière de passer le tems. J'arrivai au milieu d'une dissertation à laquelle la statue de Henri IV avait donné lieu : les anciens endoctrinaient les jeunes gens. Un homme, placé au-dessus de moi, et que j'entendais sans pouvoir le regarder, récitait ce qu'il avait lu le matin dans son Piganiolc : il apprenait à ses voisins, entre autres détails sur l'ancien monument détruit par les révolutionnaires , que le cheval de bronze , envoyé par Cosme II à Marie de Médicis, avait été embarqué sur un vaisseau de Livourne qui fit naufrage sur les côtes de Normandie; que le cheval resta un an au fond de la mer, et qu'il n'en fut rétiré qu'avec beaucoup de peine et de frais.
« Messieurs , disait l'un , je me rappelle avoir vu notre Henri IV , au commencement de la révolution, avec une cocarde tricolore sur l'oreille.— Moi, disait l'autre, j'ai dansé autour du feu de joie qu'on avait allumé devant lui le jour de la Fédération. — Moi, reprenait un. troisième, j'ai vu à l'époque des troubles parlementaires la tête du Béarnais couronnée de fleurs. — Ça prouve, ajoutait une bonne femme ,
qu'il était le père et Tami de son peuple, ce Roi que tous les partis invoquaient tour-à-tour. Il n'aurait pas inventé les droits-rèunis , celuilà ! — Aussi nous espérons que son petit-fils nous en délivrera , reprit un de mes plus proches voisins. — N'en doutez pas, répondis- je : le Roi soulagera son peuple , il lui assurera le premier des biens , la liberté ; mais avant d'être libéral , il faut qu'il soit juste; et pour être juste, il faut qu'il acquitte des dettes contractées au nom de la patrie , et conséquemraent au sien. Louis XYIII est un père qui rentre dans sa famille après un long voyage , et qui trouve ses enfans ruinés par un tuteur infidèle. Avant de leur rendre la jouissance de leur fortune et de leur assurer le bien-être auquel ils ont droit de prétendre, il doit affranchir ses domaines des charges dont on les lui rend grevés ; comment le Roi réparera-t-il des maux qu'il n'a pas faits , s'il n'est pas secondé par ceux qui ne les ont pas empêchés ? Donnons-lui d'abord des preuves de dévouement, pour être en droit de lui demander des témoignages d'affection, »
Ce raisonnement était à la portée de tout le monde, et finit par concilier tous les avis , même
ENTRTÎE DUR O I. 33
celui d'un commis de barrière , à qui je fis entendre que les gens de son esitète étaient inévitables^ et qu'à défaut de droits -réunis il trouvera sa place aux aides ou à la gabelle.
Pendant que nous causions , le cortège s'avançait au milieu des bénédictions qui l'accompagnaient depuis le départ de Saint -Ouen. Lorsque la voiture royale s'arrêta devant la statue de Henri IV, qui semblait avoir été replacée là par enchantement , un concert mélodieux fit entendre les airs chéris du peuple. Tous les yeux , tous les cœurs se portaient alternativement de Louis XVIIl à Henri IV , dont les traits semblaient revivre sous le plâtre; on croyait entendre sortir de sa bouche ces paroles touchantes: Le Béarnais est pauvre , il vous donne ce quila; s' il était plus riche , il vous donnerait davantage. En passant devant cette statue du chef de la maison royale, du meilleur et du plus brave des princes, les troupes la saluèrent d'une voix unanime : Vive le Roi '■ Vivent les Bourbons! Le peuple répondit à ce cri d'amour; et Louis XVIII , en présence de son aïeul , sembla , par le regard qu'il jeta sur son image , le prendre
34 tKtnÉE DU ROI.
à témoin de l'engagement qu'il venait de renqjiveler aux pieds des autels.
Au moment où le cortëge se remit en marche , on vit s'élever un aérostat aux armes de France ; le pavillon sans tacke flotta au plus haut des airs, et des colombes, symbole et messagères de réconciliation , prirent leur vol à travers l'espace.
Le cortège suivit les quais pour se rendre aux Tuileries , dont la place magnifique offrait, dans la foule immense des spectateurs , dans la beauté des édifices et le luxe de leur décoration, dans le nombre et la disposition des troupes, un des plus beaux spectacles qu'il soit possible d'imaginer.
11 était quatre heures lorsque le Roi , après vingt-deux ans d'exil , rentra en triomphe dans le palais de ses pères.
TALENT ET PUOlilTE. 35
N° HT. — 28 mai 1814.
PREMIER SOCPEB DE M. GflLLATTME LE FR.VNC-PASIECR.
Fiiii ista quonâam in hâf repubUcâ yirtus, ut viri foria
acHonhus supplient cieem permciosuai , fuàm actriissimum
hostem coïrcerunL
Cic. , Catil.
Il fat OD tems el uo pays oà la rerla était telle, qu'an manvais citojea était traite' p'us sévèrement que le plus cruel ennemi.
