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sont ; mais les a-t-on jamais ms mallieureux açec ceux qui le deviennent ?
Diderot avait été appelé en Russie par l'impératrice ; dans l'un de ces soupers de VHcrmitage, plus agréables, quoique un peu moins gais, que ceux de Sans-Souci , le philosophe fit une sortie violente contre les flatteurs , qu'il termina en disant qu'il faudrait un enfer exprès peureux. Catherine interrompit la conversation pour lui demander ce qu'on pensait à Paris de la mort du dernier czar. Diderot, qui sentit sur-le-champ la perfidie d'une pareille question , balbutia quelques mots de nécessité politique... déraisons d'Etat — Monsieur Diderot , lui dit froidement l'impératrice , prenez-y garde , ^vus prenez tout au moins le chemin du purgatoire.
C'est pourtant cette même princesse , que son caractère et son esprit mettaient si bien en garde contre l'adulation , que ses courtisans firent tomber dans le piège le plus grossier que la flatterie ait jamais dressé sous les pas d'un souverain. Dans un des voyages qu'elle fit dans ses vastes Etals , ses ministres , pour lui prouver les bienfaits de son règne, s'avi-
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sèrent de faire voyager des villes et des villages de carton , qu'on plaçait sur la route de Sa Majesté , au milieu des déserts qu'elle parcourait , et oh. elle était aussi surprise que flattée de trouver une population qui la précédait à son insu , et qui voyageait en poste dans les voitures de la cour.
La sévère probité de Louis XVI éloigna les flatteurs ; ils trouvèrent auprès de la Reine un accès plus facile , mais leurs rangs s'éclaircirent au premier nuage de la révolution : le dernier mot de courtisan que la Reine entendit fut probablement la réponse de M. de Galonné à cette princesse , qui lui annonçait qu'elle avait quelque chose à lui demander : Si Fotre Majesté demande une chose possible , elle est faite ; si elle demande une chose impossible , elle se fera.
Je ne parlerai pas des flatteurs de Marat et de Robespierre, parmi lesquels figuraient en première ligne les exécuteurs des hautes-œuvres et leurs nombreux auxiliaires. Les flatteries de pareils courtisans , adressées à de pareils maîtres, devaient être ce qu'elles ont été, des ïiécatombes humaines.
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J'arrive à une époque où s'est vérifié pour la centième fois cette remarque de Pline : que les princes les plus haïs sont toujours les plus flattés . Bonaparte, à qui seul il fut donné entre tous les hommes extraordinaires détonner le monde plus encore par sa chute que par sa prodigieuse élévation , ne se montra indigne du trône que du jour où il résolut d'v monter; il n'y fut pas plutôt assis qu'il s'y trouva , pour ainsi dire, bloqué par des légions de courtisans armés d'impudence et de bassesse , qui reculèrent , à sa honte et à la notre , les bornes de la servitude. Les rois de France, à toutes les époques de notre histoire , n'avaient guère trouve de flatteurs que parmi ces grands qui s'intitulent eux-mêmes des serviteurs, et que Regnard appelle
Des complaisans en charge et payes pour sourire Aux soUises qu'un aulre est toujours prêt à dire ;
et parmi ces écrivains faméliques que les Anglais ont flétris en croyant les honorer du nom de lauréats. Bonaparte, empereur , vit tous les corps de l'Etat se disputer la honte de divi-
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niser ses folies et dexalter ses funestes passions. Les hommes les moins prévenus en faveur de l'ancienne monarchie se ressouvinrent alors que les parlemens, jadis, ne faisaient entendre leur voix au pied du trône que pour faire des remontrances au monarque , et que , dans leurs discours , l'éloge n'était, le plus souvent, qu'un prétexte pour faire entendre la vérité. Tous ceux qui s'adressaient à 1 Empereur semblaient imbus de cette maxime du poète persan : Combattre V opinion d'un roi, c'est tremper les mains dans son propre sang : si le prince dit , au milieu du jour , qu'il fait nuit ^ hdtez-ious d'ajouter que la lune est brillante , et que vous voyez les Pléiades.
L'adulation employa pour Bonaparte des formules dont les flatteurs de Tibère et de Domitien auraient rougi de se servir ; un préfet termina par ces mots la harangue qu'il adressait au vainqueur d'Austerlitz : Quand Dieu eut fait Bonaparte , il se reposa. Que ne lui plùt-il de se reposer avant !
Un autre fonctionnaire, d'un rang plus élevé, avait sur son bureau un buste de l'Empereur et le Code de la conscription : sur l'un était
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écrit en lettres d'or, Foilà mon Dieu; et sur Tantre , Foilà ma loi. Ce magistrat n'était pourtant pas le même qui essaya de prouver à la tri- 'bune que la conscription était un moyen d'accroître la population , tandis qu'un autre y voyait un exercice utile à la santé des jeunes gens.
Rien n'est si difficile à encenser qu'un dieu fantasque; aussi Bonaparte faisait-il le désespoir de ses thuriféraires , qui ne trouvèrent d'autre moyen d'assaisonner la louange à son goût que de lui soumettre d'avance celle dont ils avaient l'intention de le servir. Pour simplifier la chose , on avait même , dans les derniers tems , pris le parti de confectionner dans le cabinet de l'Empereur toutes les harangues qu'on devait lui débiter en public. Bonaparte, comme certains auteurs dramatiques qui applaudissent au théâtre leur propre ouvrage , et qui se chargent ensuite d'en faire l'éloge dans les journaux , avait fini par faire ses affaires lui-même. Nous avons vu comme il les a conduites.
Avant de parler des courtisans d'aujourd'hui , dont la plupart n'ont fait que retourner
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à la hâte leurs habits de la veille , il f ut leur laisser le tems de s'habiller à neuf, de se recorder ensemble et de se parfai;er les rôles. Tout ce dont on peut juger dans les premières répétitions , c'est que la pièce sera du genre comique.
