FREM IN VILLE
Admire qui voudra toutes ces écoles , tous ces établissemens militaires; on n'en supprimera jamais autant que je le désire. De quelque côté que l'on tournât ses pas autour de cette capitale, on s'y croyait dans un séminaire de soldats : école d'artillerie , école de cavalerie , école de fifres et de trompettes ; on eût dit qu'il n'y avait plus d'autre science au monde que l'exercice : nos enfans étaient enrégimentés au sortir du berceau ; leur premier vêtement était un uniforme , leur première coiffure un schakos , et leur premier joujou un fusil ou un sabre. Puis après , marche à la gloire ! et reviens si tu peux.
DUTERRIER.
On avait , sur ce point comme sur tant d'autres , poussé les choses hors de toutes mesures ; ce qui n'empêche pas que le système d'instruction militaire ne fût essentiellement bon , et qu'il ne soit à désirer qu'on en conserve les bases. J'en dis autant de l'Université , recréée sur les seuls principes qui conviennent au but de sa fondation , aux intérêts de l'Etat et aux progrès des lumières.
FREMI>^y ILLE.
jS'admlriez-vous pas aussi cette discipline militaire introduite dans des lycées, transformés en casernes , et ne trouviez-vous pas de très-bon goût de voir le successeur des Rollin , des Ilersan , des Coffin , visiter les classes comme un officier-général visite un poste , au son du tambour; inspecter des élèves qui tenaient d'une main leur fusil, de l'autre leur Gradus , et qui lui récitaient VEcole du Fantassin au lieu des vers de Virgile ou d'Horace ?
DU TERRIER
La plaisanterie est si bonne qu'on l'a prise au
23o POUR ET CONTRE.
sérieux, et que d'un mot l'abus , si c'en était un , a été réformé ; ainsi , n'en parlons plus.
MOUSSINOT.
Moi , sur toutes ces choses-là je n'ai qu'une manière de raisonner , et je m'en trouve à merveille : tout ce qui s'est fait avant 1788 était bien ; tout ce qui s'est fait depuis ne vaut pas le diable , et je ne sors pas de là.
DUBUISSON
Notre ami , M. Moussinot , est si fort sur ses principes, qu'il m'assurait , hier , que s'il était roi d'Espagne il voudrait , par la même ordonnance , rétablir l'inquisition et défendre la vaccine.
CLÉNORD.
Je suis bien , à quelques égards , du nombre de ceux qui préfèrent de bons vieux préjugés à des innovations trop souvent dangereuses , et je ne serais pas embarrassé de présenter cette préférence comme une vérité politique qui n'est , je le sens bien , qu'un paradoxe en morale ; mais je ne vais pas si loin que mon yoisin Blous-
sinot , et je suis prêt à convenir qu'en dépit de leur date il faut conserver à tout prix :
Ce Conservatoire des Ar/s et Métiers , établissement unique en Europe , où Ton a réuni les modèles en grand de la plupart des machines connues , où le public est admis , où les artistes , les ouvriers , sont accueillis avec une extrême bienveillance, et trouvent, dans une école de dessin annexée à cet établissement , l'instruction dont ils ont besoin pour apprendre à dessiner les machines dont ils ont les modèles sous les yeux ;
Ce Comité de Vaccine^ à qui nous devrons bientôt l'extinction de la petite vérole ;
Cette Société d'Encouragement , formée par des souscriptions volontaires , qui donne des prix et fait des avances aux artistes , et qui a rendu de si grands services à l'industrie nationale ;
Ce Conservatoire de Musique . qui a déjà porté au plus haut point de perfection l'exécution instrumentale , et qui a , pour ainsi dire, nationalisé en France un art charmant dont l'Italie semblait s'être réservé le privilège.
Je m'oppose aussi de toutes mes forces à ce qu'on néglige une branche d'industrie rurale à
la prospérité de laquelle notre agriculture et nos fabriques de laine sont également intéressées.
MOUSSINOT.
