TABLETTES D'UN HOMME DU MONDE
Nihil hgebat quod non excerperet.
PtiN. , Epist.
Il ne lit rien qu'il ne trouve à en extraire quelque chose.
Sterne a publié un Voyage qui ne ressemble pas mal à ces notes sans liaison et sans suite qu'on lit sur des tablettes ; il y règne une incohérence d'idées , de sentimens , d'observations , qui en fait en partie la fortune. Je ne serais pas éloigné d'adopter , avec des restrictions, cette manière d'écrire les voyages , qui montre , pour ainsi dire , les objets dans l'espèce de désordre où ils se succèdent , en les peignant à mesure qu'ils passent sous les yeux. Je me rappelle avoir lu avec beaucoup d'intérêt un Voyage en Prusse , de M, de Guibert, composé de simples
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notes , de summa capita , jetées sans prétention sur le papier, et qui n'en décèlent que mieux l'observateur profond et Ihabile écrivain.
J'ai toujours pensé que les tablettes d'un homme de génie devaient être le plus précieux de ses ouvrages. Quelques mots tracés au crayon, sur le souvenir d'un Newton , d'un Montesquieu , renfermaient peut-être le germe , la pensée première des plus sublimes conceptions : malheureusement ces espèces d'hiéroglyphes sont , la plupart du tems, inintelligibles pour ceux aux mains desquels ils tombent , et finissent même quelquefois par n être plus entendus de celui qui les a tracés. C'est ainsi que plusieurs de ces fragmens qu'on a publiés fort improprement sous le titre de Pensées de Pascal (et qui ne sont, à vrai dire, qu'un extrait de ses tablettes ) , fatiguent souvent en vain la pénétration dd lecteur , et pourraient mettre en défaut celle de l'auteur lui-même.
Ces réflexions me venaient à l'esprit en parcourant le somenirùe mon ami M. de Clénord, qui me le montrait comme un modèle d'amphigouri auquel ( à quelques citations près), il me défiait de rien comprendre. Je voulus en faire
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i'épreuve : j'envisageai ce travail comme des bouts-rimés que j'aurais à remplir, ou comme ce roman à' Acajou que Duclos composa sur des dessins de Boucher, qui les avait faits pour un ouvrage dont le manuscrit original avait été perdu. Voici mon commentaire; je mets le texte tn italique^
— Depuis quatre mois , Br , i4 7 3 . — 6.
Dans le nombre des brochures dont nous sommes inondés depuis quatre mois , il en est jusqu'à six que l'on peut citer , et qui prouveront , en tems et lieu , que la sottise , l'abrutissement et la bassesse ne sont pas une épidémie si générale , qu'un petit nombre de bons tempéramens ne soient parvenus à s'y soustraire. Les six brochures /70i///V^j sont :
Des Alliés et des Bourbons ;
De Moreau ;
De la liberté des Pamphlets et des Journaux ;
Lettres sur la Liberté de la Presse ;
Remontrances du Parterre ;
Réflexions d'un Royaliste.
— Anglais ; déchaînement sans motif, conduite des Français en opposition ; revanche facile ; fa-^
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mille royale d'Angleterre ; lord Cochrane ; accueil fait aux monarques du Nord , etc.
La paix est faite ; les Anglais , qui en ont obtenu tous les avantages , nous en ont donné le gage le plus précieux. La meilleure intelligence devrait régner entre les deux nations : d'oii vient donc cet état de guerre oii les journalistes anglais ont soin de maintenir chez eux Fopinion ? Pourquoi ces attaques journalières du Courrier, ces insinuations perfides de M. Cobbett , ces insultes du Messenger? Nos voisins triomphent avec trop d'orgueil de l'admiration niaise ou intéressée de leurs partisans , et du silence que le sentiment des convenances impose au reste de la nation. Si nous ne répondons pas à leurs provocations , si nos journalistes , à leur tour , ne s'égaient pas à leurs dépens , ce ne sont pas , au moins , les sujets qui leur manquent : ou peut défier l'imagination la plus riche en scandale , la plus fertile en ridicule , d'en créer des modèles plus achevés que ceux qui se pressent , en Angleterre , jusqu'au pied du trône.
Avec une dose raisonnable A^humour , ne pourrait-on pas trouver quelques bonnes plai-
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santeries à faire sur un des premiers corps constitués d'un Etat qui réclame , avec tant d'instance , l'honneur de voir siéger dans son sein un honorable membre échappé du carcan ?
L'accueil fait à quelques généraux étrangers , en présence des souverains qui se trouvaient alors en Angleterre, n'est-il pas de nature à faire naître plus d'une réflexion maligne sur la politesse et la politique des vieux Bretons ?