N** XX. — i5 octobre 181 4-
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Dans maint S'iteur de science profonde, J'ai lu qu'on perd Irop a courir le monde. GnsssBT.
Les Parisiens sont , en général , si profondément imbus de la vérité de cette maxime de Gresset , que l'idée d'un voyage est celle qui entre le plus difficilement dans leur esprit. La plus forte tête de l'Estrapade ou de la Cité permet à peine à son imagination de s'égarer à une lieue des barrières. Ces respectables citadins savent bien, par tradition, qu'il y a quelque chose au-delà de Montmartre et de Pantin ; mais de quelle importance cela peut- il être à des yeux habitués aux merveilles de Paris .■* Un homme de beaucoup d'esprit, de trop
«l*esprit peut-être , Crëbillon fils , qui n'a dû sa réputation qu'à des ouvrages frivoles , et qui avait assez de talent pour la fonder sur des productions durables , est un des premiers qui se soient épaves sur ce ridicule des Parisiens. Il a composé ( en société avec son ami Salle ) un petit onvrage plein de sel , d'esprit et de naturel , sur un Foyage de Paris à Saint-Cloud : je ne m'écarte pas de mon sujet en citant un passage de ce burlesque Odvssée , oij l'auteur décrit si plaisamment les apprêts du départ de son héros : i « Je n'avais plus ( c'est le voyageur lui-même ■n qui parle ) que quelques jours devant moi » pour me disposer à partir. Je commençai par » faire blanchir tout mon linge , que j'étageai » dans une malle, avec quatre paires d'habits »» complets de différentes saisons ; deux perru- » ques neuves , un chapeau , des bas et des » souliers aussi tout neufs ; et comme j'avais » entendu dire qu'eii voyage il ne fallait s'emn barrasser de bagage sur soi que le moins » possible , je mis dans un grand sac de nuit » tout mon nécessaire ; savoir : ma robe dft » chambre de calmande ravée , deux chemises ) à languettes , denx bonnets dété , un bonnet
» de velours aurore brodé en argent, des pan- j » toufles , un sac à poudre , ma flûte à bec , ma i » carte géographique, mon compas, mon crayon, » mon écritoire ; un sixain de piquet , trois jeux » de comète , un jeu d'oie et mes heures ; je ne » réservai, pour porter sur moi, que ma montre » à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau sans » pareille, mes gants, mes bottes, un fouet, » mon manchon de renard , mon parapluie de »> taffetas vert , ma grande canne vernissée et » mon couteau de chasse à manche d'agate. »
Il n'est personne qui ait, une fois dans sa vie , pris place dans un coche ou dans une galiote , qui ne puisse apprécier la vérité d'une peinture dont j'ai dernièrement retrouvé le modèle dans la diligence de Bordeaux.
Par goût , au moins autant que par économie, :ii je n'aime point à voyager dans une chaise de poste , où l'on n'a le plus souvent pour compagnie qu'un domestique auquel on n'a rien à dire, ou un compagnon de voyage qui dort les trois quarts du tems. Je me suis quelquefois amusé à causer avec le postillon ; mais indépendamment de la position incommode des interlocuteurs , et du bruit de la voiture qui vous force à répéter
deux ou trois fois la même question ou la même réponse , on a bientôt appris le nom des châteaux qui se trouvent sur la route , et celui des voyageurs de marque qui l'ont parcourue dans la semaine. Parlez-moi d'une diligence bien chargée , bien pleine : c'est une petite ville ambulante qui a ses différens quartiers , son gouvernement, sa police , et jusqu'à ses spectacles; sa population, il est vrai, n'excède guère une trentaine d'individus , y compris les postillons et les animaux domestiques de la suite des voyageurs ; mais cette population a ses lois , ses préjugés , ses rangs et ses habitudes. L'intérieur delà diligence est le quartier du beau monde , le faubourg Saint-Germain de la diligence ; le cabriolet en est le Marais , et l'impériale la Cité.
J'avais loué ma place huit jours d'avance , pour m'assurer celle du fond , la seule oii je ne sois pas incommodé du mal de mer , auquel je suis sujet en voiture. Nous devions partir à minuit : à onze heures et demie toutes mes dispositions étaient faites, et j'étais installé dans la maison roulante qui devait me transporter des bords de la Seine à ceux de la Garonne.
Je passe légèrement sur les apprêts du voyage ,
dont je me rappelle que mon prédécesseur , VHermite de la Chaussée-d'Antin, a donné l'année dernière une description très- exacte. * Déjà les ballots , les malles , les porte-manteaux , les caisses de toute espèce ont été successivement placés danslesbalances, évaluésen kilogrammes, et déposés suivant leur poids dans les magasins ou sur rimpériale de l'énorme voiture ; déjà le conducteur , sa feuille en main , est venu faire l'appel des voyageurs ; un seul est en retard , c'eit un militaire ; n'importe , minuit sonne ;
On n'attend pas. rhacun se place.
Sous le poids de l'horrible masse , Déjà les pave's sont broyés:
Les fouets hâtifs sont déployés , Qui, do cent diverses manières, Donnent à l'air les étiivières.
Nos coursiers , ce bruit entendu , Connaissant la verge ennemie , Rappellent leur force endormie :
Ils tirent; nous les excitons; Les cochers jurent : nous partons.