Vous voulez parler des mérinos ; pour ceuxlà , j'y tiens , et j'y tiens en toute sûreté de conscience , car c'est à notre bon Louis XVI que nous sommes redevables de l'introduction des troupeaux espagnols. Tel que vous me voyez , j'ai suivi toutes les expériences de Rambouillet, depuis 1786 : j'ai vu croître et se perfectionner, par les soins infatigables de notre savant M. Teissier , ce magnifique troupeau, devenu la souche de tous ceux qui se trouvent aujourd'hui répandus sur le sol français , et notamment de celui que j'ai élevé moi-même dans ma belle terre du Gâtinais , et dont je me suis avantageusement défait l'année dernière.
DUTERRIER.
On a du à cette importation et à cette multiplication de mérinos des avantages sans nombre ; on touchait au moment d'en recueillir le fruit le plus important , celui d'affranchir notre industrie du tribut considérable qu'elle payait à
l'étranger pour alimenter les manufactures de draps : eh bien ! grâce à l'avarice de nos fabricans et à l'incurie de l'administration , tous ces avantages sont à la veille d'être perdus : le prix des laines de mérinos n'excédant presque plus celui des toisons grossières , déjà les propriétaires de troupeaux de race espagnole vendent leurs agneaux aux bouchers et engraissent leurs brebis dans la même intention, d'où il suit qu'avant deux ans nous n'aurons plus de mérinos en France, et que nous serons, comme par le passé , forcés d'exporter annuellement des sommes considérables pour l'achat des laines fines, si le gouvernement, sans égards aux réclamations intéressées de quelques fabricans , ne se décide pas , d'après le vœu bien prononcé des propriétaires de troupeaux et des sociétés d'agriculture , à établir une utile concurrence, en permettant l'exportation des brebis, des béliers mérinos et de leur laine.
CLÉNORD.
Avec un prince comme celui sous le règne duquel nous avons le bonheur de vivre , un abus de celte nature est détruit aussitôt qu'il est
ronnu ; songeons à la prospérité de nos manufactures , mais n'oublions pas que la première de toutes est l'agriculture : (luellc mami facture ( dit avec raison le savant agronome que l'on vient de nous citer ) que celle qui fournit à un royaume plus de deux milliards de rci'enus ! Je suis cultivateur, et je n'adopte pas plus facilement les théories nouvelles en fait d'agriculture qa'en fait de politique ; mais je n'en préconise pas avec moins de chaleur les découvertes dont j'ai reconnu l'utilité; et, n'en déplaise à M. Moussinot, les paniers dont se servaient nos pères pour élever les abeilles ne valent pas les ruches pyramidales de l'invention de M. Ducouëdic , * que j'ai introduites, avec beaucoup de succès, dans le canton que j'habite; car, après tout, comme dit d'Alembert, il n'y a que la raison qui finisse toujours par avoir raison.
MO us s I^•OT.
Or donc, et pour en revenir de vos mérinos à nos moutons , puisque la raison nous dit que
* Voyez la Journée de r Homme des Champs ^ par !M. Ducouëilic.
A Paris, chez Pillet , imprimeur - libraire , rue Chriîtine , n° 5.
POUR ET CONTRE. 23f>
nous étions, en 1788 , les plus heureux de la terre , remettons-nous comme nous étions en 1788, et reconstruisons Tédifice monarchique surles bases de VAlmanach Royal de cette même année.
DUTERRIER.
J'ajoute, pour compléter votre idée et celle de beaucoup de gens dont vous êtes Técho : Détruisons ces ponts qui facilitent les communications entre les deux rives de la Seine ; remettons le Louvre dans l'état de délabrement oh il était ; reconstruisons ces barraques qui obstruaient la place du Louvre , les nids à rats qui surchargeaient le pont Saint-Michel ; rendons aux moines le cinquième du territoire français; rétablissons la dimc en faveur du clergé , etc. , etc. , et dix pages d'etc.
CLÉNORD.
