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ncmens. Celle jeunesse valeureuse et brillante , parmi laquelle l'exilé de l'île d'Elbe comptait quelques partisans , ne balança pas un moment , et son zèle fut aussi actif, aussi sincère que si son dévouement eût été plus entier; mais quel pouvait en être l'effet , dans l'état oiji se trouvaient ces compagnies ( dont plusieurs n'étaient point montées ) , commandées par des chefs pour qui l'art de la guerre et le métier des armes n'étaient plus que le souvenir confus d'un autre âge ?
A mesure que Napoléon avançait , par un calcul de prévoyance dont personne ne se rendait compte, les esprits semblaient se rapprocher et les inquiétudes se confondre. Les espérances d'un parti , moins expansives , à mesure qu'elles devenaient plus certaines , ménageaient prudemment le désespoir de l'autre : celui -ci , cherchant h se tromper lui-même , mettait toute sa confiance dans l'opinion publique , dont il croyait trouver l'expression dans les cris d'une multitude rassemblée chaque jour dans les cours et sur les terrasses des Tuileries.
Le retour précipité du comte d'Artois jeta l'épouvante parmi les amis du Roi. On sentit ,
LE RETOI n DE L EIMPEREUR. log mais trop tard , la nécessité de se faire un appui de cette charte constitutionnelle, dévouée, depuis un an , au mépris des royalistes purs et aux j insultes des journaux ; la même politique ab- I surde, qui avait éloigné l'armée dans un tems où il eût été si avantageux de l'approcher de la personne du Roi , dont on confiait la garde à des Suisses ; la même politique , dis-je , appelait alors ces troupes humiliées et mécontentes à la défense du monarque. Ce qu'un ministère inhabile pouvait seul ne pas prévoir , ce qu'on devait craindre, arriva ; les forces de l'Empereur s'augmentèrent de tous les régimens qu'on envoya contre lui.
Napoléon approchait; et, dans la confusion où s'égaraient les dépositaires de l'autorité , on crut un moment pouvoir recourir aux mesures de rigueur qui répugnaient le plus à la justice du Roi et à sa bonté naturelle. On dressa des listes de proscription ; on menaça hautement la liberté de tous les citoyens que l'on supposa devoir former des vœux pour le triomphe d'une cause qui était beaucoup moins la cause de Bonaparte que celle de l'honneur national bien ou mal entendu. Un ministre poussa l'extravagance jus-
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qu'à présenter aux deux Chambres, qui le r-cpoussèrent avec indignation , un projet de loi digne des tribunaux révolutionnaires de gS.
Paris , dans les cinq derniers jours de cette crise, offrit le singulier spectacle de deux genres de proscrits , cherchant auprès les uns des antres des secours et des garans contre la chance politique que chacun avait à craindre. On allait se réfugier chez l'homme à qui Ton avait promis un asile pour le lendemain; et , ce qui caractérise honorablement cette époque , c'est qu'au milieu des haines qu'enfante l'esprit de parti , on n'a pas cité un seul exemple de délation , ou seulement d'abus de confiance.
Tandis que les volontaires royaux , dernière et faible ressource de la monarchie , passaient des revues à Vincennes, Napoléon approchait de la capitale , après avoir traversé la France dans sa plus grande largeur , sans avoir trouvé le moindre obstacle et sans avoir brûlé une amorce dans sa route.
Touslesprojets d'insurrection avaient échoué, même dans la Vendée ; l'Empereur n'était plus qu''à deux petites journées ; les princes , en sor-
LE RETOUR DE l'EMPEREUR. iG I
tant de la revue , donnèrent des ordres pour leur départ : dès ce moment chacun prit son parti et prépara son costume et sa figure pour le lendemain.
Pour avoir une idée juste de la cour et des liommes qui l'habitent , il faut avoir assisté , dimanche matin , 19 mars , à la messe du Roi , aux Tuileries. Cette chapelle , trop petite naguère pour contenir la foule brillante qui s'y précipitait sur les pas du monarque , n'offrait plus qu'une vaste solitude où quelques serviteurs fidèles avaient eu le courage d'accompagner leur maître malheureux. La désertion de ces indignes favoris parut affecter vivement le coeur du Roi ; mais il tira du moins de leur abandon l'avis utile que tout espoir de succès était momentanément perdu , et qu'il était tems pour lui de quitter la capitale.
La nuit du ly au 20 parut bien longue à la plupart des habitans de cette ville , et l'on compterait peu de maisons d'où la crainte , l'inquiétude , les regrets ou l'espérance n'aient banni le sommeil. Dès six heures du matin , quelques cris de (vV<? l'Empereur ! annoncèrent un événement auquel on était depuis long-tems préparé ; le Roi
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était parti , et déjà le pavillon tricolore , flottant sur la colonne des Victoires , annonçait à la France de nouvelles destinées. 11 est facile de se rendre compte du mouvement général qui entraînait tant de monde sur la place du Carrousel ; on venait y contempler ce palais désert oii la fortune ramenait l'homme extraordinaire qui l'a maîtrisée pendant quinze ans.