Ce moment est celui des derniers adieux : on
* V. le N° xxiY du 2« vol. de rffermite : la coua des
MESSAGEBIES.
n'entend que ces mois : « Ecrivez-moi ; porlez- » vous bien. N'oubliez pas mes commissions. >• Bien des choses chez vous ; embrassez mes
>. enfans Bon voyage ! »
Me voilà roulant dans les rues , au milieu d'une belle nuit dont le calme n'est troublé que par le bruit des roues de notre diligence , en possessiond'ébranler périodiquement les maisons qui se trouvent sur son passage. Le silence profond qui régna pendant la première heure n^ fut interrompu que par quelques bâillcmens et quelques soupirs de mes c ompagnons de voyage , dont i'essavais en vain de démêler quelques traits à la lueur fugitive des réverbères. La seule chose qui me fût bien démontrée , c'est que j'avais auprès de moi une grosse masse élastique et ronflante qui me tenait étroitement bloque dans un coin. Je n'avais trouvé d'autre moyen de me conserver la faculté de respirer , que d'opposer la résistance de mon coude à la pression que mon voisin me faisait subir. Cet arcboutant appuyé contre son flanc droit , auquel le jeu de ses poumons donnait un développement prodigieux , le forçait d'interrompre de teras en tcms son bruyant sommeil , pour me
dire : « Monsieur , votre coude me gêne. » A quoi je me contentais de répondre : « Monsieur , »> toute votre personne me gène. » Et il se rendormait.
J'aurais été long-temssans devinerce qui s'opposait à l'extension de mes jambes, si quelqu'un moins endurant que moi n'eût alongé si brusquement les siennes , qu'il en résulta un aboiement et un coup de dent sur une jambe qui me parut appartenir à un Anglais , à en juger par le God dam expressif dont il accompagna un second coup de pied contre l'animal , dont les cris réveillèrent sa maîtresse. Celle-ci , d'une voix aigre -douce , fit entendre les mots d'incivil , de brutal ; l'Anglais soutint que le chien il n'avait pas le droit d'entrer dans la carrosse ; la dame prétendit qu'elle avait payé pour sa bêle; et néanmoins , pour terminer la querelle et mettre son chien à l'abri des atteintes de l'étranger, elle le prit sur ses genoux, oii il resta fort tranquille , sans que son repos en fût plus innocent , comme nous aurons bientôt oc- ^m, casion de le dire.
Cette petite scène nocturne provoqua des éclats de rire , dont quelques-uns partaient d'une
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bouche féminine que je supposais jeune et jolie , sans trop savoir pourquoi : l'aimable rieuse , séparée de moi par mon oppresseur , avait pour vis-à-vis quelqu'un dont la tête , abandonnée aux cahots de la voiture , allait tout naturellement au-devant de la sienne , sans qu'aucun des deux se plaignît de la rencontre.
Tout était rentré dans le calme , et nous cheminions au bruit mesuré des ronflemens de mon gros voisin , quand le galop d'un cheval accompagné de juremens affreux vint avertir le postillon d'arrêter : c'était notre lieutenant de hussards , lequel avait oublié , en soupant au café Lyonnais avec une douzaine d'amis et d'amies , que la diligence n'attend personne. L'officier , tout en continuant de jurer , de pester contre le conducteur , paya le cheval qui l'avait conduit deParis à Rambouillet , et monta prendre sa place dans le cabriolet ; nous nous remîmes en route.
C'est un tableau bien imposant , bien majestueux que le lever du soleil au bord de la mer , dans une vaste et belle campagne ; mais , en revanche , c'est un spectacle bien grotesque que ce même lever du soleil dans une diligence : les premiers rayons de l'aurcre y viennent éclairer
des figures si bizarres , si comiques , si burlesquement accoutrées , après une nuit de voyage ; le sentiment de la surprise et de la curiosité s'y peint d'une manière si plaisante , que Timaginafion la plus folle ne saurait aller au-delà.
Dès que nous pûmes distinguer les objets , nous commençâmes par nous regarder : l'espèce de tonneau à figure humaine que j'avais auprès de moi , et qui dormait encore , fi\a d'abord tous les regards , et fut salué par un rire universel , dont les écjats finirent par l'éveiller : il souleva le bonnet de laine qu'il avait abattu sur ses yeux , étendit les bras avec un long bâillement, lira sa montre , et parla de déjeûner.
La femme qui me faisait face , et sur les genoux de laquelle reposait un chien-loup , devait avoir une quarantaine d'années , autant qu'on en pouvait juger à sa figure , à moitié cachée sous unchapeaude velours noir , orné de deux plumes jadis blanches : en remarquant un très-grand sac à ouvrage suspendu à son bras , d'où sortaient quelques manuscrits ; en l'entendant fredonner quelques airs d'opéra-comique , je supposai que ce devait être une comédienne de province : je ne me trompais pas.
tTN VOYA(.E EN DILIGINCE. 2; ï
L'Anglais , empaqueté dans une redingote épaisse comme une couverture , et la tête couverte d'un bonnet de feutre à gourmette , passait de teras en tems la main sur la jambe que le chien avait mordue ; r( gardait en sifflant , la campagne du pavs chartrain , et avalait quelques gorgées de rhum . dont il avait sa provision dans un flacon de cuir. Ce fut en vain que le gros homme tenta sa générosité en faisant Téloge de cette boune habitude de prendre le matin . en voyage , quelque liqueur confortante : l'Anglais but encore un coup , reboucha sou flacon et le remit dans sa poche.
Le jeune homme qui se trouvait à l'autre coin , sur le devant de la voiture , ne quittait pas des yeux la jeune fille qui lui faisait face , et dont la jolie figure était encore au-dessus de ridée que je m'en étais faite. Au soin qu'il prenait d'enfoncer son chapeau sur ses yeux , on eût dit qu'il ne prenait pas autant de plaisir que nous à voir renaître le jour.