Tenez , mon cherM. Moussinot , n'exagérons rien, de peur d'ôter tout crédit à nos paroles : profitons du bien qui s'est fait, sans égard , et, si vous voulez même, sans reconnaissance pour ceux qui l'ont opéré ; et permettezmoi une petite comparaison qui mettra mon
236 POUR Eï CONTRE.
idée dans tout son jour : je suppose qu'un torrent a passé sur voire belle terre du Gàtinais, dont vous nous parliez tout-à-l'heure : en travaillant à réparer ses ravages , vous vous apercevez que ce torrent dévastateur a fait jaillir une source dans un endroit privé d'eau ; qu'il a comblé de débris une fondrière énorme qui gênait vos transports; qu'il a fertilisé une bruyère où ses eaux ont séjourné ; votre haine pour les torrens et le souvenir de vos pertes vous empêcberont-ils de profiter des avantages partiels que ce fléau vous aurait procurés ? Il en est de même du torrent révolutionnaire : ses débris ont servi à élever quelques monumens utiles ; ses flots ont nettoyé quelques marais ; son limon même , déposé çà et là sur quelques landes , les a fécondées. Réparons les maux que le torrent a faits, mais ne soyons pas assez fous pour nous priver du bien qu'il a produit. »
COURTISANIANA. 2^7
K"^ XIX. — 2 octobre 18 14.
COURTISA^JIAZsA.
. vv^xv^
Quand Auguste avait Lu, la Pologne était ivre. FnEDiaic H , roi de Piusst.
On trouve dans Thisiolre des dynasties d'Aboulfarage , que le calife Mansoul avait un fils unique à l'éducation duquel il donnait tous ses soins. 3Ioti-Lillah (c'est le nom du jeune prince) voyageait sous la conduite d'un sage gouverneur , et se trouvait dans Korassan lorsqu'il apprit, avec une douleur inexprimable , la mort de Mansoul , au trône duquel il était appelé par sa naissance moins encore que par le vœu d'un peuple dont son père avait été l'idole. Le prince, tout occupé de sa douleur, laissa faire à son mentor lesjprcparatifs de son départ , et prit avec lui la route de Bagdad,
238 COURTISANIANA.
Chemin faisant, il recueillit avidement les conseils que lui donna son gouverneur Alibour, auquel il ne dissimulait pas avec combien d'inquiétudes il se voyait, si jeune, chargé des deslins d'un empire. « Grand prince! lui dit Ali- » hour, l'art de gouverner des hommes n'est , -'> en grande partie , que l'art de les connaître , j> et c'est par les courtisans qu'un roi doit en » commencer l'étude. L'expérience vous en pa- }> raîtrait longue et pénible ; mais si Votre Hau- » tesse consent à faire usage de ma méthode, M j'ose répondre qu'elle saura, dès le premier )) jour , à quoi s'en tenir sur le caractère des » principaux personnages de sa cour. » Moli- Lillah consentità tout, et, d'après les conseils de son gouverneur , il arriva incognito dans son palais. Le bruit de son arrivée ne tarda cependant pas à se répandre ; et tous les grands , empressés de lui rendre leurs hommages , se présentèrent , auparavant , chez Alibour , afin d'obtenir de lui quelques renseignemens sur les goiits, les dispositions et l'humeur du nouveau calife.
Le premier dont il reçut la visite fut le grand iman , homme de vie et mœurs exemplaires sous l'ancien règne , qui savait FAlcoran
COURTISANIANA. 2ô<)
par cœur, et qui avait déjà fait trois fois le voyage de la 3Iecque. Alibour lui apprit , sous le secret , que le seul défaut du jeune prince était une passion insurmontable pour le vin , qu'il avait contractée dans ses voyages, et à laquelle il se livrait sans réserve.
A liman succéda le grand-visir, vieillard cacochyme et vieilli dans les affaires, à qui le gouverneur confia que son royal élève n'avait d'autre goût que celui de la parure , dont il faisait son unique occupation.
Vint ensuite le chef des émirs, brave soldat qui avait passé sa vie dans les camps , et ne connaissait d'étude et de plaisirs que ceux de la guerre; aussi fut-il très-fàché d'apprendre que les arts d'agrément, la musique et la danse étaient les seuls que le prince cultivât , et qu'il se plût à récompenser dans les autres.