" Je ne veux plus de souper chez moi; c'est un point décidé. — Sur ce point-là, Sladame , nous ne serons donc jamais d'accord . Examinez , je vous prie , que je suis, à cet égard, le dernier des Romains. Depuis vingt ans , l'usage a discrédité ce repas à Paris ; je l'ai maintenu chez moi contre toutes les attaques de la mode et du bon ton : vous ne voudriez pas me f&iie
36 TALENT ET PROEITK.
perdre le fruit de mon héroïque persévérance ^ — Je voudrais que vous daignassiez vous souvenir que vos revenus n'aui^mentent pas avec votre famille. — Eh! M"* de Montlivert , toujours vos petits calculs de ménage , vos petites
idées d'économie ! — Toujours , IMonsieur ,
jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé qu'on peut tenir une maison et élever ses enfans avec de belles phrases. — Trouvez -vous la dépense trop forte ? diminuez-la , ce sont vos affaires ; mais je tiens à mon souper : c'est un repas charmant; il termine la journée , il peut se prolonger sans nuire aux travaux, on s'y livre avec plus de gaîté , avec plus d'abandon ; nos soupers , enfin — Sont fort ennuyeux , depuis
qu'on n'y parle plus que politique , et que la dispute y remplace la causerie. — Il y a un coin de raison dans tout ce que vous dites , M""^ de Montlivert; ce qui fait que nous finissons tonjours par nous entendre ; voyons , transigeons ensemble. En fait d'économie domestique , l'usage n'est rien, et l'abus est tout: jusqu'ici, nous avons eu chaque soir quelques amis à souper; ne les recevons plus que deux fois par semaine. — Pas^lus de quatre plats sur la table.
— Soit. — Et pas un mot de politique au dessert. — Voila qui est convenu. »
3Ia femme est ce qu'on appelle une maîtresse- \ femme : elle a trouvé le moyen de me gouverner le jour oii elle s'est aperçue que je préférais la paix à l'autorité , et qu'il suffisait de fatiguer ma volonté pour obtenir que j'y renonçasse. C'est d'ailleurs une femme excellente , avant pour ses enfans une tendresse éclairée , et gouvernant sa maison avec un ordre , une intelligence dont on s'honorerait sur un plus grand tliéâtre.
Disons maintenant un mot de nos convives habituels : j'aurai souvent l'occasion de les mettre en scène dans nos soupers , et il est bon de savoir à qui et de qui l'on parle.
]M. Dubuisson , long-tems sous-chef de bureau dans une grande administration , n'a jamais eu d'autre tort que de se croire très-supérieur à la place qu'il occupait , et de ne jamais pouvoir faire passer sa conviction dans l'esprit de personne. Du caractère que je lui connais , je suis certain qu'il serait Thomme de France le plus malheureux, s'il n'avait la consolation de pouvoir dire qu'on lui a fait des passe-droits.
Ce M. Dubuisson est du nombre prodigieux des gens qui se trompent sur la nature de leur mérite ; il a du bon sens , de la rectitude dans les idées des autres , et se plaint d'être dominé par rimagination , dont il est radicalement dépourvu ; au demeurant , homme d'une scrupuleuse probité et d'un commerce plus sûr qu'agréable.
M. Duterrier , mon plus proche voisin , est un des caractères les plus originaux qu'on puisse rencontrer ; c'est une abstraction vivante , si j'ose m'exprimer ainsi : il pose en principe ( fort heureusement sans en tirer toutes les conséquences) que le mal entre comme organe, comme élément nécessaire dans la composition de ce monde , et que le bien n'est qu'un état accidentel , qu'une anomalie dans l'ordre des choses. Avec un cœur excellent , qui dépose à tout moment contre son système , sa manie est de prouver que tout se réduit à la science des nombres , et que les chances des vertus , des vices , des passions, peuvent et doivent se calculer comme celles de la roulette et du jeu d'échecs , où il excelle. Il est bon de faire observer que son caractère n'a aucun des incon-
vénieiis de son esprit, et que cet homme, si désespérant dans sa morale, si sec, si dur dans la discussion , est bon citoyen dans la plus ancienne étendue de ce mot, et d'un dévouement en amitié qui ne lui permet pas d'apprécier , chez les autres, un sentiment dont il trouve en i lui le dernier terme.
Je me plais souvent à le mettre aux prises avec M. de Clénord, que la nature semble avoir créé tout exprès pour établir un contraste. Celui-ci, avec des manières douces, un ton affectueux, des formes aimables , et un esprit dont la grâce laisse à peine apercevoir Tinstruction , est, à soixante ans , un modèle parfait de ce qu'on appelait autrefois un homme du monde. Après avoir passé sa jeunesse à la cour , après avoir possédé une grande fortune dont il jouissait honorablement, et qu'il a perdue plus honorablement encore , il vit aujourd'hui avec deux mille livres de rente , sans paraître regretter le passé autrement que par la teinte d'ironie et de ridicule qu'il jette assez volontiers sur le présent. J'ai quelque raison de croire qu'il ne tardera pas à occuper un poste important.