On s'arrêta pour déjeûner ; tout le monde descendit , et je vis pour la première fois mes compagnons des faubourgs de la diligence. Le . hussard avait déjà fait connaissance , dans le
cabriolet , avec une grosse et fraîche nourrice de Ruffet, qui venait de rendre son nourrison. Les voyageurs juchés sur l'impériale se hâtaient de descendre ; l'un deux , soit empressement , soit pour faire preuve d'agilité , dédaigna de se servir de l'échelle , voulut sauter, et prit si mal ses mesures , que le pied lui manquant sur la roue , il s'aida , pour se retenir , de la première chose qui lui tomba sous la main; cette première chose se trouva , par hasard , le collet de la redingote de notre Anglais ,qui sortait le dernier de la diligence , et qui , entraîné dans la chute de l'habitant de l'impériale , alla rouler avec lui sur un tas de fumier , près duquel s'était arrêté la voiture. Chacun si prit à rire de l'aventure ; la gaîté des assistans excita la colère des malencontreuxvoyageurs. L'Anglais, en se relevant , fit raisonner un terrible God dam ! le Provençal se fit reconnaître au tron de Diou ! qu'il articula non moins énergiquement , et qu'il accompagna d'une menace à laquelle le premier répondit par un vigoureux coup de poing, dont il attendit la riposte dans l'attitude d'un boxeur. L'habitant de Marseille , peu au fait des beaux-arts de la Tamise , se saisit du
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manche d'une fourche, à l'aide duquel il aurait infailliblement assommé son adversaire , s'il n'eût écouté que le gros homme qui, du haut delà diligence où il était resté pour déjciincr, criait de toutes ses forces : Frappez furt ! Ils m ont pris deux vaisseaux sans déclaration de guerre; iengez nos colonies sur le dos de ce gaillard-là ; mais nous nous empressâmes de séparer les combattans , et nous entrâmes avec eux à Tau-
berge.
Nous y fûmes témoins d'une reconnaissance conjugale , entre la dame au petit chien et un des voyageurs de l'impériale: ces tendres époux, tous deux acteurs de province , se retrouvaient après une séparation de douze ans, et se réjouissaient d'assez mauvaise grâce du hasard qui leur avait fait contracter , chacun à l'insu de l'autre, un engagement au même théâtre. L'explication commencée nous promettait une scène extrêmement comique ; elle fut interrompue par celle que le gros homme vint faire à la duègne. Celuici avait placé dans une des poches de la diligence une moitié de volaille , sur laquelle il comptait pour son déjeûner. Malheureusement le .chien de la dame avait flairé les provisions
27f UN VOYAGE EN DILIGENCE.
pendant la nuit , et comme il se trouvait placé sur le genoux de sa maîtresse tout juste à la hauteur du buffet , il avait profité de sa position pour faire un excellent repas, aux dépens de notre armateur. Cet accident , qui égaya beaucoup notre déjeûner, remit cependant en question les droits du chien à la place qu'il occupait dans la voilure; et, toutes les parties entendues, le conducteur décida que le chien serait confié au mari , et qu'il achèverait le voyage sur l'impériale.
Ce point réglé , et la paix rétablie , nous remontâmes en voiture.
J'ai toujours remarqué qu'en diligence l'intimité ne s'établissait entre les voyageurs qu'après le premier repas : on croît se connaître du moment qu'on s'est assis à la même table. ÎSotre baronnet ne pensait déjà plus aux terribles attaques du Provençal ; une bouteille de clairet avait suffit pour éteindre son ressentiment : l'armateur , qui s'était dédommagé sur un reste de dindonneau de la perte de son poulet , oubliait un larcin que ne lui rappelait plus la présence du voleur ; je crois même que la duègne commençait à se consoler d'avoir re-
tJN VOYAGE EN DILIGENCE. 27^!
trouvé son mari : quant aux deux jounes gens , il était aisé de s'apercevoir que leur liaison datait de plus loin que les nôtres, et qu'ils avaient fait ensemble plus d'un voyage. Chacun ne songait plus qu'à jouir des charmes d'une belle matinée; l'officier apprenait à la nourrice des chansons de bivouac , dont les refrains nous arrivaient par le guichet du conducteur , en même tems que les sons du comédien, qui du haut de l'impériale chantait un Fùe Henri IF que l'Anglais accompagnait, entre ses dents , du God saçe the King. « Avouez , Monsieur , lui dis-je eu lui faisant remarquer un point de vue magnifique , qu'il est difficile de voir une plus belle campagne. — La campagne est belle, j'en conviens; mais, enr-evanche, la voiture est bien dure, bien inconfortable; chez cj^*" '^'^'^ nous , on ne voudrait pas de vos diligences pour transporter du charbon de terre. — C'est un avantage que vous avez sur nous ; vos moyens de transports sont plus prompts, plus faciles, et ce serait un plaisir de voyager en Angleterre , si l'on pouvait avoir un sauf-conduit des honnêtes gens que vous appelez des gentihîiommes de grand chemin. ~ Nous avions le choix entre
la police et les voleurs : de deux maux , nous avons pris le moindre. — C'est encore là un de ces avantages que nous vous abandonnons volontiers. — Ce n'est pas le seul sacrifice de ce genre auquel votre fierté soit réduite. — Dites plutôt auquel notre modestie consente. C'est une maladie du caractère des Français que cette tendance à déprécier ce qu'ils possèdent , et s'exagérer le bien qu'ils croient voir ailleurs ; mais cette maladie diminue tous les jours , et il faut convenir que vous faites tout votre possible pour en hâter la guérison. — Je sens bien qu'il entre un peu d'ironie dans vos remercîmens; n'importe, en travaillant au bonheur des nations , nous n'avons pas dû compter sur leur reconnaissance. — Il faudrait, en vérité , que les vVméricains fussent bien ingrats pour vous refuser la leur. Vit-on jamais une guerre plus juste , plus loyale que celle que vous leur faites ? La correction fraternelle que vous leur avez infligée à Washington a paru , je le sens , un peu trop sévère à cette foule de gens qui s'obstinent à rester étrangers àvotre sublime politique; mais, à l'éternel honneur du nom français , il s'est
trouvé parmi nous des âmes assez fières , des esprits assez courageux, pour faire Tapologie d'une action d'autant plus mémorable que les fastes de la guerre n'en offrent aucun exemple. — Je n'étudie la politique que dans les journaux ; or , j'ai lu dans le Courrier que les monumens publics appartenaient au vainqueur ; donc nous avions le droit de les brûler , ne fut-ce que pour nous en donner le plaisir ; d'ailleurs , de quoi se mêle-t-on ? îsous faisons la guerre comme il nous plaît, quand il nous plaît , et nous aurons raison aussi long-tems que nous serons les plus forts ; c'est-à-dire aussi long-teras que nous aurons de l'argent pour acheter des soldats , et des vaisseaux pour les transporter aux quatre coins du monde : vous voyez , ne vous déplaise , que notre règne n'est pas près de finir. — M. de la Tamise, si la paix, heureusement rétablie entre nos deux nations , permettait de revenir sur le passé , j'essaierais de vous prouver que si la dixième partie de l'amour que l'on porte à Louis XVIII eut environné Bonaparte , vous auriez peutêtre à gémir sur l'événement qui vous paraît aujourd'hui le moins probable. Le jour où le
chef de la nation française pourra dire , avec plus de raison et dans un autre esprit que Louis XIV : Le peuple , c'est moi; le jour où Tesprit national, qui commenceàrenaître, confondra sans retour et sans réserve les intérêts de la nation et de son souverain, l'Angleterre , qui prend si facilement les sentimens que sa position lui commande , appréciera sans doute à sa juste valeur l'amitié franche et loyale que la France lui a si souvent offerte sans succès , et les dangers d'une rupture que nous sommes aussi loin de craindre que de prévoir. »
Pendant que nous parlions , la duègne , qui ajustait sa coiffure devant un miroir de poche , voulut prendre partà la conversation, où elle n'avait rien compris, et fit , en minaudant, un éloge des Anglais qui me parut mesuré sur la grosseur d'une bourse de guinées qu'elle avait aperçue.
