CHARON
Il est ^Tai qu'il les expédie par milliers ; cependant je remarque que depuis quelques jours le nombre des passagers diminue sensiblement; je parierais qu'il s'est passé là-haut quelque chose d'extraordinaire.
l'hermi te.
Comment! vous ignorez encore....
LE COLOT*EL
Holà ! eh ! batelier , embarquons vite , et qui m'aime me suive ! je paie pour tout le monde .
GEOFFROY
J.e brave homme! Qui pourrait méconnaîfre
l36 DIALOGUE i)ES MORTS.
en vous un de ces fils de la victoire qui , sur les pas du plus grand , du plus magisanime , du plus auguste monarque que le Ciel ait jamais accordé au monde, ont porté jusqu'aux extrémités de la terre la gloire et la terreur de l'aigle française !
l'hermite.
Un seul mot , mon cher Aristarque , et vous continuerez ensuite votre éloquente apostrophe : vous ne savez pas ?
GEOFFROY
Je sais tout IS^oble compagnon d'armes de
V invincible Napoléon , du héros des siècles , du vengeur des nations , de l'homme du destin , que Dieu fit et se reposa , vous avez sans doute perdu la vie sur quelque glorieux champ de bataille aux rives du Danube ou de la Moskowa ?
LE COLOÏÎEL.
Tu ne sais ce que tu dis : j'ai été blessé à Meaux; je suis mort à Paris, oi!i les ennemis sont entrés.
GEOFFROY
Serait-il vrai !
DIALOGUE DES MORTS. ï'6-J l'd ERMITE.
La mort ne vous a pas changé , mon cher Geoffroy ; vous parlez des événeraens que vous n'avez pas vus , comme vous parliez autrefois des spectacles où vous n'aviez pas assisté. Sachez donc que Bonaparte est déchu , et que la trône des lis est rendu au souverain légitime.
GEOFFROY
Eh ! que ne parliez-vous donc ? vous me laissez me confondre enëiôges... Quoi! c'est maintenant un Bourbon qui règne sur la France ? Quel bonheur ! Faut - il que je n'aie pas assez vécu pour être témoin de ce grand événement ! Hoc erat in v'otis. J'en pleure de joie.
l'hermite.
C'est cela. Voyez comme un mot d'explication arrange les affaires !
GEOFFROY
Ma patrie est enfin délivrée de ce fléau dévastateur , de ce torrent débordé pour rui^ager le monde , de cet usurpateur de la gloire nationale '•
l38 DIALOGUE DES MORTS.
LE COLONEL
Comment , misérable ! c'est ainsi que tu
changes en un moment !
GEOFFROY
Je ne change pas ; c'est lui qui a changé : je suis toujours pour celui qui gouverne.
l' H ERMITE.
De quoi vous étonnez-vous , mon brave colonel .f* Cette métamorphose n'est ni plus subite, ni plus honteuse que' telles autres que je pourrais vous citer, et dont vous avez eu le tems d'être témoin.
LE COLONEL
Par la mort ! il me prend envie de couper les oreilles à ce caméléon.
l'hermite.
A quoi bon ? Les oreilles d'un journaliste ne valent pas mieux que le nez d'un marguillier. Il retourne son habit: tant d'autres ont retourné les leurs ! ce n'est pas une mode nouvelle ; on retrouve à toutes les grandes époques de notre
DIALOGUE DES MORTS. iS^
histoire rette foule de sages qui crient , suivant le tems : f /Vr le roi ! vUe la ligue ! Henri IV en riait; ses descendans doivent en rire aussi.
LE COLONEL
Morbleu ! vos sages sont des lâches. Les sentimens, les opinions sont libres; les devoirs sont dictés ; je ne me suis jamais écarte des miens : soldat , j'ai obéi , et je suis descendu au tombeau , glorieux d'avoir combattu vingt ans pour cette chère patrie , que je porte encore dans mon cœur, tout glacé qu'il est. En prêtant à mon Roi , quelques jours avant d'expirer , un serment que j'aurais fidèlement rempli , jai donné un dernier regret à celui qui nous a conduits quinze ans à la victoire.
l' HE RM I TE.
Beau miracle , vraiment , açec des gens comme ious ! * Le sang du héros d'Arqués et d'Yvry coule dans les veines de ceux qui nous gouver-
* Ce mot de S. A. R. Mgr. le duc de Berri a été prononcé à l'une des dernières revues d une manière plus énergique.
l4o DIALOGUE DES MORTS.
Dent , et les braves de Marengo , à^Austerlitz et f ^'^^^/-^sont les descendans des vainqueurs de Rocroy , de Denain et de Fonienoy,
GEOFFROY
Si ,e vivais , les beaux articles que je ferais a propos de la Partie de Chasse , à' Adélaïde Duguesclin , de Mérope , à^Héraclius , à propos de tout ! Comme je pr<^coniserais le pouvoir absolu, en criant contre la tyrannie ! Comme j'userais de la liberté de la presse en déclamant contre elle î Heureusement j'ai laissé des élèves ! » Tout en discourant , nos morts voyageurs avaient traversé l'Achéron et s'acheminaient
vers le LéthéM'Hermite fit la remarque que le fleuve était couvert d'une quantité innombrable de bandes de papier qui flottaient à sa surface • Il en pnt une que le vent avait poussée sur il rive : c'était un des feuilletons de l'ami Geoffroy Il le lu, montra , en riant d'un rire assez malin. " Vous êtes bien tranquille ( répondit celui-ci avec beaucoup d'aigreur ) , vos feuilles ne suri^agent pas , ce sont les perles du Léthé • il faudrait plonger pour les avoir. »
Le gardien du fleuve présenta , suivant l'u-
DIALOGUE DES MURTS. l4l
sage , aux trois passagers , une tasse remplie de Teau du fleuve d'oubli. Le colonel n'en but qu'une gorgée , ne voulant , dit-il , oublier que sa dernière (ampagne. Geoffroy la refusa, et prétendit qu'il avait un meilleur moyen de perdre la mémoire. L'Hermite but la sienne tout d'un trait , convaincu , même après sa mort , qu'il y a tout à gagner à perdre ses souvenirs.
Nos gens prirent ensuite leur route à travers une longue allée de cyprès , qui les conduisit à la grande porte des Enfers.
f GEOFFROY.
A propos , et le gâteau de miel pour Cerbère, qui de vous y a pensé ?
l' H ERMITE.
C'était votre affaire : vous connaissez cet usage-là par expérience.
Melle soporalam et medicatis frugibus Objicit. *
Mais soyez sans inquiétude : cette précaution
* On lui jette une pâte assaisoune'e de miel et de pavots assoupissaos. '
Vmc. , Enéide , liv. vi-
l42 DIALOGUE DES MORTS.
n'est pas nécessaire : le chien à triple gueule n'est dangereux que pour les vivans ; vous êtes mort, et ce redoutable gardien vous laissera passer tranquillement.
TABLETTES, CtC. l43
N° XII. — Zo juillet 1814.