4o TALENT ET PROBITE,
Notre quatrième convive d'habitude est Freminville, parent de ma femme, petit étourdi de quarante-cinq ans, occupant, sans la remplir, une place d'un millier d'écus chez un banquier, son parent, qui est probablement assez riche pour avoir un commis de luxe. Freminville a la prétention d'être un homme à la mode : il ne manque jamais d'aller le matin à son bureau en habit de cheval , les éperons aux pieds et la cravache à la main ; le jargon de la jeunesse des cafés est celui qu'il parle le plus volontiers , quoiqu'il ait assez d'esprit et d'instruction pour en parler un autre. Il traite les questions les plus graves en calembourgs , et ne parle sérieusement que de la musique italienne , pour laquelle il se passionne de la meilleure foi du monde , bien qu'il ne la distingue des autres que par la finale en / ou en o du nom des compositeurs.
Pour connaître les principaux personnages dont se compose ma petite société , il faut ajouter à ceux que j'ai déjà nommés M. Moussinot, propriétaire de la maison que j'habite , et qui vient me demander à souper une fois tous les quinze jours , pour ne pas déroger trop sou-
TALENT ET PROLITÉ. 4*
vent à Thabitudc qu'il a conliaclce de se coucher à dix heures précises. Ce M. Moussinot, qui a pris pour mesure de l'estime qu'il accorde à ses locataires le plus ou moins d'exactitude que chacun d'eux met à lui payer son terme, a conçu de moi une très-haute opinion , dont ma femme pourrait , à juste titre , réclamer la plus Jurande partie. La nature a donné à ce brave homme l'envie d'élre un grand parleur; mais elle lui en a ôté la faculté en l'affligeant d'un bégaiement singulier, qui fait faire long feu à chaque mot qui sort de sa bouche, en sorte qu'on lui coupe aisément la parole.
Dimanche dernier, la petite table était au grand complet. Ma femme , qui n'avait pu entrer le matin à la chapelle , pour entendre la messe du Roi , avait encore un reste d'humeur. Freminville crut s'apercevoir qu'elle assaisonnait la salade avec distraction; il en fit la remarque. " C'est mon affaire , mon cousin, lui \ répondit-elle , que chacun fasse ce qu'il doit et î\ /^ ce qu'il sait , les choses en iront mieux. — Fort bien dit! » s'écria Moussinot ; et voilà la dis-
cussion engagée.
DUTERRIER.
Madame de Montlivert a mis le doigt sur la cause de tous les désordres ; très-peu de gens font ce qu'ils savent , et il en est encore moins qui fassent ce qu'ils doivent.
DUBUISSOÎî.
Si les places sont mal remplies, c'est bien la faute de ceux qui les distribuent ; car ils peuvent choisir, les concurrens ne manquent pas.
DUTERRIER.
Si fait, parbleu ! si l'on n'admet pour concurrens aux places que ceux qui sont qualifiés pour les remplir. Talent et probité ^ voilà mes conditions; vous voyez bien que je donne l'exclusion aux neuf dixièmes de tous ceux qui se mettent sur les rangs , depuis les candidats au ministère jusqu'aux aspirans garçons de bureaux.
M. GUILLAUME
Je ne croyais pas que le talent et la probiti fussent si rares.
DUTERRIER.
C'est que l'on ne donne jamais aux roots que la moitié de leur valeur. On dit qu'un homme a de la probité , quand on croit pouvoir laisser son colïre-fort ouvert en sa présence , et qu'il a du talent; quand il raisonne bien sur une chose qu'il fait souvent mal. Indépendamment de cette probité banale , ou du moins qui devrait rêtrc , de ce talent commun , il y a une probité , un talent relatifs pour toutes les positions oii l'on peut se trouver. La probité d'un homme de loi suppose une justice rigoureuse , un caractère inflexible, une conscience irré- .\\*v prochable ; son talent exige un jugement sain , j -ij^
un esprit lumineux, l'amour de la vérité, et \] l'aptitude à la saisir. S"agit-il d'un emploi qui \. doive être occupé par un homme de lettres : \ pour vous débarrasser de la foule des demandeurs , définissez devant eux ce que vous entendez par la probité et le talent d'un homme de lettres ; mettez pour conditions que les prétendans n'aient jamais eu à rougir de leurs succès ; qu'ils ne se soient jamais habillés de la dépouille des autres ; qu'ils n'aient jamais vendu
leur plume ; qu'ils n'aient pas insulté bassement le lendemain à l'idole qu'ils avaient encensée la veille ; que l'art de combiner des mots harmonieux et de cadencer d'insipides périodes ne leur tienne pas lieu d'imagination et d'idées : j'ose vous répondre que vous ne vous plaindrez plus de ne savoir auquel entendre.
aiOUSSINOT.
Je sais fort bien quel est le talent d'un propriétaire de maison : c'est de bien faire payer ses locataires , et , Dieu merci , je m'en acquitte passablement ; mais sa probité. . . .
FREMINVILLE.
C'est d'entretenir sa maison bien couverte , de prévenir quand il loue des appartemens dont les cheminées fument, et de ne pas attendre, pour augmenter le loyer d'un logement, que celui qui l'occupe y ait fait de grandes dépenses. Qu'en dites-vous, M. Moussinot ? avez-vous cette probité-là ?
MOUSSINOT.
Chacun doit tirer parti de sa chose.