« Corbleu ! Madame , interrompit l'armateur , vous en parlez bien à votre aise; mais si vous aviez été à Londres aussi souvent que moi ; si vous avez eu votre fils prisonnier pendant quatre ans à bord d'un ponton; si Ton vous avait pris deux navires , le premier un mois avant la guerre , et le second quin?.e
jours après la paix , je voudrais hien savoir ce que vous penseriez de ces messieurs. — L'amirauté est juste , reprit l'Anglais avec un sourire goguenard , elle vous a rendu votre bâtiment. — Comme elle nous a rendu nos colonies, en en confisquant la moitié , etenm'ôtant les moyens de me servir de l'autre. »
La dame prenait parti pour l'amirauté , et commençait , en termes de coulisses , une dissertation sur le droit maritime , laquelle ne pouvait manquer d'égayer beaucoup la discussion , lorsqu'un cri général lui coupa subitement la parole. Dans une descente assez rapide pour exiger la précaution d'enrayer , que Ion n'avait pas prise , nous avions quitté la chaussée , et nous roulions très-vite à quelques pouces d'un fossé; le postillon nous y versa ,en cherchant à éviter une ornière. Ces accidens, trop communs en diligence , quand ils ne sont pas très-fâcheux , sont pour l'ordinaire trèscomiques : le nôtre fut heureusement de cette dernière espèce. Les moins chanceux en furent quittes pour quelques contusions. Les habitans de l'impériale , placés au plus haut point de projection , s'échappèrent par la tangente, et fu-
28o UN VOYAGE EN DILIGENCE.
rent lancés , avec autant de vitesse que de bonheur , sur une prairie nouvellement fauchée. Dans l'intérieur, notre chute fut plus rude: l'Anglais et l'armateur, d'après la disposition des places , en supportèrent tout le poids , aggravé par les efforts que chacun faisait pour sortir : débarrassé le premier , je m'empressai de donner des secours aux autres; les deux gros hommes juraient à l'envi , chacun dans sa langue; la duègne , dont la tête s'était engagée entre leurs jambes , poussait des cris lamentables; le jeune homme et la petite demoiselle, tombés plus naturellement, ne soufflaient pas le mot: je les aidai à sortir, et je remarquai que l'un riait de l'accident dont l'autre paraissait toute honteuse. Je crus que nous ne viendrions jamais à bout de déloger la dame, qui s'était tellement enchevêtrée dans sa chute , que son mari lui-même ne savait comment la prendre , et prétendit qu'on ne l'aurait jamais tout entière. Quand on la vit sur pied , dans l'inconcevable désordre que sa toilette avait souffert , un rire tel que je ne crois en avoir de ma vie entendu de semblable , ce rire inextinguible dont Homère fait le partage
UN VOYAGE EN DILIGENCE. 28 ï
des dieux , s'empara de tous les asslstans : voya- 5^eurs , conducteur , postillon , tout le inonde fut atteint de cette convulsion de gaîté, dont le Provençal , la nourrice et l'officier ne se délivrèrent qu'en se roulant sur l'herbe. Pendant celte scène extravagante , qui ne dura pas moins de cinq minutes, l'Anglais et l'armateur, qu'on avait oubliés dans la voiture, se déballèrent le mieux qu'ils purent ; le baronnet continuait à damner\di diligence par toutes les lettres de son alphabet , tandis que son rival d'embonpoint , assis au bord du fossé, et cherchant son mouchoir pour s'essuyer le front , tirait de sa poche un soulier de femme que la comédienne y avait laissé.
Après avoir péroré quelques momens sur notre mésaventure, et consultation faite avec le conducteur, qui nous assura qu'il fallait au moins quatre heures pour relever la diligence, nous prîmes le parti de gagner à pied Vendôme , dont nous n'étions éloignés que d'une petite lieue; nos trois dames, plus ou moins froissées dans la chute , avaient besoin pour marcher d'un peu d'aide; le comédien, prévoyant qu'il aurait nécessairement la charge de sa femme , offrit d'aller en avant pour faire préparer le dîner ; la
duègne, à sou défaut, s'empara du bras de I'Atî* glais, qui parut tout fier de cette préférence. L'aimable enfant suivit son jeune conducteur; la nourrice avec son officier marchaient en éclaireurs ; je restai au centre avec le Provençal ; et le gros armateur , appuyé sur sa canne de jonc, se roulait derrière , en soufflant comme un derviche au sortir de la mosquée.
