‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècleChapitre 1 sur 31 · Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle · texte numérisé non relu

Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle

Tout a changé dans nn instant, et des affaires qae l'un croyait absolument minces ont été rétablieci.

Le jour de l'an , mon voisin Moussinot entra chez moi de bon matin ; il voulait , dil-il, être un des premiers à me la souhaiter bonne et heu^ reuse. Je lui rendis son compliment à peu près dans les mêmes termes , et nous nous mîmes à causer auprès du feu en prenant une tasse de thé. '< Eh bien ! mon voisin , lui dis-je , voilà en- II. 1

2 REVUE DE l'an M. DCCC. XIV.

core une bonne année de passée. — D'abord, me répondit-il, il n'y a jamais de bonne année passée; les bonnes années sont à venir; quant aux autres , elles se ressemblent toutes : elles ont également douze mois et quatre termes ; n'estil pas vrai? — Comment! vous n'avez jamais trouvé de différence d'une année à une autre ? — Ah ! si fait ; l'année de mon mariage , celle où je me suis retiré du commerce , celle où le feu prit dans ma maison par la faute d'un de mes locataires ; ces trois années ont fait époque dans mes souvenirs ; à cela près , je vous l'avouerai , je ne vois dans le cours des ans qu'un cercle d'événemens semblables : toujours mêmes inquiétudes , mêmes fêtes, mêmes craintes , mêmes espérances. — Il me semblait cependant que la révolution n'avait rien laissé à désirer aux amateurs de changemens , et que chaque année de cette fameuse époque avait un caractère bien distinct ? — Aux yeux des gens qui sont montés sur les toits pour voir de plus loin , c'est possible ; mais moi qui me suis contenté de regarder par la fenêtre , j'ai toujours vu que les choses allaient le même train. En 1789, quand certains roots de grimoire , auxquels je

BEVUE DÉ l'an M. DGCC, XIV. 3

n'ai jamais rien compris ; tournèrent en un moment toutes les têtes , je conservai la mienne : tout s'agitait autour de moi , et je restais calme au milieu du tourbillon , en me rapprochant du centre, oij le mouvement était moins sensible. J'étais marchand de laine , et je ne voulais pas faire des lois ; je me retirai donc prudemment à l'écart pendant qu'on formait les assemblées, les comités et les clubs. Je payai les impositions qu'on me demanda ; je vendis en assignats , j'achetai au maximum , et à tout prendre ma petite fortune n'en souffrit pas beaucoup. J'étais trop vieux et mes fils étaient trop jeunes quand Bonaparte s'empara du pouvoir , pour qu'il lui prît envie de faire de nous des soldats : que m'importait son élévation ? Il a remporté de grandes victoires ; l'histoire en est pleine , et je n'ai pas plus gagné aux unes qu'aux autres ; il est tombé du trône , et j'ai applaudi à sa chute, par la raison toute simple que ma maison, qui se trouvait dans l'alignement d'une rue nouvelle , aurait été abattue s'il n'avait été renversé luimême. Enfin , tout bien calculé , depuis une soixantaine d'années que j'assiste à la représentation de la vie , je vois de tcms à autre changer

4 REVUE DE l'an M. DCCC. XÏV.

ks acteurs, mais la pièce est toujours la même. » Tant d'égoïsme , d'ignorance et d'apathie ne composent pas à 31. Moussinot un caractère à part ; son histoire est celle d'une foule de bons bourgeois qui ne remarquent dans les grands événemens qui changent sous leurs yeux la face des empires , que l'avantage ou l'inconvénient particulier qui doit en résulter pour eux. Le premier moment de crainte passé , ils n'ont vu dans la prise de Paris que l'occasion d'une entrée solennelle , et d'un brillant cortège qui devait passer devant leur porte. Comment croiraient-ils à l'importance des événemens dont ils ont été les témoins, et qu'ils ont lus dans la même gazette où l'on annonçait quelques lignes plus bas le succès ou la chute d'une pièce des Variétés ? Ils aiment leur roi par une sorte d'instinct naturel au cœur français ; mais ils ne connaissent de royaume que la borine iillc , et de patrie que leur paroisse; ils font alternativement des vœux contre la guerre qui fait augmenter les impôts , et contre la paix qui fait augmenter les loyers : ce petit nombre d'idées politiques remplissent toute la capacité de leur cerveau. Nous aurions poussé plus loin l'entretien sur

REVUE DE l'an M. DCCC. XIY. 5

un sujet où je cherchais à m'exercer moi-même ; mais on vint me prévenir qu'il faisait jour chez ma femme ; mes enfans m'attendaient pour y entrer avec moi. M. Moussinot me quitta , et nous convînmes de reprendre la conversation à souper. Le premier jour de Tan est un jour de réunion dans les familles : la mienne était au grand complet; on se mit à table , et , après avoir épuisé le chapitre des étrennes pendant le repas, après avoir entendu au dessert les complimens et les couplets d'usage , les femmes et les enfans passèrent dans le salon pour y danser une ronde de la composition de mon fils Victor; nous autres gens raisonnables , ou du moins raisonneurs , nous restâmes à causer gravement en présence d'un bol de punch , dont l'influence se fit plus d'une fois sentir pendant la discussion. « You> rappelez-vous , Blessieurs ( nous dit l'ami Dubuisson en remplissant nos verres ) , dans quelle situation se trouvait la France l'année dernière à pareil jour ? Notre territoire envahi sur tous les points ; nos champs dévastés par des armées innombrables ; quelques débris de ces braves légions , éternel honneur du nom français , suppléant au nombre par un courage surnaturel ,

b REVUE DE L AN M. DCCC. XIV.

et opposant en vain une digue de fer au torrent de soldats que l'Europe entière vomissait contre nous ! De quelle nuit affreuse nous étions enveloppés ! L'inquiétude , l'effroi , la fureur du désespoir se lisaient dans tous les yeux. Je dînais ce jour-là chez un membre du corps-législatif ; il revenait des Tuileries , où il avait vu Napoléon , celui qui naguère remplissait le monde de l'éclat de sa gloire , de la terreur de ^on nom , qui disposait à son gré des trônes de l'Europe , et qui , chancelant alors sur le sien près de s'écrouler , repoussait avec orgueil l'appui qu'on lui présentait. Sa réponse aux députés fut le dernier soupir de sa puissance.

Page 1