— Une dame d'un esprit supérieur , à qui nous sommes redembles d'un des plus agréables romans* (jui aient paru depuis quelques années , milady Mary Hamilton , faisait dernièrement , en ma pré' sence , une réflexion qui ne ni' a pas moins frappé par sa justesse que par la manière dont elle était eX" primée; fen prends note :
« On se trompe soutient sur les caractères ( disait celte dame ) , par la raison qu'on croit devoir at* tendre les grandes occasions pour les juger : c^esi une erreur. Il est telle circonstance qui fait i'iolence au naturel : un poltron au désespoir a son moment de courage ; il n'est point d'avare qui n'ait eu son jour de prodigalité ; c''est par les petites choses qu il faut éprouver les caractères : quand on veut
* £a Famille du duc de Popoli.
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savoir de quel côté vient le vent , ce n'est pas un caillou , c'est une plume que Von jette en l'air. »
Il y a cinq ou six femmes à Paris chez lesquelles toute la gaîté , toute la grâce , tout l'esprit de la nation semblent s'être réfugiés.
— Mademoiselle Bercheron : magasin de broderie ^ rue de R , n° i^5 , au second. On peut
entrer par l'allée du buraliste.
Je l'ai vérifié , cette adresse-là ne se trouve pas dans V Almanach du Commerce.
— Boxeurs ! ! !
N'ont pas réussi à Paris ; j'en suis étonné. Je m'attendais à voir nos vieux fashionables courir en foule au spectacle délicieux de deux hommes qui se cassent les dents et se font jaillir le sang à coups de poing , pour la modique somme de 4o sous. Il faut encore quelque tems pour déraciner cet ancien préjugé qui fait que nos Parisiens préfèrent une tragédie de Racine aux gonrmades de deux crocheteurs. Cependant on m'a parlé de deux jeunes gens qui prenaient des leçons de pugilat britannique , à i o francs ]e cachet; il a même été question d'un duel à coups de poing , qui devait avoir lieu sur le boulevart de Coblenlz, et qui parait différé jusqu'à
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ce qu'on ait reçu de Londres des instructions sur la manière d'y procéder.
— Mot de Biron^ lorsqu il fut reçu chemlier. On rappelait ses titres de noblesse, et Ton
ne disait rien de ses services :
« Voilà { dit-il en mettant ses parchemins sur » le bureau ) ce qui me déclare noble ; et (en » portant la main sur son épée) voilà ce qui » m'aurait fait noble , si je ne l'avais pas été. »
— M. deSiiint-F. . . vient d'obtenir une très-belle place ^ je m'en suis aperçu à l'importance gu^ affecte l'amant de sa femme.
Auquel des deux convient-il que je m'adresse pour recommander mon fils ? Cette question , dans nos mœurs , vaut la peine d'être résolue ; j'y penserai.
— ii3? Fi donc !.... Cercle des Etrangers , à la bonne heure.
Quel est le galant homme qui ne craindrait pas d'être \ni au Palais-Royal , au n" 1 1 3 ? Quel est celui qui ne se ferait pas honneur de se montrer au Cercle des Etrangers ? On ne joue pas moins de 3o sous dans l'une de ces maisons et pas moins de 6 francs dans l'autre. Il faut
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convenir que les proportions ne sont pas gardées, et qu'il y a plus de 4 liv. lo s. de différence dans l'estime que l'on porte aux habitués de ces deux endroits.
— Demandez la paix les armes àla main , comme Hésiode recommande aux bons laboureurs de prier la main à la charrue.
31aximeà l'usage de nos enfans.
— M. le duc de JV*** a la parole prompte et la pensée tardive.
Ce qui fait qu'en prenant la peine de l'écouter jusqu'au bout , on trouve quelquefois un trait spirituel à la fin d'une phrase commencée par une bêtise.
— Il y a des insectes nuisibles qui se sauvent par le dégoût qu'ils inspirent; le cœur se soulève au moment où Von veut les écraser.
— A la dernière fête du Waux -Hall , on faisait foule autour de madame de iV*** , et Von ne se lassait pas d'admirer avec quel courage elle faisait danser ses trois quintaux d'appas.
— Deux espèces d'hommes indispensables : gens de cœur et d'esprit ; sinon , non.
11 y a telles circonstances politiques qui font
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au gouvernement la loi de n'employer que des hommes de cœur et des hommes d'esprit ; les uns pour se soutenir , les autres pour se maintenir : ce qu'il y a de pis dans ces momens-là , ce sont les sots qui ne doutent de rien , les poltrons qui n'osent rien, et les vieillards qui ne peuvent rien.
— Sculptures en cire coloriée, par Zumbo , Palais-Royal, n" 107.
La Nativité et la Descente de Croix. Ces deux petits chefs-d'œuvre de patience et d'industrie ont été signalés avec de justes éloges par Depiles et Moreri. Le premier en a fait une description particulière à la suite de son Cours de Peinture. Parmi les objets d'art offerts à la curiosité publique, je n'ai rien vu, depuis long-tems , qui méritât de fixer au même degré l'attention des artistes et des amateurs. J'ai admiré , dans le même cabinet , un portrait de Christophe Colomb, peint par Sébastien del Piombo ; ce portrait, d'une exécution admirable , est , en outre , le seul monument authentique qui transmette à la postérité les traits de l'homme extraordinaire qui nous a fait connaître un autre monde.