Nous n'étions pas à la fin de nos tribulations : à peine avions-nous fait un quart de lieue, que nous fumes surpris par un orage, qui me rappela d'autant plus à propos les beaux vers du 4* livre de V Enéide , que je vis notre Anglais se réfugier, avec sa tendre compagne, dans le creux d'un rocher , à quelque distance de la grande route.
Speluncam Dido , dux et Trojunus eadem Deve niant •.prima et Tellus , et pronuèa Juno Dont signum : fulsèrc ignés et conscius tsther Connubii : summoçue ululàrant çertice Nyinphx.
Nous arrivâmes à Vendôme dans un état déplorable : notre premier soin fut de nous sécher de notre mieux à la chaleur d'un feu clair que nous fîmes allumer ; nous allâmes ensuite
prendre place à une vaste table , où se trouvaient déjà réunis des voyageurs d'une autre dilij^ence , qui venaient de Bordeaux et se rendaient à Paris.
Parmi ces derniers , notre lieutenant de Imssards rencontra un de ses camarades, qu'il n'avait pas va depuis quinze ans. Rien de plus touchant que les témoignages d'amitié que se donnèrent ces braves frères d'armes : ils s'in^ terrogeaient alternativement sur le sort de leurs amis; la même réponse suffisait à presque toutes les questions : // est mort. Les uns avaient péri sur les bords du Tage; les autres dans les déserts glacés de la Russie ; celui-ci était mort dans les prisons de Cadix ; celui - là dans les cachots de Gibraltar, où il avait expiré dixhuit mois.
Tandis que nos deux militaires se rappelaient leurs faits d'armes , les comédiens s'entretenaient avec le maître de musique de Baïonne , lequel avait loué toute l'impériale pour lui et sa famille, composée de sa femme qui jouait les Dugazon dans l'opéra-comique , les Caractères dans la comédie, les Confidentes dans la tragédie , et figurait au besoin dans les ballets ; la
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mère de cette grande utilité était habilleuse , et son fils aîné contre-basse; trois autres petits enfans grandissaient pour le service de Tlialie et de Melpomène.
Cette famille , qui ne dînait point à table d'hôte , alla s'établir dans un cabaret voisin , oii le mari de la duègne voulut absolument l'accompagner.
Les autres voyageurs de cette diligence étaient un procureur qui allait à Paris suivre un appel à la cour de cassation , et demander la croix de Saint-Louis pour avoir été l'un des premiers trente mille qui prirent la cocarde blanche à Bordeaux; une petite grisette assez gentille , qui riait à tout propos , plaisantait avec tout le monde , et paraissait avoir choisi pour intendant un homme d'une cinquantaine d'années , dont les manières généreuses étaient bien propres à justifier son choix. Cet honnête propriétaire d'un excellent clos de Médoc s'était fait devancer à Paris par une centaine de pièces de Soterne et de Château- Margot , dont je serais bien étonné qu'il rapportât la valeur dans sa province ; un commis-voyageur , la veuve d'un militaire qui allait chercher sa fille à Ecouen ,
pour la ramènera Blaye dotée dune pension de 2 5o francs que le Roi lui avait accordée en récompense des services de son père , complétaient cette diligence , à la réserve d'une place vacante depuis Angoulême , où l'on avait laissé un chanoine de Bordeaux , qu'une indigestion de truffes avait empêché de continuer sa route. Les compagnons de voyage du chanoine nous prièrent de nous informer de sa santé en passant à r Orange de Malte.
IS'ous nous mîmes à table , l'Anglais à côté de la duègne, qui y jouait l'embarras avec une grâce qui me donna une très-haute idée de son talent comique. La moitié du dîner se passa paisiblement; on y parla, selon l'usage , des aventures de la route , de la beauté des chemins , des emplettes faites à Châtellerault , et de la cherté des auberges. Au moment où Ton entamait les discussions politiques , qu'il est si difficile d'éviter , le mari de notre comédienne ( qui ne nous avait pas prévenus de l'effet que le vin produisait sur son époux ) entra dans la salle à peu près ivre , et jeta sur l'Anglais un regard d'Othello : la sensible Edelmone pâlit lorsqu'elle entendit son mari s'écrier, en se saisissant du
sabre du militaire : « Mille doubles croches ! M. l'Anglais, il y a dans votre voyage une demi-heure dont il faut que vous me rendiez compte ou raison. » Le baronnet, fort peu endurant, se disposait à répondre à cet époux brutal en lui envoyant une bouteille à la tête; mais le vigoureux conducteur se saisit du jaloux , et la dame , qui connaissait le faible de son mari et les usages de Londres , s'établit médiatrice dans une querelle dont elle était la cause : on offrit dix guinées au comédien , qui consentit à ce prix non-seulement à se désister de son enquête, mais à rompre l'engagement qu'il avait à Baïonne. Il prit gaîmeut son paquet , embrassa sa femme le plus affectueusement du monde , et fut r.ejoindre son ami le maître de musique.
Notre diligence raccommodée , après avoir pris congé des autres voyageurs , nous suivîmes la route de Tours.
Nous n'avions encore passé qu'une nuit dans la diligence; mais l'orage et la chute nous avaient fatigués , et nous aspirions au moment d'arriver à Tours, oii nous attendaient une bonne table et un bon lit. Le soleil , qui des-
cendalt rapidement vers Thorizon, embellissait encore ce jardin de la France , que nous parcourions en côtoyant la Loire , qui semble prendre plaisir à promener ses eaux sur cette terre riante et féconde ; nous traversons le quai Royal , et nous allons descendre à l'auberge de la Pomme-d'Or.