LES PROPOS DE TABLE. lG3
N° XXXIX. — 4 «t'^^ i8i5.
LES PROrOS DE TABLE.
Proprium hoc esse prudsntict , cûnciliare sibi animas hominum , et ad usus suos adjungere.
ClCERO.
Le grand art est de se concilier l'estime des hommes de la faire tourner à son propre avantage.
Je ne sais trop quel nom donner à ce sentiment violent et ptJnible qui , dans les révolutions , dans les grandes crises politiques , détruit toutes les affections sociales , et brise quelquefois jusqu'aux liens du sang. Je serais plus embarrassé de le nommer que de le définir ; car il est évident qu'il se compose de trois élémens bien distincts , la vanité , la crainte et l'égoïsme , décoré , le plus souvent , du beau nom d'amour de la patrie. Ce dernier sentiment , après avoir été la dupe des deux autres , finit toujours par BOUS ramener sur nous mêmes , et nous y con-
lUZf LES PROPOS DE TAP,LE.
centre au milieu des regrets, des souvenirs et des espérances. Les tems deviennent-ils plus calmes , les esprits sont-ils moins agités , on se rapproche , les liaisons se renouent , les habitudes se reprennent , et peu-à-peu les affections se raniment avec la sécurité qui les avait fait naître. Des amis que l'esprit de parti avait séparés , qui se saluaient à peine en se rencontrant , s'abordent avec un peu d'embarras , s'excusent gauchement d'avoir été si long-tems sans se voir , et prennent jour pour diner ensemble.
De tous les moyens d'établir ou de rétablir l'intimité entre les hommes , la table est le plus prompt et le meilleur : le rapprochement y est plus immédiat , l'expression plus vive , et l'aveu des torts plus facile. Les anciens connaissaient mieux que nous le parti utile qu'on en peut tirer ; et si l'on ne s'amusait pas autant au banquet de Platon et à celui des sept sages qu'aux petits soupers de Paris , il est probable qu'on y raisonnait mieux et qu'on s'y instruisait davantage, à en juger du moins par les propos de table que le bon Plutarque nous a conservés. Dans ce livre, qui pourrait être abrégé sans
LES PROPOS DE TABLE. iGS
inconvénient , l'auteur, à Texemple de Platon , adopte la forme du dialogue : celte manière dramatique de mettre en scène les personnages que l'on fait parler , d'exposer les caractères par les discours , les pensées par les actions , est incontestablement la plus difficile ; mais elle est aussi la plus piquante, la plus vraie, et par conséquent celle xjui convient le mieux aux propos de table.
Mon respect pour l'antiquité , et ma prédilection particulière pour le prince des biographes, ne m'empêche pas de convenir que l'ennui ne se glisse quelquefois dans son banquet au nombre des convives , principalement lorsqu'il se met avec eux en frais d'érudition , et qu'ils dissertent à perdre haleine sur de vieilles origines oij la vérité est aussi difficile à découvrir qu'inutile à connaître. Je suis également prêt à convenir qu'on peut dire des bons mots , des sentences , des apophtegmes de Plutarque , ce que Martial disait de ses épigrammes ; mais on passe facilement sur les taches d'un ouvrage où se trouvent beaucoup de pensées comme celles-ci. ;
« Les enfans ont plus besoin de guides paur « lire que pour marcht-r. »
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« Se faire à propos est un talent plus rare w que de bien parler. »
« C'est dans l'enfance qu'on jette les fonde-» » mens d'une bonne vieillesse. »
« Celui qui affecte toujours de dire comme » vous dites , de faire ce que vous faites , n'est }> pas votre ami ; c'est votre ombre, »
« Le caméléon prend toutes les couleurs , » excepté le blanc ; le flatteur imite tout , ex- >' cepté ce qui est bien. »
Dépareilles maximes, semées , pendant le repas , dans la conversation des convives , donnent une haute opinion de leur esprit. Il est vrai que ces gens-là parlaient l'un après l'autre ; en parlant comme chez nous , tous ensemble , on court risque de n'être pas entendu de la postérité.
Le repas du soir est une habitude que j'ai contractée dès l'enfance, et à laquelle le despotisme de la mode n'a pu me faire renoncer. Le vieux capitaine de vaisseau dans le manoir duquel je fus élevé * aimait beaucoup à boire ; le commandeur de Céderon aimait beaucoup à
* V. le n° ï^r du premier volume ciu Franc-Parleury page 2.