‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 26 sur 33 · LES HEURES DE PARTS · texte numérisé non relu

LES HEURES DE PARTS

et être de retour à six pour faire les honneurs de sa maison.

Le pauvre baron , désespéré de tous ces contre-tems , et maudissant de bon cœur cette diversité de mœurs et dusages , aimait cependant mieux tirer parti de sa propre expérience que des informations qu'il lui eût été si facile de se procurer ; le lendemain , en consultant son agenda , il vit qu'il était invité à dîner chez, son parent ,M. dWrboise , ancien conseillerau parlement , retiré dans sa maison héréditaire , rue de Braque, au Marais. 11 s'y rendità cinq heures précises , prémuni , cette fois , contre toute espèce d'incident. Il trouva la compagnie réunie au salon autour des tables de jeu. Il manquait un quatrième pour une partie de wisk , et sans lui donner le tems de chercher et de saluer le maître de la maison , on lui met les cartes à la main. Cet usage de jouer avant le dîner lui parut assez ridicule ; mais il était décidé à ne plus s'étonner de rien. Il jouait depuis plus d'une heure , et commençait à trouver singulier qu'on ne parlât pas de servir , lorsque M. d'Arboise, qui avait achevé sa partie , s'approcha de lui avec empressement : " Ne vous excusez pas,

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lui dit-il , je ne comptais pas trop sur vous à dîner; notre heure n'est pas celle de tout le monde. — Il est vrai qu'il est un peu tard. — • Mon Dieu, non : dans ce quartier même , il est plus d'une maison où l'on ne se met pas à table plus tôt ; mais mon oncle vit avec nous ; il y a quatre-vingts ans qu'il dine à deux heures , et aussi long-tems que nous aurons le bonheur de le conserver , nous nous conformerons à ses habitudes.

« — Pour le coup , c'est trop fort (dit le baron en laissant tomber ses cartes ) ! On s'est , je crois , donné le mot , à Paris , pour me faire mourir de faim. » Ses compagnons de jeu se mettent à rire. M. d'Arboise l'interroge : « Le fait est que je n'ai pas dîné , continua-t-il ; aujourd'hui , parce que j'arrive trop tard , hier, parce que je suis arrivé trop tôt , et toujours parce que chacun vit à sa manière dans cette maudite ville ; que l'un se couche quand l'autre se lève , qu'il n'y a rien de fixe ,rien de réglé , et qu'on ne sait plus , dans ce pays , ni à qui parler ni auquel entendre. » Après cette boutade, qui égaya beaucoup lasociété , ou proposa au cousin de lui faire servir quelque chose ; mais il refusa

LES IILURliS DE PARIS.

obstinément; et, après avoir achevé le dernier rob d'un wisk oii il perdit tout l'argent qu'il avait sur lui, il se vit forcé de rentrer à la maison , et de nous raconter , pour soulager son humeur et son appétit , les tribulations de la journée et celles des jours précédens. Il en essuya beaucoup d'autres pendant son séjour à Paris : je me propose d'en faire l'objet d'un second Discours.

3lO LES DEUX FRÈRES.

no XXII. — 19 novembre 18 14.

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