‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 25 sur 33 · LES HEURES DE PARIS · texte numérisé non relu

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de savoir, d'amabilité , d'enjouement ; et c'est d'un heureux mélange de la franche vivacité des Bretons, de la loyauté des Picards , de la finesse des Normands , de la spirituelle originalité des Gascons , que se compose le caractère national dont les Parisiens se regardent comme le type , et dont ils ne sont , à proprement parler, que le miroir. Ce qui manque assez généralement aux provinciaux, c'est l'urbamté ( à prendre ce mot dans son acception étymologique ), c'està dire une sorte de politesse , ou plutôt de délicatesse d'esprit , de manières , de langage, qui vous prescrit, suivant leslieuxet les personnes, le ton que vous devez prendre , la place que vous devez occuper , 1 expression que vous devez choisir. Cet art des convenances , qui s'étend aux moindres détails de la vie , et dont les professeurs et les modèles deviennent chaque jour plus rares , ne s'acquiert ou du moins ne se perfectionne qu'à Paris, et suppose une étude d'autant plus suivie que le même usage se modifie de vingt manières en passant d'un quartier de cette ville à l'autre.

Le défaut de ce çrenre d'instruction est une source decoutiariélés, àt désupointemens con-

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tinuels , dont un parent de ma femme a fait la triste expérience pendant le séjour qu'il a fait dans la capitale, où , dans l'espace d'un mois , avec une activité sans exemple ,il n'a pu atteindre ni même entrevoir le but de ses démarches.

M. le baron d'Apreville est un bon gentilhomme du Bigorre , dont la vie se partage en deux grandes époques : les dix-huit ans qu'il a passés en garnison à Metz , et le tems de la révolution, qu'il a eu le bonheur de pouvoir employer à tuer des lapins et des lièvres dans les bois qui entourent son petit castel. 11 n'a Jamais connu de plus grand général que le gros-major de son régiment , et de plus grand seigneur que l'intendant de sa province , chez lequel il dînait régulièrement tous les dimanches , quand il allait en semestre à Tarbes.

Le cousin d'Apreville est arrivé à Paris avec «ne malle énorme , dans laquelle un vieil uniforme de Royal-Dragons, assez bien conservé, et une quantité de linge rigoureusement calculée pour un séjour de trois semaines , avaient eu peine à trouver place au milieu d'un fatras d'états de service , de pièces généalogiques, de certificats de revue et de lettres de recomman-

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dation qu'il avait jugé à propos d'apporter avec lui pour obtenir pluspromptement une sracede la cour, qu'il venait solliciter. 11 a pris chez moi un logement que je me proposais de lui offrir; et, dès le lendemain de son arrivée , en grand uniforme , comme pour un jour de revue , il s'est mis en course à dix heures du matin pour porter lui-même des lettres de recommandation , dont une invitation à dîner est d'ordinaire, à Paris, le plus solide avantage. Il revint à jeun , à sept heures du soir , avec une liste de dîners pour tous les jours du mois. Nous sortions de table quand il entra : force lui fut de se contenter du petit repas impromptu que nous lui fîmes servir. En Teipédiant , avec un appétit qui fait honneur à ses soixante-quatre ans , il nous dit que son intention était de commencer , le lendemain, sa journée par visiter les Tuileries, où il se trouverait tout porté pour la messe du Roi.

Le baron, qui sétait couché de bonne heure, sortit de grand matin , et se présenta aux Tuileries avant que les grilles en fussent ouvertes : après en avoir fait le tour , en s'étonnant de trouver à Paris une promenade fermée , quand l'esplanade de Tarbes ne Tétait jamais , il entre

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par la grille du Pont-ïournant , se promène long-tems , s'assied pour lire les journaux , et lorsqu'il entend sonner dix henres , il se rend au château , où il apprend que la messe est pour midi.

Deux heures seront bientôt passées dans urt lieu qui offre tant d'aliment à sa curiosité : il se promène sous le vestibule , salue tous les officiers-généraux qui montent le grand escalier , se fait porter les armes par tous les factionnaires , et va demandant , à tous les militaires qu'il rencontre , des nouvelles de BI. de Meillonas , ancien major de Royal-Dragons , un des plus beaux régimens de France.

