CHARON
Comme il a prouvé que Voltaire était un petit
génie.
l' hermite.
Payez toujours , sauf à vous faire rendre votre argent.
GEOFFROY
Mon cher, je n'ai pas une obole; les bons amis qui m'ont fermé les yeux n'ont pas songé à me mettre une pièce d'or dans la bouche. J'attends quelqu'un qui paie pour moi ; ne pourriez-vous pas me rendre ce service ?
l' H ERMITE.
Je n'ai tout juste que ce qu'il faut pour moi;
* Peuple voisin de l'Avcrne,' rjui prëtendoît avoir le droit de pnsser l'Ache'ron sans payer.
l32 DIALOGUE DES MORTS.
mais , un peu de patience , et vous verrez arriver ici quelques-uns de ces grands acteurs , de ces sublimes auteurs à qui vous avez fait une si belle réputation; ils ne vous refuseront pas ce léger service.
GEOFFROY
Je compte moins sur leur reconnaissance que sur le salutaire effroi que j'ai su leur inspirer ; ils auront peur de mon ombre. Mais , à propos de réputation , celles que j'ai faites , à si grands frais , tiennent-elles toujours ?
l' H ERMITE.
Hélas ! vous avez tout emporté avec vous.
GEOFFROY
Raison de plus pour qu'on me regrette.
l'hermite.
Vous n'avez pas d'idée des larmes que vous avez fait répandre : vos protégés pleuraient en même tems votre personne et leur talent.
GEOFFROY
Vous faites encore le plaisant , M. l'Herraite;
DIALOGUE DES MORTS. l33
mais j'entends raillerie , et je vous passerais même un peu d'humeur en songeant avec quelle
irrévérence j'ai traité certaine tragédie ,
certains opéras Au fait, j'ai dit ce que
j'en pensais.
l' H ERMITE.
Je le crois ; vous n'étiez pas payé pour mentir ?
GEOFFROY
Je sais l'opinion qu'on avait de moi pendant ma vie; mais qu'en dit-on depuis ma mort?
l' H ERMITE.
Tout ce qu'on pensait de votre vivant.
GEOFFROY
Diable ! Et mes ouvrages .''
l'hermi te.
Vos Feuilleiom ont le même sort que vos Commentaires ; mais , en revanche, on a offert à vos héritiers dix mille écus de votre Correspondance.
GEOFFROY
C'est payer bien cher la certitude des faits dont on a la conviction.
l34 DIALOGUE DES MORTS.
l'hermite.
On s'est imaginé que votre Correspondance jetterait un grand jour sur l'histoire littéraire du commencement du dix-neuvième siècle.
GEOFFROY
Robert Walpole se vantait d'avoir le tarif de toutes les consciences d'un parlement ; moi , j'avais le tarif de tous les succès dramatiques obtenus depuis une quinzaine d'années. Je connais beaucoup de gens , là-haut , que ces révélations n'amuseraient pas.