Le dernier qui se présenta chez Alibour était le chef des eunuques : ce ne fut pas sans en concevoir de vives inquiétudes qu'il reçut la confidence des goûts militaires , de la passion de BIofi-Lillah pour le métier des armes , auquel 11 paraissait vouloir consacrer sa vie entière. Le jour de la présentation arrive ; la foule des
34o COrilTlSANIAiSA.
courlisans vulgaires assiégea le palais , et chacun s'efforça , par les signes extérieurs de rabjection la plus profonde , d'attirer sur soi un regard du calife. Les ministres parurent les derniers au divan , et je laisse à penser quel fut rétonnement du prince, à l'aspect de son vieux visir , avec une petite barbe blonde bien parfumée , un ca- . fetan bleu-de-ciel , brodé en argent , un turban posé sur l'oreille et surmonté d'une aigrette , affectant les allures et les manières d'un jeune étourdi de Bagdad. Le grand iman suivait le visir en chancelant sur ses jambes ; son teint , naturellement blafard , paraissait enflammé de tous les feux du vin de Chypre qu'il avait bu ; sa langue épaisse articulait avec peine quelques mots sans suite qui trahissaient l'état d'ivresse oii il paraissait se complaire. Le chef des émirs se présenta en fredonnant un air nouveau , et en faisant quelques glissades qui annonçaient son goût et son talent pour la danse. Le prince ne savait que penser de ces travestissemens , et commençait à manifester son courroux , lorsque la figure grotesque du chef des eunuques, affublé d'un casque et d'une cuirasse, vint dérider son front et désarmer sa colère. Comme il paraît
COURTISANIANA. 24r
convenu que les courtisans ne doivent jamais se rire au nez , quelque ridicule que soit le masque dont ils jugent à propos de se couvrir , ils attendirent , pour se moquer les uns des autres , que le prince leur en eût donné l'exemple ; ce qu'il fit de bon cœur, en apprenant d'Alibour la cause, le but et le motif de cette singulière mascarade. L'historien persan ne rapporte pas la suite de cette aventure; mais en parcourant les annales du règne de Moti-Lillah , on voit clairement que ce calife profita des leçons d'Alibour, et qu'il sut apprécier à leur juste valeur le mérite et la franchise des courtisans.
La race en est ancienne et se reconnaît aux mêmes marques dans tous les tems et dans tous les pays. Pense-t-on que les courtisans d'Alexandre, qui portaient la tête penchée sur l'épaule gauche , parce que le monarque macédonien avait pris cette habitude; que les favoris de rhiiippe , qui se couvraient un œil , parce que ce roi était borgne ; que ceux de je ne sais plus quel électeur de Saxe , qui se grossissaient le ventre avec des fourrures , pour imiter la difformité de leur maître ; pense-t-on , dis-je , que 1 ious ces courtisans soient d'une espèce différente
0^2 COURTISANIANA.
que les ministres du calife de Bagdad , et qu'en pareille occasion ils se fussent montrés plus scrupuleux sur les moyens d'arriver à la faveur ?
On doit convenir , cependant , que si l'esprit des courtisans est le même , l'art qu'ils exercent a fait de grands progrès ; on flatte maintenant avec infiniment plus d'adresse ; on est parvenu a dissimuler jusqu'à sa dissimulation. Arist.ppe avait découvert c,ue les grands ont leurs oreilles aux pieds : on a remarqué depuis qu'ils ont leurs yeux aux genoux , et qu'ils voient mal tout ce qui s'élève plus haut.
Les Romains , sous la république , affectaient uT^e mépris souverain pour la flatterie ; mais a peine eurent-ils prononcé le nom d'Empire qu'ils atteignirent , dans l'art des courtisans , le sublime de la bassesse. César , trois moisapres avoir passé le Rubicon, fut ;^^^e\é le père de
la patrie. Octave devint Auguste, et, de son vivant, Auguste devint dieu. Un décret du sénat lui donna des droits d'époux sur toutes les dames romaines; et ce même corps qui disposa pendant quatre siècles de tous les trônes du
monde, s'assembla, sous Domitien, pour deh-