LES MENDIA N S
De tous les mcndians de cour , le plus illustie et le plus malheureux est ce pauvre comte de Morval : il a soixante-dix-sept ans , un grand nom , une grande fortune; il a toutes les dignités; il jouit de tous les honneurs attachés à son rang et à sa naissance ; courbé sous le poids des ans et des infirmités , il aurait besoin de repos, qu'il aime et qu'il peut goûter avec tant de charme au sein de sa famille ; mais il lui manque un titre pour que sa femme ait à la cour un privilège qu'elle ambitionne , et c'est pour satisfaire une vanité puérile , dont il partage le ridicule , qu'il se rend chaque jour au château , sans égard pour l'asthme dont il est atteint , et qui lui fait mesurer avec tant d'effroi le grand escalier , au haut duquel il n'est jamais sûr de parvenir en vie. Que ne parle-t-il ? Sans doute il obtiendrait l'objet de ses vœux; car on doit , au moins, de la pitié au vieillard octogénaire qui mendie la faveur.
222 POUK ET CONTRE.
N° XVIII. — 17 septembre 18 14.
TaOISIKWL SOUPER DE M. GUlLLAUBIJu
Jnjantii tumut , et lenet Ademur.
AIart. , Epi 70.
Nous (ommen de* enfant , e( noui paraiteons de: vieillards
« Tout le mal est venu ( continua M. Moussinot en s'asseyant à table et en attachant sa serviette à sa boutonnière ) de ce que nous avons voulu avoir plus de raison et plus d'esprit que nos pères ; or donc , le remède est tout simple : remettez les choses comme elles étaient. Je dcfic qu'on se tire de là.
DUTERRIER.
Voilà ce qui s'appelle un vigoureux raison-
POl'R LT CONTRIi. 223
nemcnl ; je ne vois pas, en effet , ce qu'on pourrait y répondre , et c'est tout simplement pour soutenir la conversation que je demanderai à M. JMoussinot ce qu'il entend par nos pères.
MOUSSINOT.
Et parbleu î j'entends les maris de
nos mères , de nos grandTîièros , de nos bisaïeules, etc.
DU TER RI ER
Fort bien , mais avant de remettre les choses comme elles étaient du lems de nos pères , il faut savoir desquels vous parlez; s'agit- il de nos pères les Gaulois, vous nous obligerez à rétablir la fête du gui de chêne , et Tusage un peu dur de brûler, de tems à autre , des petits enfans dans des corbeilles d'osier en l'honneur de Tentâtes; ce à quoi vous n'aviez peut-être pas pensé : si vous voulez vous en tenir à nos pères les Francs , vous voilà déclaré vilain , M. Moussinot , et , qui pis est , serf àç. M. le comte de Clénord, ici présent , et sur le fief à\x(\nç\ vous avez pris naissance. Tous contentez - vous de remonter aux croisades , alors vous trouverez
bon que j'en appelle an Jugement de Dieu pour terminer le petit procès que nous avons ensemble , et que je vous prouve mon bon droit à {grands coups de lance ou de pertuisane.
HOUSSI^'OT.
Plaisanterie que tout cela ! Je ne date pas de si loin, et ne reconnais pour ancêtres que de bons Français comme vous et moi.
M. GUILLAUME
Mais à quelle époque placez -vous ces bons Français -là ? car encore faut-il savoir quels sont les tems et les hommes que vous nous proposez pour modèles.
MOUSSINOT.
Je ne suis pas fier , moi , cf je n'ai pas fait des recherches pour m'assurer si les 3Ioussinot étaient connus du tems des croisades ; mais j'ai des baux et des contrats en bonne forme qui prouvent qu'un de mes aïeux parisiens avait déjà pignon sur rue du tems de Henri IV : voilà mon roi , voilà mon époque , et voilà où je veux en revenir.
CLÉNORD.
En regardant le trône , vous pouvez déjà TOUS y croire.
DU TERRIER
A cela près , nons préserve le ciel , M. 3Ioussinot , de ce bon tems où la France, couverte encore des plaies de la guerre civile , était sans force au-dedans , et sans autre considération audetiors que celle qu'elle tirait de son monarque ; où les grands chemins avaient disparu sous les ronces ; où cette capitale , réduite à 1 80 mille habitans , n'était , pendant la nuit , qu'une vaste caverne de voleurs ; où , dans l'espace de dix ans, le meilleur des rois et des hommes eut à se défendre cinq fois du fer des assassins , sous lequel il finit par expirer !
DU BUIS SON
Vous avez beau jeu , messieurs les savans , quand il s'agit de disputer l'histoire à la main; mais , en présence des faits , nous sommes aussi habiles que vous , et j'espère que vous ne trouverez pas mauvais que nous fassions des vœux pour voir renaître ces jours de paix et de bon-
heur où nous avons vécu , et que nous maudissions de toute notre ame cette infernale révolution qui les a détruits.
DUl ERRIER.
Je partage votre haine pour la révolution ; je ne voudrais pourtant pas que l'on fermât les yeux sur les abus qui Font fait naître ; je ne vois pas d'inconvéniens à la maudire , pourvu que nous en profitions.
DUBUISSON
Profiter de quoi ?
DUTERRIER.
De Texpérience de nos malheurs , et de quelques avantages qu'ils nous ont procurés.
DUBUISSON
Grand merci de vos avantages ! ils ont été achetés trop cher.
DUTERRIER.
J'en conviens ; mais , puisqu'ils sont payés , nous serions bien dupes de n'en pas jouir.
DUBUISSON
Je sais tout le mal que la révolution a fait; quant au bien , je suis encore à m"en apercevoir.
DU TEK Fx 1ER.
Sans parler de quelques bienfaits politiques dont l'importance ne sera bien appréciée que par nos neveux , celte époque désastreuse a va naître plusieurs institutions qu'il serait aussi extravagant de laisser détruire qu'il eût été dangereux d'en laisser subsister d'autres.