LES MENDIANS
JJans celle nouvelle émission de mendians , il s'en trouve plusieurs qui demandent l'aumône en plein jour, avec des manières tout-à-fait distinguées , et tout aussi bien vêtus que ceux auxquels ils s'adressent. Le coryphée de cette espèce est un homme dune quarantaine d'années , que l'on rencontre habituellement sur le boulevart kalien ou dans la rue de Provence ; un habit de drap neuf , une coiffure soignée et des bas de soie blancs ne laisseraient pas soupçonner la profession qu'il exerce ; aussi a-t-il soin de vous en prévenir de loin par un salut , qu'il accompagne gravement de ces mots : Je demande l'aumône ; tout prêt à répondre, comme le mendiant espagnol , à ceux qui seraient tentés de lui faire quelques observations : Je vous demande de l'argent^ et non pas des conseils. Cet homme , dont je me suis amusé à examiner le manège , a une servante qui vient le prévenir quand son diner est servi , et qui lui apporte le soir une redingote ou un parapluie , suivant le tems qu'il fait.
Ces hommes qui mendient le superflu me conduisent , par une transition insensible , à parler de ceux qui mendient les richesses. Ta-
reuil est le modèle par excellence des mendians de cette classe ; avec vingt-cinq mille livres de rente , veuf et sans enfans , rien ne Tempêcherait de mener une vie honorable , d'occuper agréablement, ou même utilement, ses loisirs; il aime mieux tendre la main dans l'antichambre d'un traitant , et obtenir, à force de bassesse, un intérêt , sans mise de fonds , dans une entreprise où il ne risque que son honneur.
Tiennent ensuite , dans l'ordre inverse où je les ai classés, les mendians de réputations littéraires. C'est le plus souvent à la porte des journalistes qu'on les trouve demandant l'aumône. Ils ne sollicitent d'abord , en toute humilité , qu'une pet iti^ annonce pour un petit ouvrage ; l'ontils obtenue , ils se hasardent à demander , par grâce, un petit article. Ils le font eux-mêmes, pour vous en éviter la peine , et sont toujours là pour le glisser dans la feuille le jour où l'on est embarrassé sur les moyens de la remplir . Les pauvres de cette espèce sont moins délicats que les autres mendians : ils ne se font pas de scrupule d'aller sur les brisées de leurs confrères; et quand ils ne peuvent arriver, ils sollicitent alors pour qu'on ne laisse point passer les autres.