Tours est une ville historique, à l'examen de laquelle tout homme qui voyage avec l'intention, ou, ce qui est plus commun, avec la prétention d'observer, ne peut guère se dispenser de consacrer quelques momens. Nous n'étions pas gens à dérogera l'usage; mais, avant de commencer notre promenade, nous jugeâmes à propos de nous assurer de nos logemens. Par malheur , la diligence de Bordeaux nous avait précédés de quelques minutes , et les meilleures chambres étaient déjà occupées ; les courriers qui précédaient une berline et deux chaises de { oste avaient eu soin de marquer les logemens de leurs maîtres; en sorte qu'il ne restait à notre disposition que trois chambres à deux lits, dont il fallut bien nous contenter; Le respect des bienséances présida aux arrangemens que nous j)rîmes de plus ou moins bonne grâce. La pe-
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tite personne et la comédienne se logèrent ensemble ; l'armateur m'offrit de partager sa chambre ; le jeune homme s'empara d'un petit cabinet obscur dans lequel il fit poser un lit de sangle; et r7\.nglais se vit opligé de prendre le seul lit qui restât dans la chambre de la nourrice. Quanta l'officier, rien ne l'embarrassait moins que de savoir oiî il coucherait; c'était un soin qu'il abandonnait depuis vingt ans à la Providence.
Le souper était commandé pour neuf heures; il n'en était encore que six , nous avions trois heures à employer. L'Anglais et la duègne , toujours plus tendre, toujours plus attentive, allèrent, d'après mes instructions, visiter le port , la porte d'Hugon , l'église de Saint- Martin et ses deux tours , l'abbaye de Marmoutiers , la tour de Saint - Pierre - le - Puelin et l'Archevêché. Le sous-préfet (car nous venions de découvrir que telle était la dignité du plus jeune de nos compagnons de diligence, lequel voyageait incognito pour échapper à l'ennui de rétiquette) , le sous-préfet , dis-je , accompagna M"^ Amélie au spectacle, oii l'on donnait le Sultan criminel par jalousie ( titre bien
autrement pompeux que celui de Zaïre , que Ton donne à Paris à la même pièce ). Jentrai dans un café pour y lire les journaux : rofncier s'informa d'un billard oiiron jouât la poule, et l'armateur profita de l'occasion pour visiter le syndic d'une maison en faillite , dans laquelle il se trouvait créancier pour une trentaine de mille francs.
En parcourant les journaux du département d'Indre-et-Loire , j'eus occasion de me convaincre qu'ils étaient rédigés avec la même impartialité , le même désintéressement, la même bonne foi qui distinguent si honorablement ceux de la capitale. Dans l'un on démontrait , de la manière du monde la plus péremptoire , que la Loire était la limite naturelle de la France ; ailleurs , un grammairien tourangeau établissait la synonymie des mots réprimer et prévenir^ rendre et restituer ; celui-ci parlait, comme spectateur , d'une pièce qu'on n'avait pas donnée; celui-là portait aux nues un ouvrage que déchirait son confrère ; l'un s'établissait le défenseur d'une actrice que le public sifflait; l'autre s'obstinait à dénigrer un talent généralement estimé; et je disais , comme le seigneur
Polichinelle : Tutto il mondo è fallo corne la nostra fiimiglia.
L'heure du souper s'approchait ; je revins à l'auberge ; tout y était dans le plus grand mouvement/ la berline et les deux chaises étaient arrivées ; les domestiques de l'un et de l'autre sexe se multipliaient pour le service des nou- Veau-venus , qui occupaient les beaux appartemens ; le mot de duchesse , qui volait de bouche en bouche , en m'apprenant le titre , ne me laissa pas long-tems ignorer le nom de l'illustre voyageuse , qui revenait de sa terre , et qu'accompagnaient une vieille dame de compagnie , deuxenfans et leur précepteur. Des deux chaises de poste qui suivaient la berline , l'une était destinée aux femmes de la duchesse, et l'autre était celle d'un très-jeune et très-bel homme, que ses petites moustaches et une cicatrice au iront faisaient reconnaître pour un militaire. Une petite femme-de-chambre m'apprit , en causant tout haut avec l'hôtesse, que le colonel était ami , et même un peu parent de M""' la duchesse ; qu'ils s'étaient rencontrés , par le pins grand hasard du monde, au premier relais , et quils faisaient route de compagnie.
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Cette dame, en attendant le souper , se promenait avec son parent dans le jardin de l'auberge-; je l'y suivis sans affectation , et je l'y observai avec cette curiosité mêlée d'intérêt qu'une jolie femme excite , principalement en voyage : l'expression tendre et mélancolique remplaçait , avec je ne sais quel avantage , sur sa figure un peu pâle , la fraîcheur de la première jeunesse ; elle me parut sur-tout remarquable par l'élégance de sa taille , la grâce de ses mouvemens et le son touchant de sa voix. Celui de la cloche vint m'arracher au plaisir contemplatif auquel je me laissais tout doucement aller , et j'entrai dans la salle à man^^er : tous les convives , au nombre d'une vingtaine , s'y trouvaient déjà réunis.
L'armateur vint à moi en se frottant les mains , et m'annonça que , grâce à la probité d'un fils qui s'était imposé la noble obligation d'acquitter les dettes de son père , mort quinze ans auparavant en état de faillite , il avait recouvré une créance de trente mille francs sur laquelle il ne comptait plus. Un homme en habit noir , qui s'était placé le premier à table , trouva dans cette action le texte d'une disser-
mion morale , et nous démontra ( en découpant nue volaille dont il garda pour Un les deux ailes) que l'homme de bien s'oubliait toujours, et ne vivait que pour les autres. Son voism nue i'entendis appeler M. l'inspecteur , après avoir jeté un coup-d'œil autour de la table , avant de hasarder une proposition aussi téméraire , nous dit , en manière d'apophtegme , .,ue te bonheur des peuples était dam les douceurs de la paix. Un commis-voyageur , qui se trouvait prè^s de moi , lui rappela malignement que d>x Lis auparavant , jour pour jour , dans ce te
même auberge , à cette même place , .1 lu. avait entendu dire que la gloire des armes pouvait seule assurer la filicité des peuples, h inspecteur ne s'amusa pas à concilier ses contradictions , et se contenta de répondre , en avalant nn grand verre de vin : A/r. tem. . -"soins. Kotresous-prétet(quinesaperceva> pas d'une correspondance d'oeillades etable d'un bout de la table à l'autre, entre M"- Amélie à côté de laquelle il était placé , et un homme d'une quarantaine d'années , qu, sem blait avoir quelque autorité sur elle ) ; notre sous-préfet, dis-Je , releva la conversation
qui languissait, eu nous parlant de l'ancienneté de la ville de Tours , des anecdotes relatives à son origine , des opinions de Nicolas Grille et de M. de Valois sur Tétyraologie de son nom latin : j'aurais pu , comme les autres , être dupe de son érudition , si je n'avais vu le matin , dans une des poches de la voiture , l'ouvrage de Piganiol de la Force , où il lavait puisée.