Il était près de midi ; au moment oiî la foule se rassemblait sur la terrasse , le baron entend battre aux champs pour la garde montante du Pont-Tournant ; l'esprit militaire l'emporte : curieux de voir comment se relève la garde d'un château royal , et jugeant , en regardant sa montre , qu'il a devant lui le tems nécessaire , il se met à courir à toutes jambes , tenant d'une main son épée, qui flotte un peu trop librement sur ses molets. Arrivé aux deux tiers de la grande avenue , il voit d'un coté que la garde

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est relevée, et de l'autre il entend les cris de vUê le Roi! des spectateurs de la terrasse , qui lui annoncent que le Roi vient de passer. IMaintenant , quelque diligence qu'il puisse faire , il n'arrivera plus à tems ; il compare sa montre avec l'horloge du château, et s'aperçoit qu'elle retarde d'une demi-heure ; il la règle tristement, et se promet bien d'arriver à tems une autre fois. En passant devant un café du Palais- Royal , "*d'Apre>ille se souvient qu'il n'a pas déjeuné; il entre , prend à la hâte une tasse de chocolat , et court à l'audience du ministre. Il arrive; l'audience était finie : « IMais , Monsieur , dit-il à l'huissier, comment cela se peut-il? les audiences de 31. de Rocheporn , l'intendant de notre province ( un des hommes qui connaissait le mieux et qui suivait le plus exactement les usages de la cour), étaient toujours de midi à deux heures ! — Cela se peut , Monsieur , et n'empêche pas que Monseigneur ne donne les siennes à neuf heures du matin : c'est une habitude qu'il a conservée , et dont il a eu soin de prévenir le public. — Je l'ignorais. — Vous en voilà instruit : le tout est de connaître l'usage et d'arriver à tems. »

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En revenant de chez le ministre , le baron s'arrêta sur le Pont-des-Arts pour admirer le magnifique tableau qu'il avait sous les yeux. Comme il traversait la place du Louvre, un grand nombre de personnes sortaient du Muséum. : il en conclut fort judicieusement qu'elles y étaient entrées , et se présente à la porte dans la même intention ; mais un Suisse , à la livrée du Roi , lui dit que l'heure est passée , et que l'on n'entre plus : mon homme se fâche , dispute , veut parler au concierge principal ,perd beaucoup de tems, et ne quitte la partie qu'en se rappelant qu'il dîne dans la rue Taranne , chez M™^ la marquise douairière de Brémont ; il ne perd pas une minute , repasse le Pont-des-Arts, arrive à l'hôtel. On servait le café. La marquise le gronde de n'être pas venu dîner: « Mais , madame la marquise , on dîne si tard à Paris ! — Non pas chez moi , baron ; j'ai conservé mes habitudes : ce sont les bonnes; on y reviendra. » D'Apreville fit bonne contenance , s'excusa d'avoir oublié l'invitation de la marquise , et l'assura qu'il avait dîné de très-bonne heure, en famille. Pour qu'on n'en doutât pas, il se crut obligé de rester dans cette maison une partie de lasoirée,

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e* d'aller en sortant , chez le restaurateur, faire un très-mauvais diner , servi de mauvaise grâce par des garçons fâchés d'interrompre le leur. Il avait arrangé sa journée pour aller le soir aux Français : le troisième acte de la tragédie qu'il voulait voir finissait lorsqu'il arriva ; il perdit les deux derniers en se disputant avec le contrôleur pour se faire rendre son argent , et sans pouvoir faire entendre à ce dernier qu'on devait commencer à Paris, comme en province , par la petite pièce , dont il fut obligé de se contenter.

Le jour suivant , le cousin , qui devait dîner chez Dormer, banquier de la rue du Mont- Blanc , se promit bien de ne pas manquer l'heure. Entre autres petits ridicules de province , le baron a celui de croire son amourpropre intéressé à ne jamais s'informer de rien , de peur qu'on ne le soupçonne d'ignorer quelque chose. Il savait qu'on dinait tard à la Chaussée-d'Antin ; mais il ne doutait pas qu'il ne fût de bon ton , comme autrefois , d'arriver une bonne heure avant de se mettre à table - A quatre heures ,il était chez M. Dormer: il demande Madame ; le portier répond qu'elle \ient

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de sortir en calèche pour aller à Saint-Gralicn. « ASaint-Gratien? Dans quel quartier. — Dans la vallée de Montmorency , à quatre lieues de Paris. — Diable !... Et Monsieur F — 11 est parti ce matinpour Versailles: mais, si c'est à la caisse que vous avez affaire... — Non, ce n'est pas à la caisse, » interrompit le baron avec humeur, et> refermant la loge , et en se retirant , bien convaincu que les maîtres de celle maison avaient oublié l'invitation qu'ils lui avaient faite. 11 se vit encore obligé , cette fois, d'aller dincrchcz le restaurateur.

Il avait entendu parler de Joconde et de sa vogue ; on l'avait prévenu qu'on s'y portait en foule; il prit son billet sans obstacle, et sans s'apercevoir qu'une petite bande collée sur l'affiche indiquait un changement de spectacle. Il était venu pour voir une pièce qu'il ne connaissait pas : on lui donna le Déserteur et la Fausse Magie ^ qu'il voyait pour la centième fois.

A la sortie du spectacle , il rencontra un des amis de M. Dormer , qui lui dit qu'on l'avait attendu à dîner , et qui eut toutes le peines du monde à lui faire entendre qu'on pouvait fort bien aller se promener en calèche à trois heures,

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