L'armateur ne mangeait pas ; je lui en fis l'observation , et il m'avoua franchement qu'il attendait un brochet superbe et un quartier de chevreuil qu'il avait vus en passant à la cuisine : il les attendit en vain : ces deux friands morceaux étaient pour lu berline. A leur défaut , il comptait sur un lièvre à la broche, qu'il avait arrosé lui-même , ou , du moins , sur un pâté de Barbezieux dont il avait fait compliment à l'hôtesse ; mais tout était pour la maudite berline., et force lui fut d'en révenir au gigot et aux légumes , qui n'avaient pas encore tout-àfait disparu de la table.
Le souper ne fut pas long ; on se rappela qu'il fallait repartir le lendemain matin à quatre heures : chacun se munit d'un flambeau , et gagna son gîte , à l'exception du
lieutenant de hussards , qui s'oublia devant un bol de punch avec l'Anglais , qu'une bouteille de vin de Champagne avaitmisen belle humeur. Les servantes d'auberge ne savaient auquel entendre dans les corridors : « La fille ! oiî est ma chambre ? — La fille ! quel est mon lit ? — La fille! je n'ai ni eau ni serviettes. — La fille! demain , du thé au n** i5. — Du café aun" 7. » Enfin l'on se case; les portes se ferment , et, dans un moment , tout le monde dormira ou sera censé dormir.
La chambre que je partageais avec l'armateur était placée à peu près au milieu d'un corridor qui en contenait douze. En faisant ma visite , avant de me coucher , je remarquai au pied de mon lit , comme dans tous les contes de voleurs , une porte recouverte par la tapisserie ; cette porte donnait dans une salle oii se trouvait un petit escalier de communication entre l'étage supérieur où était logé le beau jeune homme à moustaches, à l'étage inférieur , où la duchesse avait son appartement. J'avais d'abord fermé en dedans la porte de cet escalier dérobé ; mais , après un moment de réflexion , je me relevai , et j'allai à tâtons la rouvrir.
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J'étais couché depuis une heure ; tout était tranquille dans Taubeif^e , et je commençais à m'endormir : je m'éveillai au bruit que fit la porte de tapisserie , que l'on ouvrait avec précaution. Soupçonnant quelque quiproquo , et sans me déranger , je dis à voix basse , pour ne pas éveiller Tarmateur: Fous l'ous trompez: c'est plus haut ou plus bas. On referma la porte sans mot dire, et je crus entendre qu'on de:^cendait. Une demi-heure ne s'était pasécouiée, qu'un nouveau bruit de la porte m'éveille ; j'écoute, et j'entends une petite voix qui prononce le nom de Philippe : ce Philippe était le valetde-chambre du jeune homme d'en haut. Je me tais ; on entre , et je remarque avec déplaisir qu'on se dirige vers le lit de l'armateur. Celuici , qu'on éveille en sursaut , se met à crier au voleur: j'ai beau l'assurer, en riant, que ce n'est ni à lui ni à son argent, qu'on en veut, mon homme saute à bas de son lit, et, toujours criant , sans égard â la prière qu'on lui fait d'une voix qui devait le rassurer , il s'obstine à ne point lâcher la petite main qu'on s'efforce de retirer d'entre les siennes. Il n'eût point de cesse que deux ou trois valets d'écurie.
armés de leurs lanternes , ne fussent venu? éclairer la scène , et le convaincre d'une méprise dont il aurait peut-être pu tirer un meilleur parti.
Dans le premier moment de trouble et de confusion , toutes les chambres s'ouvrirent , tous les voyageurs se montrèrent sur leurs portes , et quelques personnes eurent à se repentir d'avoir cédé trop vite et sans réflexion au sentiment de la fraveur ou de la curiosité.
La soubrette avait disparu ; on crut devoir s'en tenir aux conjectures sur la cause d'un événement auquel le gros armateur était le seul qui n'entendît pas malice : sa toilette de nuit fut l'objet du plus risible examen ; chacun à son tour fournit son contingent de ridicule ou de scandale , et l'on se retira pour donner au sommeil le reste d'une nuit déjà très-avancée. A quatre heures sonnant , les conducteurs des lieux diligences parcouraient les corridors , allant de porte en porte réveiller leurs voyageurs. En un moment tout le monde fut sur pied : nous nous réunîmes une dernière fois dans la salle pour déjeûner ; nous y trouvâmes notre officier, profondément endormi au milieu
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des bouteilles et des verres. On apporta la carte, qu'on ne paya pas sans marchander long-tems ; nous remontâmes en voiture ; et la suite de notre vova^e n'avant donné lieu à aucune observation nouvelle , à aucun autre événement de quelque importance , je me bornerai à dire que nous arrivâmes sans encombre à Bordeaux, oii notre armateur a mis en chargement un navire pour les Indes occidentales, sur lequel j'ai appris que l'Anglais devait s'embarquer avec la duègne , qui a contracté avec lui un engagement plus avantageux et non moins comique que celui qu'elle allait remplir à Bayonne.